La Revue Française de Psychanalyse

ARGUMENTS

2022-07-RFP-Arguments-themes-numeros-a-venir

Revue française de Psychanalyse

Arguments des thèmes des numéros à venir

 

Programmation

2023

numéro 2/2023 : Négation

argument ci-dessous, publié en septembre 2021, date limite d’envoi des manuscrits : 01/09/2022

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numéro 3/2023 : Les restes

argument ci-dessous, publié en novembre 2021, date limite d’envoi des manuscrits : 15/11/2022

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numéro 4/2023 : Les sublimations

argument ci-dessous, publié en mai 2022, date limite d’envoi des manuscrits : 15/01/2023

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2024

numéro 1/2024 : L’hystérie, encore ?

argument ci-dessous, publié en juillet 2022, date limite d’envoi des manuscrits : 15/01/2024

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numéro 2/2024 : Incertitudes et convictions

l’argument sera publié en septembre 2022, date limite d’envoi des manuscrits : 01/09/2023

numéro 3/2024 : Voyages et frontières

l’argument sera publié en novembre 2022, date limite d’envoi des manuscrits : 15/11/2023

 

Les arguments des thèmes programmés

RFP 2/2023

Argument du thème : Négation

date limite des manuscrits : 01/09/2022

Thierry Schmeltz*
40 boulevard Victor Hugo, 10000 Troyes – thierry-schmeltz@orange.fr

Piotr Krzakowski**
6 rue Sully, 78180 Montigny le Bretonneux – krzakowski.piotr@gmail.com

Michel Picco***
2 avenue des Belges, 13100 Aix en Provence – michel.picco0372@free.fr

« Il nous incombe encore de faire le négatif ; le positif nous est déjà donné. »
Franz Kafka.

Dans son exploration du fonctionnement psychique, Freud soutient que l’inconscient, pas plus que le rêve, ne connaît la négation, le doute ou un quelconque degré d’incertitude (1900a). Il situe par ailleurs la négation au fondement des processus de défense, en particulier du refoulement qui se rapporte en quelque sorte à une décision interne qui dit « non ». Bien plus qu’une défense, la négation semble désormais apparaître comme un principe fondateur ayant un rôle déterminant pour la structuration du psychisme humain, l’émergence du langage et le développement de la pensée. Le terme français – traduit par (dé)négation (Laplanche et Pontalis, 1967) – comporte en lui-même une pluralité de sens impliquant refus, opposition, discrimination, contradiction, conflit, renversement, etc., qui permet de rendre à Verneinungtant ses dimensions sémantiques que sa portée subjective. Dans le seul article qu’il consacre tardivement dans son œuvre à la négation (1925h), Freud croise tous ces registres pour tenter d’en montrer leurs relations, leur valeur dynamique et leurs effets d’après-coup. Le texte de Freud a suscité d’importants commentaires (Jean Hyppolite, Jacques Lacan) et a inspiré de nombreux auteurs. Melanie Klein élabore une déclinaison de la négation en opposant « déni maniaque », en tant que défense organisée, au « déni omnipotent », lié à la destructivité et à la pulsion de mort (1946). Wilfred R. Bion approfondit cette opposition avec les notions d’attaque contre les liens (1959) dans le champ de la psychose. De son côté, André Green revisite sous l’angle du négatif le travail du rêve et du deuil, le rôle de la censure et de la résistance, les processus identificatoires, la place du masochisme, la question du transfert et les avatars de la réaction thérapeutique négative, principalement dans les organisations non-névrotiques et limites (1993). Le principe de négation se présente alors sous des formes extrêmement hétérogènes, normales et pathologiques, à travers les mécanismes du refoulement, de la forclusion ou du rejet, du désaveu ou du déni, de la dénégation, mais aussi de la projection, de la sublimation et des identifications…

Pour sa part, Claude Le Guen rappelle dans son Dictionnaire freudien qu’« en son sens lexical, elle [la négation] est un acte de l’esprit qui consiste à rejeter un rapport, une proposition, une existence ; elle est l’expression de cet acte » (2008, p. 963). La négation désigne ainsi une opération de récusation qui implique une affirmation préalable, car il n’est guère concevable de nier quelque chose qui n’est pas supposé exister. En découle que la négation constitue un principe actif, introduisant une découpe à partir de l’approbation passive de la vie (Bejahung). La phénoménologie hégélienne soutient l’idée d’une « puissance du négatif » qui serait inhérente à la réalité même de l’être dont elle rythme le développement. C’est dire que cette capacité en puissance, coextensive de l’impératif naturel de la vie, est susceptible de s’étayer sur les pulsions auto-conservatrices pour se définir comme principe génératif, lié à l’Éros et s’ordonnant au principe de plaisir.

Au fil de l’évolution, de l’organisation et des intérêts de l’appareil psychique à la naissance duquel il a contribué, le principe de négation va se complexifier en multipliant ses effets pour permettre l’émergence d’une capacité de jugement requise par l’impératif de mise en sens du monde. Pour Freud, ces opérations négativantes représentent une exigence de liaison et d’élaboration qui prennent des formes diverses en se stratifiant sur plusieurs plans : d’abord à la source du pulsionnel, puis au niveau de la perception, de la représentation, de l’affect et du langage. Toute détermination (dimension active) est souvent posée comme un produit de la négation au sens de séparer, différencier et délimiter un ensemble d’éléments en induisant la création de signes, de symboles et de représentations. Peut-on alors soutenir que la fonction de négation serait au service du retournement de la passivité en activité dans un mouvement d’appropriation subjective ? Le jeu du Fort-Da (Freud, 1920g) est une démonstration magistrale de l’opération négativante à la source du processus symbolisant. La répétition de la scène où il s’agit pour le petit Ernst de soustraire la bobine de sa vue, puis de la rendre à nouveau visible avant de recommencer le processus dans un vécu jubilatoire, organise les conditions de la création du symbole de négation, et permet à l’enfant d’en dégager la fonction signifiante en retrouvant l’objet. Dans un mouvement d’après-coup, la symbolisation de l’absence permet de soutenir un fantasme d’omnipotence et de pensée magique, et de faire revenir ce qui a disparu. Il s’agit de faire exister mentalement, par l’investissement hallucinatoire, ce qui s’est dérobé au percept et de vivre une expérience de satisfaction. Dans le même mouvement, le plaisir lié à l’objet peut alors ouvrir au désir lorsque celui-là fait défaut.

Dans son article de 1925, Freud propose une réflexion qui emprunte un trajet régrédient, jalonné par trois temps. Il part d’abord du niveau le plus élaboré de la négation en son expression langagière, à savoir la dénégation. Puis il l’associe au refoulement dont elle serait une forme substitutive partielle (intellectuelle). Il la rapporte enfin aux motions pulsionnelles les plus primitives dont les dynamiques orales « avaler/cracher » constitueraient les premiers points d’ancrage indiquant déjà les fonctions structurantes des discriminations élémentaires. La différence qu’établit le moi-plaisir originel, sur fond de voracité cannibalique ou de réjection, serait ainsi un temps premier d’instauration de l’écart moi/non-moi et de la fonction de jugement à partir des propriétés qualitatives attribuées aux objets. Le texte freudien débute sur un fait clinique qui est d’abord un fait de langage. Freud montre que ce sont les idées incidentes qui font appel au stratagème négativant au cours de la cure. La négation d’un contenu psychique porte ainsi la marque du déplaisir qu’il suscite et dont le patient cherche à se défendre à tout prix. C’est donc lorsque le contenu émane de l’inconscient que se fait jour la négation. Le refoulé trouve alors une voie d’accès à la conscience, avec cette particularité que le patient ne peut le reconnaître comme tel tant il a besoin de protéger son moi, et de se convaincre que ce contenu de représentation, de pensée ou de désir lui est étranger. La dénégation constitue pour Freud une sorte de « preuve » de la vérité de l’inconscient, c’est-à-dire de l’altérité en soi.

En outre, le patient ne fait pas que rejeter l’idée déplaisante, il continue de la faire exister en l’imputant à l’analyste : « Vous allez penser que… ». Ce moyen de dégagement projectif incluant l’objet, permet au sujet de s’affranchir d’un effet partiel du refoulement tout à coup transformé en une sorte de substitut intellectuel. La fonction intellectuelle de jugement, rendue possible par l’invention du symbole de négation, permet à la pensée un premier degré d’indépendance à l’égard des conséquences du refoulement, et prend le relais du principe de plaisir. Le contenu dénié, ainsi coupé de l’affect, rendu conscient – ou susceptible de le devenir – peut être désormais considéré sans danger et s’articuler à d’autres contenus ou d’autres représentations. Ce nouvel élargissement du champ de la pensée, gagné sur l’inconscient – « Wo Es war, soll Ich werden » (Freud, 1933a [1932], p. 163) –, n’est-il pas ce qui permet au sujet dans le travail de parole de soutenir une position plus assumée ? N’offre-t-il pas, par le jeu des transferts au cours de la cure, de nouvelles possibilités d’intégrer les représentants pulsionnels au sein du système préconscient, et d’induire alors la possibilité de certains remaniements structuraux ?

Partant de la Bejahung, la négation exerce une fonction dynamique de décondensation de cet absolu originaire pour fonder, sur la base de l’empirisme des expériences vécues, bonnes ou mauvaises, gratifiantes ou frustrantes, une conception du monde partageable et ouverte sur l’altérité. En creusant ainsi une intériorité, la négation participe activement de l’advenue d’un moi, divisé et soumis à une triple servitude, et dont la singularité trouve son expression à travers sa fonction de médiation, tant du point de vue économique que topique. D’une certaine façon, on pourrait dire que le principe de négation sert le processus d’affirmation de soi en tant qu’il instaure une forme indispensable à la structuration langagière nécessaire à l’inscription du sujet humain dans le travail de culture.

Parfois, les voies choisies par le sujet conduisent à des impasses ou des échecs, signant ainsi les limites et la double valence du processus de négation. Ainsi en va-t-il du déni qui, dans un continuum avec le processus de négation, mais touchant le registre perceptif, met en danger le pôle représentationnel et la constitution des objets internes.

Comment comprendre que certains phénomènes se fixent sous l’emprise narcissique de la destructivité ou du masochisme originaire en se manifestant dans des formes pathologiques plus ou moins sévères (négativisme, retrait de la réalité, répétition compulsive, tableau d’allure autistique, etc.) pouvant mener jusqu’à la mort ? Des dérégulations, par excès ou par défaut, du principe de négation peuvent par ailleurs engager un risque de décompensation psychosomatique (G. Szwec, 2018). Comment le recours au concept de négation et à ses avatars permet-il de penser certains aspects de la clinique contemporaine ? Comment la négation s’articule et s’ordonne à d’autres opérations psychiques telles que l’hallucinatoire, les processus de pensée, la fonction langagière, les mécanismes de déni, de clivage et de projection, les modalités perverses, etc., pour définir certaines configurations psychopathologiques ? Comment ces impasses processuelles s’entendent-elles et se présentent-elles dans la clinique de l’enfant et de l’adolescent ? Enfin, comment l’analyste est-il engagé contre-transférentiellement dans son activité interprétative dès lors que les échecs de la fonction de négation immobilisent la dynamique de la cure ?

C’est aux différents aspects de ces questions et aux diverses implications de la fonction de négation que nous consacrons ce numéro autour d’un thème qui n’a jamais été traité dans la Revue française de psychanalyse.

REPÈRES BIBLIOGRAPHIQUES

Bion W.R. (1967 [1959]/2001). Attaques contre la liaison. Réflexion faite : 105-123. Paris, Puf.

Freud S. (1900a [1899]/2003). L’interprétation du rêve. OCF.P, IV. Paris, Puf.

Freud S. (1920g/1996). Au-delà du principe de plaisir. OCF.P, XV : 273-338. Paris, Puf.

Freud S. (1925h/1992). La négation. OCF.P, XVII : 165-171. Paris, Puf.

Freud S. (1933a [1932]/1995). 31e leçon : la décomposition de la personnalité psychique. OCF.P, XIX : 140-163. Paris, Puf.

Green A. (1993/2011). Le travail du négatif. Paris, Les Éditions de Minuit.

Kafka F. (1911/2020). Journal, IIIe Carnet. Œuvres ouvertes.

Klein M. (1952 [1946]/2005). Notes sur quelques mécanismes schizoïdes. Développements de la psychanalyse : 274-300. Paris, Puf.

Lacan J. (1954/1999). Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la « Verneinung » de Freud. Écrits 1. Paris, Seuil.

Laplanche J. et Pontalis J-B. (1967/1990). Vocabulaire de psychanalyse. Paris, Puf.

Le Guen C.(dir.). (2008). Dictionnaire freudien. Paris, Puf.

Szwec G. (2018). Absence de négation, rage destructrice et déséquilibres psychosomatiques. Rev Fr Psychosom 54 : 67-83.

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RFP 3/2023

Argument du thème : Les restes

date limite des manuscrits : 15/11/2022

Riadh BEN REJEB* et Monique SELZ**

Riadh Ben Rejeb, 94 Bd du 9 avril, 1007 Tunis – Riadhbenrejeb@yahoo.fr

Monique Selz, 21 rue Castagnary 75015 Paris – monique.selz@gmail.com

« Les restes », thème proposé pour un numéro de la RFP, est un terme générateur d’associations foisonnantes. Et s’il n’appartient pas en tant que tel au corpus métapsychologique, il renvoie cependant d’emblée à quantité de concepts conçus et développés par Freud tout au long de son œuvre. On s’étonnera de constater qu’aucun dictionnaire ou vocabulaire de la psychanalyse ne s’est arrêté dessus. Seul, le livre Traduire Freud, produit par l’équipe de traduction de Jean Laplanche, y fait référence (Bourguignon et al., 1989). C’est dans cet ouvrage que l’on trouve les différents emplois qu’en fait Freud, selon trois formules principales : Tagesrest, reste du jour (ou reste diurne), Erinnerungsrest, reste mnésique, et Wahrnehmungsrest, reste de perception, auxquelles on peut ajouter de nombreux autres termes ayant un sens proche comme reliquat, vestige, résidu, relique, etc. (Bourguignon et al.1989, p. 331).

En français, « reste » vient du verbe latin stare qui signifie : se tenir debout, durer, persister et du préfixe re qui a une valeur intensive et qui renforce l’idée de se fixer, durer. Donc re-stare renvoie à ce qui subsiste, ce qui demeure, ce qui continue. Ainsi, « les restes diurnes » sont ce qui du jour demeure dans la nuit du rêveur.

On peut situer les premières utilisations de la notion, très présente dans l’œuvre freudienne, sous la forme des « restes ou traces mnésiques » d’abord dans Les psychonévroses de défense (1894a). Puis, dans l’Esquisse, quand il s’agit d’explorer le mécanisme de la pensée, Freud écrit : « Il ne fait aucun doute que le processus de pensée laisse derrière lui des traces permanentes » (1985c, p. 643) ou encore « il est indéniable que le fait de penser à un thème laisse des traces extraordinairement significatives pour une réflexion ultérieure » (1985c, p.683). Ensuite, dans les Lettres à Fliess, dans ses recherches sur l’étiologie de l’hystérie ou sur la mémoire, il écrit : « les scènes de l’hystérie surviennent […] là où la traduction en représentations de mot fait défaut aux restes mnésiques » (1985c, p. 241) et « le matériel présent sous forme de traces mnésiques… » (1985c, p. 264), textes dans lesquels apparaît déjà la question de la traduction ou non de ces restes. Mais c’est sans doute principalement dans L’interprétation du rêve (1900a) qu’apparaît avec le plus d’insistance la notion de « restes du jour » et de « traces mnésiques ». Viennent ensuite Les trois essais sur la théorie sexuelle (1905d) et L’inquiétante étrangeté où il est question des « restes d’activité psychique animiste » (1919, p. 193). Plus tard, lors du tournant de 1920, les souvenirs, s’organisant différemment, exposent à la compulsion de répétition. Enfin, la Note sur le « Bloc magique », (1925a) propose une illustration du fonctionnement de la mémoire.

Dans la lettre à Fliess du 6 décembre 1896 (2006, p. 263-273), Freud distingue trois formes de traces : la mémoire perceptive, nommée matière première pulsionnelle en 1920, la trace mnésique conceptuelle, située dans l’inconscient, secondaire à un certain travail psychique effectué et la mémoire liée aux traces verbales, correspondant au préconscient, susceptible de devenir souvenir. C’est à cette occasion qu’il parle de « fueros » pour désigner les traces restées sans élaboration, témoins d’expériences précoces d’insatisfaction. Ces traces, non transformées, non psychisées, non traduites, se révèlent par diverses compulsions de répétition qui ramènent sur le devant de la scène ces « événements n’ayant pas entraîné de satisfaction », donc « au-delà du principe de plaisir » (Freud, 1920). D’où l’intérêt de l’expression utilisée par Laplanche « les restes intraduits ou détraduits » (1987/1992). Nous pouvons aussi retenir les tentatives de Freud pour élaborer une théorie de la mémoire et de la remémoration, d’où provient la démarche analytique qui s’évertue à rechercher la « réalité du souvenir » et à reconstituer avec acharnement ce qu’il nomme la « réalité historique », ces traces de l’infantile restées immobilisées, non transformées. Mais pourquoi cette ténacité à tenter de combler les « lacunes » de la biographie de Léonard de Vinci (1910), si ce n’est pour confirmer ses hypothèses théoriques ?

Ce sujet de la théorisation de la mémoire pose aujourd’hui de vraies questions sur ce que peut être l’analyse : remémoration, remobilisation, construction et pour certains, traduction des souvenirs oubliés, enkystés, des traces mnésiques, et/ou appropriation de son monde interne grâce à l’élaboration du vécu dans « le hic et nunc » (Roussillon,2003).

Pour Françoise Coblence (2014), le reste renvoie à la partie incomprise de l’objet. Lié au pulsionnel et marqué par l’étrangeté, il est une chose non reconnaissable, non représentable et non intelligible et donc inassimilable. C’est une « chose » qui ne passe pas, qui constitue une impasse dans la transmission et qui résiste à la transmission. Peut-on rapprocher cette conception de celle de Lacan, pour qui « le reste » serait un des aspects de l’objet a, défini à la fois en tant que fonction (difficile à atteindre) et en tant que résidu des jouissances initialement perdues (Kaufmann, 1998, p.175 et p. 374). Il peut renvoyer à des fragments de pulsions partielles et entretenir du coup des liens avec la répétition.

Cliniquement, comme chacun sait, l’hystérique souffre de réminiscences… Même si ce n’est pas aussi simple, il n’empêche qu’il s’agit bien de signifier que le symptôme, quel qu’il soit, hystérique ou autre, a bien quelque chose à voir avec les traces, les souvenirs, ou disons les restes. Les « restes inanalysés » conduisent César et Sàra Botella à dire qu’ « une cure terminée est une analyse inachevée » (Botella et Botella, 1997). Si, comme le souligne Marie-Lise Roux (Roux, 1997), toute rencontre laisse un reste, ne serait-ce que la persistance de la sensorialité pulsionnelle infantile, quel peut être le devenir de ce reste : refoulé, sublimé, symbolisé, source de créativité artistique ou de répétition ? Et l’on pourra s’interroger sur la place des restes dans ce qui touche à la part inélaborée du traumatisme, ainsi qu’à la psychopathologie transgénérationnelle (Lebovici, 2009). Les symptômes peuvent être révélateurs de ce qui a été tenu secret dans la tentative de l’effacer de la mémoire. Ainsi en est-il des non-dits portant sur des deuils, suicides, viols, incestes, adultères, etc.

Sur un plan plus général, les restes sont des témoins du passé. Objets de transmission consciente et/ou inconsciente, ils entretiennent la filiation et rendent compte d’époques historiques et d’événements réels ou non de la vie de famille. Ils peuvent alors dépasser le sens de résidu et prendre une valeur intrinsèque et ineffaçable car glorieuse et/ou sacrée.

Enfin, concernant directement la cure, il y a lieu de s’interroger sur les enjeux de la rencontre analytique, de la transmission et sur ce qui constitue l’amour de transfert mais aussi sur la place des restes inanalysés dans la réaction thérapeutique négative.

Références bibliographiques

Abraham N. et Torok M. (1978). L’écorce et le noyau. Paris, Aubier-Montaigne.

Botella C. et Botella S. (1997). L’inachèvement de toute analyse. Le processuel : introduction à la notion d’irréversibilité psychique, Rev Fr Psychanal 61 (4) : 1125-1144.

Bourguignon A. et al. (1989). Traduire Freud. Paris, Puf.

Coblence F. (2014). D’un reste inassimilable. Rev Fr Psychanal 78 (5) : 1429-1437.

Eiguer, A. (1997/2013). (dir.). Le générationnel : Approche en thérapie familiale psychanalytique. Paris, Dunod.

Freud S. (1894a) Les psychonévroses de défense. OCF.P, III : 3-18, Paris, Puf.

Freud S. (1895/1956). Esquisse d’une psychologie scientifique. La naissance de la Psychanalyse. Paris, Puf.

Freud S. (1985c[1887-1904]/2006) Lettres à Wilhelm Fliess : 1887-1904. Paris, Puf.

Freud S. (1900a [1899]/2003). L’interprétation du rêve. OCF. P, IV, Paris, Puf.

Freud S. (1905d). Trois essais sur la théorie sexuelle. OCF.P, VI, 59-181, Paris, Puf.

Freud S. (1910c/1993) Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. OCF. P, X : 83-164. Paris, Puf.

Freud S. (1919/1971). L’inquiétante étrangeté. Essais de psychanalyse appliquée : 163-210. Paris, Gallimard.

Freud S. (1925a). Note sur le «Bloc magique ». OCFP, XVII : 137-143. Paris, Puf.

Kaës R. ; Faimberg H. ; Enriquez M. et Baranes J.J. (1993/2013). Transmission de la vie psychique entre les générations. Paris, Dunod.

Kaufmann P. (1993/1998). (dir.). L’apport freudien. Éléments pour une encyclopédie de la psychanalyse.

Paris, Larousse.

Laplanche J. (1987/1992). La révolution copernicienne inachevée. Paris, Puf.

Lebovici S. (1989). Les liens intergénérationnels (transmission, conflits). Les interactions fantasmatiques ;

in S. Lebovici et F. Weil-Halpern, Psychopathologie du bébé : 141-148. Paris, Puf.

Lebovici S. (2009). L’arbre de vie. Éléments de psychopathologie du bébé. Toulouse, Erès.

Mijolla De A. (2003). Les visiteurs du Moi. Paris, Les Belles Lettres.

Roussillon R. (2003) Historicité et mémoire subjective. La troisième trace. Cliniques méditerranéennes, 67 (1) : 127-144.

Roux M.L. (1997). L’art d’accommoder les restes. Rev Fr Psychanal, 61 (4), p.1121

Schützenberger, A. A. (1998). Aïe, mes aïeux ! Paris, Desclée De Brouwer.

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RFP 4/2023

Argument du thème : Les sublimations

date limite des manuscrits : 15/01/2023

Jean-Louis Baldacci*
46, rue de la Clef, 75005 Paris – jlbaldacci@gmail.com

Deux précédents colloques de Deauville ont déjà abordé le thème de la sublimation. Le premier, en 1997[1], à propos de la finalité de la cure et le second en 2016[2] interrogeait les rapports de la transitionnalité et de la sublimation. But et objet de la sublimation, projet et productions ont donc déjà animé nos échanges. Particulièrement problématique était apparu le singulier du but – celui d’une satisfaction détournée – et le pluriel des objets créés. Quant à l’origine, la source pulsionnelle du processus, restait à savoir si elle pouvait se suffire du singulier étant donné le polymorphisme de la sexualité infantile. Diversité des œuvres de culture et polymorphisme pervers nous ont donc fait choisir de remettre la sublimation sur le métier, mais cette fois au pluriel.

Certes, Freud fait de la sublimation au singulier associée au refoulement et à l’identification l’un des trois piliers nécessaires à l’édification du moi. Le refoulement en déterminerait la topique, la sublimation l’économique et l’identification ouvrirait à la représentation dynamique et conflictuelle produite par l’équilibre instable des deux premiers processus. Car cet équilibre est difficile à trouver. Le refoulement essaie de contenir le pulsionnel lorsqu’il se heurte à l’impossible et à l’interdit. La sublimation essaie de traiter ce qui de la pulsion ne peut trouver d’issue dans la seule expérience de satisfaction. Elle utilise pour cela la desexualisation, le détour et la resexualisation via le corps et le langage de l’investissement d’objets de remplacement. Enfin, l’identification[3] ouvre la soupape imaginaire de la représentation et du rêve pour soutenir l’action adéquate vers l’objet. Mais ces trois mécanismes sont profondément intriqués et l’altération de l’un vient entraver les deux autres. En particulier, trop ou pas assez de refoulement, des objets externes trop semblables voire trop différents, viennent troubler le couple desexualisation/resexualisation à la base du processus sublimatoire et contrarier l’issue identificatoire et la mise en représentation.

Dans l’attente du possible, la sublimation essaie de trouver l’issue en créant et en utilisant des objets de substitution susceptibles de participer à la construction identitaire du moi grâce à la reconnaissance sociale qu’ils peuvent susciter. En fonction des dons, des fixations traumatiques et des complaisances du hasard, s’ouvre le champ de ce que Freud nomme « les innombrables sublimations ». Parmi celles-ci se dessinent des types de sublimations qui font écho aux grandes étapes de la genèse du moi : sublimation par la magie de l’illusion, sublimation religieuse et guerrière, sublimation artistique participant au deuil de l’objet perdu. Dans ce parcours, la sublimation prend effectivement de multiples formes mais conserve un but, toujours le même : préserver l’intégrité narcissique tant individuelle que collective en accord avec les exigences pulsionnelles. Sur cette base narcissique, se rencontrent histoire individuelle et histoire culturelle, comme s’influencent réciproquement les aléas du travail de culture et les sublimations personnelles.

Magie, conquête, deuil, à chacune de ces étapes, un dénominateur commun, celui de la recherche d’une indépendance et d’une toute-puissance : toute-puissance de la pensée magique et de l’hallucination, toute puissance de la croyance et de l’exploration motrice volontiers sadique et destructrice, toute puissance de la créativité et de la représentation. On conçoit alors qu’avec une telle valence narcissique fondée sur la recherche de l’omnipotence, le processus sublimatoire qui devait se limiter au traitement d’une part du pulsionnel – celle qu’il est impossible de satisfaire – puisse déborder sa mission et se révéler dangereux. Particulièrement, sa seconde étape, celle de la soumission à la dictature imagoïque, religieuse et/ou militaire, qui vise la destruction de l’étranger ou du différent pris pour responsable des misères traversées. Serait-il possible de s’opposer à ce risque au moyen d’une dictature de la raison comme celle évoquée dans Pourquoi la guerre(Freud 1933b/1995) ? Mais comment y parvenir ? Même au plan individuel, si l’on se reporte à L’analyse avec fin et sans fin, Freud (1937c/2010) ne partage pas l’optimisme ferenczien concernant les effets de la cure.

Reste peut-être la magie de l’art comme condition du travail de culture. Art et culture participeraient-ils au franchissement de la seconde étape, à la transformation de la haine en lien fraternel grâce à la sublimation de l’homosexualité ? Permettraient-ils de composer avec le roc biologique de la différence des sexes ? La masse pourrait-elle alors devenir peuple, se passer des tyrans, tolérer l’épreuve de vérité, accepter de chercher, donner une éthique à la science et laisser l’individu libre d’aimer ? Le rire, les larmes, la peur, le jeu, la tendresse et l’humour sur fond de jouissance esthétique seraient-ils les signes d’une resexualisation sublimatoire réussie, ceux d’une représentation tragi-comique partagée du trauma ?

Mais ces considérations interrogent alors les conditions de la poursuite de la trajectoire sublimatoire. Comment devient-il possible de tolérer successivement la désillusion, la désidéalisation, la desidentification et l’impersonnalisation surmoïque, de passer de l’un à l’autre et de supporter ces franchissements ? Au plan du langage, ceux-ci seraient-ils nécessaires au passage de l’analogie associative au symbole ? Quel rôle alors donner aux objets et aux circonstances ?

Au cours de ce colloque, nous travaillerons les différentes facettes du processus sublimatoire tant au plan individuel que collectif et interrogerons les dangers auxquels il expose. Nous nous poserons en particulier la question de savoir si le travail psychanalytique, à son échelle, participe bien à cette mise en représentation et au travail de culture.

Références bibliographiques

Freud S. (1933b [1932]/1995). Pourquoi la guerre ? Lettre de Freud à Einstein. OCF.P, XIX : 69-81. Paris, Puf.

Freud S. (1937c/2010). Analyse finie et analyse infinie. OCF.P, XX : 13-55. Paris, Puf.

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RFP 1/2024

Argument du thème : « L’hystérie, encore ? »

Date limite des manuscrits : 01/07/2023

Calibrage : 30. 000 signes

Résumé : 1.000 signes

Michel Picco
2 avenue des Belges, 13100 Aix en Provence – michel.picco0372@free.fr

Piotr Krzakowski
6 rue Sully, 78180 Montigny le Bretonneux – krzakowski.piotr@gmail.com

Thierry Schmeltz
40 boulevard Victor Hugo, 10000 Troyes – thierry.schmeltz@gmail.com

Une idée revient régulièrement dans les discussions, celle de la disparition de l’hystérie : aurait-elle été dépassée ou recouverte par les nouvelles psychopathologies liées à l’évolution de notre société ? Dès 1895, Freud lui consacre pourtant une étude approfondie (1895d [1893-1895]/2009) et ne cessera d’y revenir, enrichissant sa compréhension et son abord thérapeutique par la méthode analytique qu’elle contribuera à créer. Alors, suivrait-elle l’air du temps et les mouvements de son époque au point de rester insaisissable et difficile à circonscrire ?

L’hystérie a été décrite depuis l’antiquité avec déjà la perception d’une dimension sexuelle se traduisant par l’hypothèse d’une migration de l’utérus provoquant ses emblématiques états de crise et témoignant aujourd’hui encore d’un regard péjoratif porté sur les femmes. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’hystérie reste une affection essentiellement neurologique. Charcot va lui donner des lettres de noblesse en soutenant l’origine traumatique de ses symptômes, l’importance de la question sexuelle dans son étiologie et sa répartition dans les deux sexes, impulsant l’idée que c’est aussi une maladie psychologique, ce dont vont se saisir Janet et Freud à sa suite. Freud et Breuer vont faire de l’hystérie traumatique de Charcot le paradigme de l’hystérie en en distinguant différents types en fonction de leur étiologie. C’est la naissance de la psychanalyse : si « l’hystérique souffre de réminiscences », ce sont les idées de trauma, d’après-coup et d’élaboration psychique qui se dégagent progressivement ; et quand Anna O. qualifie son travail de « talking cure » et que Emmy Von N. impose à Freud de se taire, ce sont les premiers éléments du dispositif analytique, dont la règle fondamentale, qui se mettent en place.

Par la suite Freud va mettre l’accent sur la défense psychique, en fonction du destin de l’affect. Dès lors seront différenciées l’hystérie de conversion, dans laquelle la libido est convertie en symptôme corporel à valeur symbolique, et l’hystérie d’angoisse, dans laquelle l’affect d’angoisse est détaché d’une représentation et déplacé sur une autre constituant ainsi une phobie. C’est à partir de 1897 que Freud dit ne plus croire à sa neurotica, c’est-à-dire à la séduction d’un enfant par un adulte comme cause principale de l’hystérie. Freud met alors l’accent sur l’activité fantasmatique et théorise que toute maladie d’origine psychique est de nature sexuelle et traumatique. Peut-on en déduire que la psychanalyse n’est au départ qu’une théorie de l’hystérie ? Que le cadre analytique, avec son obligation de parole couchée, est une transposition sur le divan de la phase terminale de la grande crise de Charcot dite « verbale » (Lepastier et coll., 2006) ?

Si à l’origine les liens entre psychanalyse et hystérie sont étroits, au fil du temps plusieurs mouvements semblent avoir convergé pour éloigner l’hystérie de notre horizon. À la mort de Charcot, son élève Babinski accomplit un premier démembrement de l’hystérie délimitant avec précision ce que l’hystérie n’est pas, en référence au modèle anatomoclinique, sans pourtant parvenir à en donner une définition. Peut-on en rapprocher une autre trajectoire, celle du DSM, qui, bien plus tard et dans d’autres contextes, au fil de ses éditions successives, a conduit à la décomposition de l’hystérie en symptômes pour la faire disparaître de la nosographie psychiatrique en tant qu’entité clinique et revenir à la situation de la fin du XIXe siècle ?

Nous pouvons aussi nous demander si, à partir des années 1950, l’intérêt des psychanalystes pour les états dits « limites » n’aurait pas participé à envisager différemment l’hystérie, voire à en déformer sa signification initiale, conduisant certains psychanalystes à privilégier des théorisations basées sur les idées de « primitif » et de « préœdipien » : c’est ainsi que se serait opérée une désexualisation du langage et de la pensée psychanalytiques jusqu’au refoulement du mot « hystérie » (Bollas, 2000/2017). L’émergence des théorisations sur les états limites serait-elle alors un après-coup de l’effraction de la psychosexualité liée au concept d’hystérie ?

Entité protéiforme, l’hystérie semble souvent avoir été cernée par la description de ce qu’elle n’est pas plutôt que par ce qu’elle est. Ainsi la démarche de Freud fait surgir, en contrechamp de l’hystérie, la névrose d’angoisse, la névrose de contrainte, la mélancolie ou la paranoïa. Cependant, certaines distinctions restent plus floues. L’hystérie serait-elle une forme particulière d’état limite ? Existe-t-il un continuum entre ces deux entités ? À étudier le « chiasme » entre le fonctionnement hystérique et celui des cas non névrotiques, s’il existe certes des différences, notamment plus d’érotisation que de destructivité chez les hystériques, les diverses structures non névrotiques seraient autant de modalités cliniques de décompensation de l’hystérie et inversement (Green, 2000/2006).

Freud fait aussi du symptôme de conversion le marqueur d’une limite à ce que l’hystérie n’est pas : « la complaisance somatique […] procure au processus psychique inconscient une issue dans le corporel. Là où ce facteur ne joue pas, cet état n’est plus un symptôme hystérique » (Freud, 1905e [1901]/2006, p. 29). Cette dimension symbolique du symptôme hystérique a permis bien plus tard de désigner une mentalisation moins efficiente. C’est ainsi que la symptomatologie de Dora, associant symptômes hystériques et psychosomatiques, montre la proximité et les intrications de ces deux registres (Marty et coll., 1968). Dans la traversée qui conduit de l’excitation au psychique, l’hystérie de conversion ne constituerait-elle qu’une étape intermédiaire ?

En effet, dans l’hystérie, existerait un défaut d’élaboration psychique qui a pu en faire parler comme « d’une maladie de la représentation ». Le risque ne serait-il pas, dans le contre-transfert, que ce défaut de représentation ne conduise l’analyste à méconnaître la problématique hystérique ? Et l’on se souviendra aussi de l’impuissance à laquelle l’hystérique a pu confronter le corps médical, participant souvent de son violent rejet. Le cadre analytique, avec ses règles d’abstinence et notamment sa méfiance envers la suggestion, est-il alors une mesure défensive contre l’hystérie ?

La question de sa disparition pourrait être inscrite au sein même de la psyché de l’hystérique. Son refus, voire son dégoût de la sexualité, contraste avec la propension de l’hystérique à la dramatisation, à la séduction et à l’érotisation permanente de toute relation sous son aspect de « belle indifférence ». Cette problématique sexuelle est-elle là pour tenter de nier une problématique dépressive pouvant s’actualiser autrement dans une hallucinose proche du délire (Jeanneau,1985) ? Ou traduit-elle un défaut d’après-coup à la sexualité infantile qui n’a pu conduire à la sexualité adulte (Schaeffer, 1986) ? Tout comme l’hystérique exhibe le sexuel génital qui lui fait tant défaut, l’exhibition du symptôme de conversion ancré dans le culturel n’est-il pas le témoin d’une inscription qui ne peut se faire au niveau du psychique, une menace d’effacement (Chervet, 2009), dont ses classiques troubles de la mémoire en sont peut-être l’indice où déjà une tentative de représentation ?

Cette tendance à disparaître de l’hystérie en tant qu’entité clinique pourrait aussi se comprendre en ce qu’elle correspondrait à une forme de normalité de l’organisation de base du psychisme humain. Pour Freud déjà, toute névrose se construit sur une base d’hystérie (1896b), et la signification bisexuelle des symptômes hystériques est une confirmation de la prédisposition supposée bisexuelle de l’être humain (1908a). La notion d’hystérie primaire (Braunschweig et Fain, 1975) suppose aussi l’universalité de la référence hystérique dans le fonctionnement mental le plus organisé. De même, si Lacan montre que le désir chez l’hystérique se constitue par identification au désir insatisfait d’un autre, il en fait par la suite l’essence même du désir. Chez l’enfant, la névrose serait aussi à l’image de l’hystérie, labile, et en constituant le socle (Lebovici, 1980), alors que l’hystérie pourrait être comprise comme « le paradigme de la pulsion sexuelle en acte » (Green, 1995, p. 238).

L’hystérie apparaît donc aux limites entre névrose et psychose, entre normal et pathologique, au point de se demander si elle a une existence réelle. Devrions-nous alors distinguer une « hystérie substantivée », celle des nosographies, incertaine, d’une « hystérie adjectivée », celle qui qualifie problématiques, symptômes et mécanismes psychiques plus difficilement réfutables (De Mijolla, 1986) ? À moins que la question de sa réalité ne se soit posée en raison d’un glissement progressif d’une psychanalyse des structures à une psychanalyse des processus tenant compte de l’hétérogénéité des organisations psychiques ? Enfin l’exclusion de l’hystérie du champ de la nosographie a-t-elle eu pour conséquence une libération de la psychanalyse de la pensée médicale ?

Si l’hystérie n’a pas disparu, en quoi s’est-elle convertie ? L’hystérie de conversion, comme de tout temps, essaie probablement de se dissimuler et de se montrer aujourd’hui derrière les problématiques « à la mode », telles que les troubles de l’identité, les formes longues de maladies, dont certaines psychiques comme la dépression. Son domaine de prédilection resterait tout de même le champ de la médecine où la fréquence de l’hystérie de conversion n’aurait nullement diminué notamment dans les services de neurologie et de rhumatologie. La conversion serait aussi une forme d’expression fréquente des problématiques adolescentes.

La prétendue disparition de l’hystérie doit-elle alors être comprise comme l’expression d’un vœu plutôt que d’une constatation scientifique comme le propose Lepastier (2009) ? S’agit-il d’une vengeance des hommes depuis qu’ils ont appris que c’est le féminin dans les deux sexes qui est en souffrance dans l’hystérie et qu’à ce titre ils ne sont pas épargnés ? Ou serait-ce le vœu contre-transférentiel auquel nous soumet tout hystérique en nous demandant d’accomplir le refoulement dont il n’est pas capable ? Et si l’histoire de la psychanalyse et de sa méthode commence avec Freud au chevet des patientes hystériques, doit-on comprendre l’idée de cette disparition comme l’indice d’une confrontation entre des modèles difficilement conciliables dans le champ théorico-clinique ou d’une résistance à l’intérieur même de la psychanalyse ?

Références bibliographiques

Bollas C. (2000/2017). Hystérie. Paris, Ithaque.

Braunschweig D., Fain M. (1975). La nuit, le jour : essai psychanalytique sur le fonctionnement mental. Paris, Puf.

Chervet B. (2009) : L’après-coup ; la tentative d’inscrire ce qui tend à disparaître. Rev Fr Psychanal 73(5) : 1361-1441.

De Mijolla A. (1986) Du prudent usage des notions d’ « hystérie » et d’« hystériques » en psychanalyse. Rev Fr Psychanal 50(3) : 891-904.

Freud S. (1895d [1893-1895]/2009). Études sur l’hystérie. OCF.P, II : 9-332. Paris, Puf.

Freud S. (1905e [1901]/2006). Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora). OCF.P, VIII : 177-186. Paris, Puf.

Freud S. (1908a/2007). Les fantaisies hystériques et leur relation à la bisexualité. OCF.P, VI : 183-301. Paris, Puf.

Green A. (2000/2006). Hystérie et états limites : chiasme, Nouvelles perspectives. Dans A. Le Guen, A. Anargyros, C. Janin (dir.). Hystérie : 139-162. Paris, Puf.

Green A. (1995). Propédeutique. Seyssel, Champ Vallon.

Jeanneau A. (1985). L’hystérie : unité et diversité. Rev Fr Psychanal 49(1) : 107-326.

Lebovici S. (1980). L’expérience du psychanalyste chez l’enfant et chez l’adulte devant le modèle de la névrose infantile et de la névrose de transfert. Rev Fr Psychanal 44 (5-6) : 733-857.

Lepastier S. (2009). Le paradigme hystérique. Les cahiers de l’ED 139 : 49-16.

Lepastier S., Allilaire J.-F. (2006). Pour une réévaluation de la grande hystérie de Charcot et Richer. Ann Méd Psychol 164 : 51-57.

Marty P., Fain M., De M’Uzan M., David C. (1968). Le cas Dora et le point de vue psychosomatique. Rev Fr Psychanal 32 (4) : 679-714.

Schaeffer J. (1986). Le rubis a horreur du rouge : relation et contre-investissement hystérique. Rev Fr Psychanal 50(3) : 923-944.

* Psychologue clinicien, psychanalyste, membre de la SPP.

** Docteur en psychologie clinique, psychanalyste, membre de la SPP.

*** Psychiatre, psychanalyste, membre de la SPP.

 

* Professeur de psychopathologie clinique à l’Université de Tunis ; Directeur du Laboratoire de psychologie clinique ; Président de l’Association Tunisienne pour le Développement de la Psychanalyse (ATDP), Centre allié auprès de l’IPA ; psychanalyste membre de la SPP.

** Psychiatre, psychanalyste membre de l’APF.

* Psychiatre, psychanalyste, membre titulaire formateur de la société psychanalytique de Paris. Il a été Médecin directeur du Centre de consultations et de traitements psychanalytiques Jean Favreau de 2000 à 2015, expérience dont rendent compte ses travaux sur la consultation psychanalytiques.

[1] RFP LXII, 4, 1997.

[2] RFP LXXXI, 3, 2017.

[3] Identifier, imiter, jouer, s’identifier.

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