2025, Tome 89-5
| DANS CE NUMÉRO | AUTOUR DU THÈME |
| Résumés des articles | |
| Éditorial | |
| TRAUMATISMES, (DÉ)SYMBOLISATION, MÉMOIRES | |
| Acheter ce volume sur le site des PUF | |
Éditorial
Traumatismes, (dé)symbolisation, mémoires
Notre thème réunit d’une part les configurations qui défient le travail analytique, de par la précocité ou l’intensité traumatique des excès ou la gravité des carences de l’environnement traversées sans pouvoir se vivre, s’inscrire, s’élaborer, et d’autre part le fondement de toute évolution psychique, la genèse du changement, le mouvement de la vie. De quelles manières sont pensées les forces pulsionnelles – ou non reconnues comme telles – antagonistes, et quelles conséquences ont ces choix métapsychologiques sur le travail clinique de l’analyste ? Pulsion de mort, pulsions sexuelles de mort, pulsion anarchiste, destructivité, aphanisis, inertie contre-évolutive, ont des implications différentes. Comment l’objet primaire, son investissement, sa contenance et au contraire sa défaillance, voire son empiètement, marquent-ils la possibilité ou non d’une naissance psychique ?
L’analyste unifie-t-il sa théorie implicite en traitant à la fois les séquelles et cicatrices psychiques de patients traumatisés et les mouvements de vie plus heureusement névrotiques ; il maintient alors l’idée freudienne d’un continuum allant de la pathologie à la normalité.
Pourtant Winnicott pensait que devaient régresser à la dépendance ceux des patients qu’une analyse classique n’avait pas aidés suffisamment. Il fallait donc la reprise d’un travail, mais différemment.
Deux des rapporteurs traitent de patients qui font retour chez leur analyste. La question du retour des patients suivis enfants a sa spécificité, mais, plus généralement, y a-t-il un plus grand bénéfice à reprendre avec le même, gardien de l’histoire du patient ? Et peut-être pouvoir ainsi aborder un contentieux non réglé ? Ou est-il préférable d’expérimenter une autre configuration psychique consciente et inconsciente avec un nouvel analyste ? Peuvent apparaître alors des collusions défensives de la première cure…
Nos collègues grecs ont enrichi leur travail en se référant, pour Fotis Bobos, au mythe de Télèphe, dont la blessure « ne peut être guérie que par ce qui l’a causée », et pour Christos Zervis, en trouvant chez Aristote le principe d’une « puissance passive » et son écho chez Heidegger dont l’« apathie passive-active (ἕξις ἀπαθείας) » s’interprète selon le concept de « résistance ».
Approches cliniques du hors psychique et du hors temps
La présence dans les cures de conséquences persistantes de traumatismes précoces interroge le statut de leurs traces quant à leur intégration ou non dans le psychisme, leur inscription empêchée, négativée, ou non advenue. Clivages : le moi qui « tombe en morceaux » (Ferenczi), fueros (Freud), cryptes (Abraham et Torok), convoquent non seulement la topique psychique et son au-delà de la mentalisation que peut convoquer le mérycisme, mais aussi le temps qui semble arrêté et interdire la création d’une mémoire. Mais il peut aussi être impliqué autrement. Dans La crainte de l’effondrement (Winnicott, 1963/2000), la catastrophe non vécue est-elle clivée et projetée dans le futur, ou la menace mortelle de la catastrophe imminente est-elle dans un temps arrêté, toujours à venir ?
Comment mettre en traduction une énigme sidérant la symbolisation, comment réchauffer pulsionnellement le « trauma froid » (Claude Janin), comment doter le coup de la possibilité d’un après (Bernard Chervet) ? S’agit-il de désymboliser une mise en sens archaïque, comme on pourrait « décombiner » les parents d’une scène primitive kleinienne ? Ou de faire advenir l’accès à la symbolisation. Et quel est le statut vis-à-vis de l’inconscience de ces éprouvés par rapport à un inconscient première topique, ou amential (Dejours), un moi inconscient ou un ça. Winnicott écrit : « […] inconscient veut dire que le moi est incapable d’intégrer quelque chose, de l’enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l’ensemble des phénomènes dans l’aire de l’omnipotence personnelle » (op. cit., p. 210).
Les réintégrations dans la cure semblent convoquer une rencontre du patient et de l’analyste, sensorielle, sensorio-motrice, au sens de Marty et Fain, perceptive ou hallucinatoire régrédiente (C et S. Botella), en identité de perception comme l’a proposé R. Roussillon. Ce dernier présente ce qu’il pense aujourd’hui des effets traumatiques de la rencontre avec l’objet, en différenciant leurs modalités de traitement et leurs conséquences selon le degré d’organisation plus ou moins archaïque du psychisme au moment où ils sont vécus.
Symboliser en rêvant
Le modèle du rêve dont la cure s’inspire est paradigmatique de la mise en sens permanente qu’est la vie psychique. Pour Ferenczi, « […] l’état d’inconscience, c’est-à-dire l’état de sommeil, favorise non seulement la domination du principe de plaisir (la fonction d’accomplissement de désir du rêve), mais aussi le retour d’impressions sensibles traumatiques, non résolues, qui aspirent à la résolution (fonction traumatolytique du rêve) » (1934/1982, p. 143). La répétition y trouve un but que limitent la répétition à l’identique du cauchemar de la névrose traumatique ou l’en deçà de la terreur nocturne. La vie psychique entière se tisse d’autoérotismes sains, de plaisir, et en même temps de souffrance, qui participent à la capacité de penser, et exigent donc un certain masochisme tempéré (D. Braunschweig, Ch. David). Le rêve témoigne de la possibilité qu’entrent en contact pulsions et défenses, idéaux et interdits par la création d’un compromis déformé, que le rêveur pourra tenter de saisir, de mettre en récit et en temps et de communiquer à son psychanalyste qui le recevra aussi inconsciemment.
Avec le rêve, l’image est convoquée comme accès privilégié au préconscient – au moi inconscient – structuré par des représentations de mots, donc dans une symbolisation. Celle-ci s’étaye sur une symbolisation primaire des représentations de choses. L’intérêt pour le rêve ne voit donc pas la narrativité comme accès privilégié aux formations inconscientes les plus profondes, voie parfois choisie par certains. Le temps du rêve est une création du rêve, comme en témoigne le rêve de Maury, où le choc du bois du baldaquin tombant sur le cou du rêveur lui fit construire une longue aventure sous la Terreur l’amenant à la guillotine (Freud, 1900a/2003, p. 54). Plus loin, Freud envisagera que le stimulus puisse exciter une fantaisie disponible. Par ailleurs, Freud peut inverser la temporalité quand il pense qu’il peut être fructueux de lire le rêve à l’envers.
- Bollas et T. Ogden ont développé la manière dont la capacité de rêverie (Bion) de l’analyste participe au travail et à la création psychique. Comment y concourt l’interprétation ? Tout en respectant l’ombilic du rêve et la relation d’inconnu chère à G. Rosolato ?
Dans quelle mesure la destruction inhérente à la création participe-t-elle au destin tragique de certains grands créateurs ? André Green l’évoquait pour le suicide de Gérard de Nerval : « Le salut qui a été mis dans la création n’est pas illusoire […] Mais pour ce qu’il en est de l’auteur, il a payé le prix plus élevé pour ce succès qui ne bénéficie qu’aux autres » (1993, p. 340).
Mort du patient
Présente dans l’un des rapports, la possible survenue de la mort d’un patient pendant la cure peut concerner tout psychanalyste. De manière différente pour le psychosomaticien qui accompagne un malade qui se sait condamné, ou qui lutte pour contenir une désorganisation somatique présente depuis le début du travail, ou pour l’analyste dont un patient tombe malade pendant la cure. Maladie avec sa temporalité lente, parfois inexorable, ou à l’opposé succession d’espoir et désespoir dont l’issue restait incertaine. Le contre-transfert de l’analyste sera mis à rude épreuve. Pour ne pas abandonner le patient par phobie de la castration, comment à la fois accepter une impuissance certaine, ne pas être celui qui guérit, et aider le patient à se battre ? Comment être empathique, souffrir avec, sans l’excès d’identification qui ferait mourir avec ? Comment accepter le contact psychique permettant au patient le travail du trépas (de M’Uzan) ? Et dans quel protocole concret d’accompagnement : au cabinet, par téléphone ou « visio », ou en se rendant au chevet du mourant ?
Ceux qui travaillent à l’hôpital avec des patients en risque vital peuvent élaborer une mise en commun et une élaboration de leur pratique, d’autant plus nécessaire que la tragédie est leur quotidien.
Il arrive que la mort survienne brutalement, laissant analyste et proches sidérés. Lorsque c’est un suicide, il semble que des analystes aient changé de métier après avoir ainsi perdu un patient. Suicide qui se défausse aussi sur eux du travail de trépas que le disparu n’a pu assumer.
L’analyste peut aussi être le témoin impuissant d’un acharnement autodestructeur qui semble avoir besoin de la présence de soignants pour les vaincre.
Winnicott (op. cit.) regrettait à la fin de sa vie de ne pas avoir mieux aidé sa patiente qui s’était suicidée en lui faisant comprendre qu’en fait elle était déjà morte dans l’enfance et voulait réunir sa personnalité. On peut s’interroger sur l’effet qu’aurait eu cette intervention…
Déconstruire, devenir adulte
Particulièrement à l’adolescence, mais aussi dans toute crise de la vie permettant un changement, et bien sûr dans l’analyse, changer implique une destruction des équilibres économiques précédents et des réinvestissements objectaux et narcissiques. Sabina Spielrein envisageait en 1912 (1981) La destruction comme cause du devenir, laissant Freud tout d’abord perplexe. Celui-ci imaginait pourtant une destruction du complexe d’Œdipe après la puberté. L’évolution des relations entre parents et enfants, moins rigides qu’autrefois, semble obliger les protagonistes à une sorte de divorce pour se séparer. Si la désidéalisation des parents par l’enfant est rude, il faut parfois aussi mettre à mort l’enfant idéal, comme le proposait S. Leclaire dans On tue un enfant, pour ouvrir à l’enfant vivant un devenir adulte. Les remaniements de la scène primitive et son élaboration ouvrent sur la différence des sexes et des générations, mais parfois aussi la dénient. Des fantasmes d’auto-engendrement sous forme négative peuvent entraîner des tentatives du suicide où le sujet origine son destin. Dans quelle mesure les dysphories de genre actuelles s’y alimentent-elles ? Le corps, témoin gênant et fruit de l’union charnelle des parents peut être à contrôler – anorexie – voire à détruire. La fréquence des addictions témoigne de la recherche de courts-circuits de la satisfaction et de l’élaboration psychique.
Désymbolisation et resymbolisation, désintrication et réintrications pulsionnelles à la fois nécessaires et à risque doivent être traversées pour que le sujet construise dans la cure un récit créateur qui compose son passé et la possibilité d’un avenir. Ces mouvements s’enchevêtrent et se répondent. La pulsion de mort peut être anarchiste (N. Zaltzman) et libératrice des liens qui figent ou aliènent. Ch. David l’explicite : « Il y a si j’ose dire une pulsion de désordre, à vocation surtout affective et propre à certains mouvements de restructuration, qui permet au contraire une resexualisation et une réanimation grâce aux déliaisons libératrices qui permettent au fonctionnement mental la restitution du jeu et de la marge d’indétermination sans quoi il se grippe » (1983, p. 30). Comment et à quels niveaux l’analyste y participe-t-il ?
Denys Ribas et Jacques Angelergues
Secrétaires scientifiques du CPLF
Références bibliographiques
- David C. (1983). Souffrance plaisir et pensée. Le mixte indissociable. Paris, Les Belles Lettres.
- Ferenczi S. (1930/1982). Notes and Fragments, Note du 19.8.1930. Œuvres complètes, Psychanalyse IV. Paris, Payot.
- Freud S. (1900a [1899]/2003). L’interprétation du rêve. OCF.P, IV. Paris, Puf.
- Green A. (1993). Le travail du négatif. Paris, Éditions de Minuit.
- Spielrein S. (1912/1981). La destruction comme cause du devenir. Dans Sabina Spielrein entre Freud et Jung : 213-262. Paris, Aubier.
THÈME : TRAUMATISMES, (DÉ)SYMBOLISATION, MÉMOIRES
Denys Ribas, Jacques Angelergues – Éditorial – Traumatismes, (dé)symbolisation, mémoires
Rapport de Jean-Baptiste Dethieux et discussion
Jean-Baptiste Dethieux – Passé le trauma, passé du trauma… L’advenue d’une mémoire
Spiros Mitrossilis – Discussion du rapport de Jean-Baptiste Dethieux
Rapport de Fotis Bobos et discussion
Fotis Bobos – À la recherche du trauma perdu
Christine Saint-Paul Laffont – Discussion du rapport de Fotis Bobos
Rapport de Christos Zervis et discussion
Christos Zervis – La désymbolisation au service de l’évolution psychique
Marina Papageorgiou – Discussion du rapport de Christos Zervis
INTERVENTIONS
Approches cliniques du hors psychique et du hors temps
Jan Abram – Le concept de trauma chez Winnicott
Dominique Scarfone – Symbolisation et auto-théorisation
Iacovos Cléopas – Questionnements autour de l’approche clinique du hors psychique et du hors temps
Symboliser en rêvant
Marc Hebbrecht – À propos d’un revenant. La reprise de l’analyse d’un rêve
Tessa Hadjiyanni-Stephanatou – Rêve, image, symbolisation
Anna Maria Nicolò – Le rêve de l’analyste
Nathalie Jozefowicz – Écrire pour ne pas mourir : on peut toujours rêver…
Mort du patient en analyse
Anne Maupas – Deuil dans le contre-transfert. Un geste contre l’oubli
Talat Parman – Dursun n’est pas resté
Philippe Valon – La mort du patient : révolte, impuissance, culpabilité de l’analyste
Conceição Tavares de Almeida – Mort d’enfant et travail de deuil
(Dé)construire, devenir adulte
Kalyane Fejtö – La déconstruction comme condition du devenir ?
Claire Squires – Sexualité addictive et répétition dans le transfert du sexuel infantile
Carte blanche
René Roussillon – Les traumas archaïques et le langage corporel
Une approche sociologique
Panayis Panagiotopoulos – Société traumatique ou réduction de l’anomie. Pour une sociologie des sentiments moraux et des pratiques culturelles dans la Grèce contemporaine
COMMUNICATIONS
Julia-Flore Alibert et Johanna Velt – L’enactment : une chance pour symboliser la mémoire traumatique ?
Valérie Ji-Sook Burnet – Le fait choisi : la trace versus l’éclat du trauma. Entre fulgurances et tempérances
Bernard Chervet – Métapsychologie du traumatique. Névrose traumatique, travail de la latence et prime de désir
Chantal Duchene Gonzalez – Une construction entre rêves et souvenirs
Alain Fondacci – Le passé joué par la matière
Martin Joubert – « Existe-t-il des fantômes d’action ? » (Trace motrice et symbolisation)
Maurice Khoury – L’Acropole dans les ruses de la mémoire. Le clivage du moi : prémisses
Françoise Laurent – Emma, histoires d’après-coup
Elisa Nicolopoulou – À propos des revenants
Isaac Salem – Les traumatismes précoces ou l’écho d’un traumatisme devenu audible
Massimiliano Sommantico – Répétition, crainte de l’effondrement et symbolisation
Johanna Velt – À propos du texte de Jan Abram : crainte de l’effondrement, trauma et remémoration
Katarzyna Walewska et Katarzyna Laurent – Les différentes facettes du trauma perdu

