La Revue Française de Psychanalyse

Freud dans le texte

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FREUD DANS LES TEXTES | Numéro 2026-1

Remarques sur l’amour de transfert
Sigmund Freud

Tout débutant en psychanalyse s’alarmera sans doute d’emblée devant les difficultés que lui réserverontl’interprétation des idées incidentes du patient et la tâche que constitue la reproduction du refoulé. Mais il est à la veille de tenir pour minimes ces difficultés et d’échanger contre elles la conviction que les seules difficultésvraiment sérieuses vont se rencontrer dans le maniement du transfert.

Parmi les situations qui se présentent ici, j’en extrairai une seule, nettement circonscrite, aussi bien à cause de sa fréquence et de sa significativité réelle qu’à cause de son intérêt théorique. J’ai en tête le cas où une patiente femme laisse deviner par des allusions sans équivoque, ou exprime directement, qu’elle est, comme n’importe quelle autre mortelle, tombée amoureuse du médecin qui l’analyse. Cette situation a ses côtés pénibles et comiques, comme sescôtés sérieux ; elle est du reste si embrouillée et conditionnée de tant de côtés, si inévitable et si difficile à résoudreque, depuis longtemps, sa discussion aurait comblé un besoin vital de la technique analytique. Mais comme nous-mêmes ne sommes pas toujours libres, nous qui nous moquons des fautes des autres, nous ne nous sommes pasprécisément empressés jusqu’ici d’accomplir cette tâche. Ici nous nous heurtons encore et toujours au devoir de discrétion médicale, dont on ne peut se dispenser dans la vie, mais dont on ne saurait que faire dans notre science. Dans la mesure où la littérature de la discipline psychanalytique appartient aussi à la vie réelle, il en résulte ici une contradiction insoluble. J’ai, récemment, en un endroit, passé outre à la discrétion et signalé que cette même situation de transfert a retardé le développement de la thérapie psychanalytique, lui coûtant sa première décennie[1].

Pour le profane bien éduqué – ce qu’est bien l’homme de la culture idéal face à la psychanalyse – les affaires de l’amour sont incommensurables avec toute autre chose ; elles se trouvent, pour ainsi dire, sur une feuille à part, qui ne tolère aucun autre écrit. Si donc la patiente est tombée amoureuse du médecin, pensera-t-il, alors il n’y a que deux issues : la plus rare, à savoir que toutes les circonstances autorisent l’union légitime durable des deux, et la plus fréquente, à savoir que médecin et patiente se séparent et abandonnent le travail commencé, celui-ci étant perturbé par un événement élémentaire alors qu’il devait servir au rétablissement. Certes, une troisième issue est également pensable, qui semble même se concilier avec la poursuite de la cure : nouer des relations d’amour illégitimes et non destinées à l’éternité ; mais cette issue est bel et bien rendue impossible, tant par la morale bourgeoise que par ladignité médicale. Quoi qu’il en soit, le profane demanderait à être tranquillisé par une assurance de l’analyste, la plus nette possible, sur l’exclusion de ce troisième cas.

Il est évident que le point de vue du psychanalyste doit être autre.

Prenons le cas de la deuxième issue de la situation dont nous parlons : médecin et patiente se séparent après que la patiente est tombée amoureuse du médecin ; la cure est abandonnée. Mais l’état de la patiente rend bientôt nécessaire une deuxième tentative analytique auprès d’un autre médecin ; or il se produit que la patiente se sent amoureuse de ce deuxième médecin aussi, et de même, quand elle rompt de nouveau et repart de plus belle, du troisième, etc. Ce fait qui survient avec certitude – un des fondements, comme on sait, de la théorie psychanalytique – peut être exploité de deux façons, pour le médecin analysant, et pour la patiente qui a besoin de l’analyse.

Pour le médecin, il signifie un précieux éclaircissement et une bonne mise en garde à l’égard d’un contre-transfertqui peut être chez lui virtuellement là. Il lui faut reconnaître que si la patiente tombe amoureuse, cela est produit par la contrainte de la situation analytique et ne saurait être attribué aux avantages de sa personne, et qu’il n’a donc pasla moindre raison d’être fier d’une telle « conquête », comme on l’appellerait en dehors de l’analyse. Et il est toujours bon d’en être averti. Pour la patiente, elle, il se présente une alternative : ou bien il lui faut renoncer à untraitement psychanalytique, ou bien il lui faut consentir, comme à un destin inéluctable, à être amoureuse de sonmédecin[2].

Je ne doute pas que les proches de la patiente ne se déclarent en faveur de la première des deux possibilités, avec la même résolution que le médecin analysant en faveur de la seconde. Mais j’estime que c’est là un cas dans lequel ladécision ne peut être laissée au souci marqué de tendresse – ou plutôt de jalousie égoïste – des proches. Seull’intérêt de la malade devrait faire pencher la balance. Or l’amour des proches ne saurait guérir une névrose. Le psychanalyste n’a pas à s’imposer, mais il est en droit de s’affirmer comme indispensable pour produire certains résultats. Celui qui, envers ses proches, fait sienne la position de Tolstoï[3] face à ce problème peut bien rester, sans se laisser perturber, en possession de sa femme ou de sa fille, mais il lui faut tenter de supporter que celle-ci de son côté garde sa névrose et la perturbation de sa capacité d’amour qui y est rattachée. C’est finalement un cas semblable à celui du traitement gynécologique. Le père ou l’époux jaloux se trompe d’ailleurs grandement s’il estime que la patiente évitera de tomber amoureuse du médecin, si, pour combattre sa névrose, il la fait s’engager dans un autre traitement que le traitement analytique. La différence sera seulement plutôt qu’un tel état amoureux, qui est destiné à rester inexprimé et inanalysé, ne fournira jamais cette contribution au rétablissement de la malade que l’analyse, par sa contrainte,obtiendrait d’elle.

Il est venu à ma connaissance que certains médecins, qui pratiquent l’analyse, préparent fréquemment les patients à l’apparition du transfert d’amour ou même les invitent « à tomber tout bonnement amoureux du médecin pour quel’analyse avance ». J’ai peine à me représenter une technique plus insensée. Par là on ravit au phénomène le caractère convaincant de la spontanéité et l’on se prépare à soi-même des obstacles difficiles à éliminer.

Tout d’abord, il n’y a d’ailleurs aucune apparence que de l’état amoureux dans le transfert puisse naître quelque chose qui fasse avancer la cure. La patiente, même la plus docile jusqu’alors, a subitement perdu compréhension et intérêt pour le traitement, elle ne veut parler ni entendre parler de rien d’autre que de son amour, pour lequel elleexige réciprocité ; elle a abandonné ses symptômes ou les néglige, allant jusqu’à se déclarer en bonne santé. Il y a un changement complet de la scène, comme si une pièce avait cédé la place à une réalité effective faisant subitement irruption, un peu comme quand retentit le signal de l’incendie pendant une représentation théâtrale. Celui qui, médecin, vit cela pour la première fois, a du mal à maintenir la situation analytique et à se soustraire à l’illusion que le traitement est effectivement à sa fin.

Un peu de réflexion et l’on s’y retrouve. Il nous revient avant tout le soupçon que tout ce qui perturbe la poursuite de la cure peut être une manifestation de résistance. La résistance a indubitablement une grande part dans l’apparition de cette impétueuse exigence d’amour. On avait certes remarqué depuis longtemps, chez la patiente, lesindices d’un transfert tendre et l’on pouvait certainement inscrire au compte d’une telle position envers le médecin sa docilité, son acquiescement aux explications de l’analyse, son excellente compréhension et la haute intelligence dont elle faisait preuve ici. À présent, tout cela est comme balayé, la malade a perdu toute clairvoyance, elle semble se dissoudre dans son état amoureux, et cette transformation est apparue très régulièrement à un moment où l’on devait supposer justement qu’elle allait avouer ou se remémorer une partie de son histoire de vie particulièrement pénible et sévèrement refoulée. L’état amoureux était donc là acquis depuis longtemps, mais maintenant la résistance commence à s’en servir pour inhiber la poursuite de la cure, détourner du travail tout intérêt et mettre le médecin analysant dansun pénible embarras.

Y regarde-t-on de plus près, on peut reconnaître aussi dans la situation l’influence de motifs venant lacompliquer, pour une part ceux qui se rattachent à l’état amoureux, mais pour une autre part des manifestationsparticulières de la résistance. Aux premiers ressortissent les efforts de la patiente pour s’assurer de sonirrésistibilité, briser l’autorité du médecin en l’abaissant au rang d’amant, et tout ce qui par ailleurs se signale comme gain marginal dans la satisfaction d’amour. Quant à la résistance, on peut présumer qu’elle utilise à l’occasion la déclaration d’amour comme moyen pour mettre à l’épreuve l’analyste inflexible, après quoi il devrait s’attendre, dans le cas d’un consentement de sa part, à une remontrance. Mais avant tout on a l’impression que larésistance, en tant qu’agent provocateur, accroît l’état amoureux et exagère la disponibilité à l’abandon sexuel, pour ensuite justifier d’autant plus énergiquement l’action du refoulement, en invoquant les dangers d’un tel dérèglement.Tous ces à-côtés, qui peuvent même manquer dans des cas plus purs, ont été, on le sait, considérés par Alf. Adlercomme l’essentiel de tout le processus.

Mais comment faut-il que l’analyste se conduise pour ne pas échouer du fait de cette situation, lorsqu’il est établi pour lui que la cure doit être poursuivie malgré ce transfert d’amour et tout au long de celui-ci ?

À présent je n’aurais pas de mal à postuler, en insistant énergiquement sur la morale généralement en vigueur, que l’analyste ne doit absolument jamais accepter la tendresse qui lui est offerte ou y répondre. Il lui faut bien plutôt juger que le moment est venu de se faire l’avocat, devant la femme amoureuse, de l’exigence morale et de la nécessité du renoncement, et d’obtenir d’elle qu’elle se départisse de sa demande et poursuive le travail analytique en surmontant la part animale de son moi.

Mais je ne répondrai pas à ces attentes, ni à la première ni à la seconde partie de celles-ci. À la première, parce que je n’écris pas pour la clientèle, mais pour des médecins, qui ont à lutter avec de sérieuses difficultés, et parce qu’en outre je puis ici ramener la prescription morale à son origine, c’est-à-dire à sa finalité. Je suis, cette fois-ci, dansl’heureuse situation de remplacer les droits d’octroi imposés par la morale par des considérations de technique psychanalytique, sans changement du résultat.

Mais j’opposerai un refus encore plus résolu à la seconde partie de l’attente évoquée plus haut. Inviter à la répression pulsionnelle, au renoncement et à la sublimation, dès que la patiente a confessé son transfert d’amour, serait agir non pas analytiquement mais stupidement. Il n’en irait pas autrement si l’on voulait, par d’artificieuses conjurations, contraindre un esprit à sortir du monde souterrain pour le renvoyer ensuite sous terre sans l’avoir interrogé. On n’aurait fait alors qu’appeler le refoulé à la conscience, pour le refouler de nouveau avec effroi. Il n’y a pas lieu non plus de sefaire d’illusions sur le succès d’un tel procédé. Face aux passions, comme on sait, on obtient peu de choses avec desdiscours sublimes. La patiente ne fera que ressentir l’outrage et ne manquera pas de s’en venger.

Je puis tout aussi peu conseiller un moyen terme qui se recommanderait à plus d’un par ce qu’il a departiculièrement raisonnable et qui consiste en ceci : on prétend répondre aux sentiments tendres de la patiente tout en se dérobant à tous les témoignages corporels de cette tendresse, jusqu’à ce qu’on puisse engager la relation dans des voies plus calmes et l’élever à un niveau supérieur. J’ai à objecter contre cet expédient que le traitement psychanalytique est bâti sur la véridicité. C’est en cela que réside une bonne part de son action éducative et de sa valeur éthique. Il est dangereux de quitter ce fondement. Quiconque est devenu familier de la technique analytique ne recourt plus du tout aux mensonges et aux faux-semblants, au demeurant indispensables au médecin, et il se trahit d’ordinaire s’il tente de le faire dans la meilleure intention. Étant donné que l’on exige du patient la plus stricte véridicité, on met toute son autorité en jeu si l’on se laisse surprendre par lui à s’écarter de la vérité. De plus, la tentative de se laisser glisser sur la pente de sentiments tendres envers la patiente n’est pas tout à fait sans danger. On n’est pas maître de soi au point de n’être pas, un beau jour, allé soudain plus loin qu’on n’en avait l’intention. Je pense donc qu’on n’a pas le droit de désavouer l’indifférence que l’on s’est acquise en refrénant le contre-transfert.

J’ai d’ailleurs déjà laissé deviner que la technique analytique fait obligation au médecin de refuser à la patiente, qui a besoin d’amour, la satisfaction demandée. Il faut que la cure soit pratiquée dans l’abstinence ; je ne pense passeulement ici à la privation corporelle, ni non plus à la privation de tout ce que l’on désire, car cela, aucun malade peut-être ne le supporterait. Je veux au contraire poser ce principe qu’on doit laisser subsister chez la malade besoin et désirance, en tant que forces poussant au travail et au changement, et se garder de les apaiser par des succédanés. Onne pourrait évidemment offrir autre chose que des succédanés, puisque la malade, par suite de son état, n’est pas capable d’une satisfaction effective aussi longtemps que ses refoulements ne sont pas levés.

Avouons que le principe selon lequel la cure analytique doit être pratiquée dans la privation dépasse de loin le cas isolé examiné ici et qu’il requiert une discussion approfondie, permettant de fixer les limites de sa praticabilité. Nous éviterons toutefois de le faire ici et nous nous en tiendrons le plus étroitement possible à la situation dont nous sommes partis. Qu’adviendrait-il si le médecin procédait autrement et exploitait la liberté donnée pour ainsi dire des deux côtés, pour répondre à l’amour de la patiente et pour assouvir le besoin de tendresse de celle-ci ?

S’il devait se laisser guider ici par le calcul selon lequel il s’assurerait par une telle prévenance la domination sur la patiente et l’amènerait de la sorte à s’acquitter des tâches de la cure, donc à parvenir à unelibération durable de sa névrose, l’expérience ne manquerait pas de lui montrer qu’il s’est trompé dans son calcul. La patiente atteindrait son but, lui n’atteindrait jamais le sien. Il se serait seulement rejoué entre médecin etpatiente ce qu’une histoire drôle raconte du pasteur et de l’agent d’assurances. Au chevet de l’agent d’assurances,incroyant et gravement malade, est appelé, à l’initiative des proches, un homme de piété qui doit le convertir avant sa mort. L’entretien dure si longtemps que ceux qui attendent prennent espoir. La porte de la chambre du malade s’ouvre enfin. L’incroyant n’a pas été converti, mais le pasteur repart assuré.

Ce serait un grand triomphe pour la patiente si ses avances amoureuses trouvaient une réponse et ce serait unetotale défaite pour la cure. La malade aurait atteint ce vers quoi tendent tous les malades dans l’analyse : agir quelque chose, répéter dans la vie ce qu’elle doit seulement remémorer, reproduire en tant que matériel psychique etmaintenir dans le domaine psychique[4]. Elle amènerait au jour dans le cours ultérieur du rapport amoureux toutes les inhibitions et réactions pathologiques de sa vie amoureuse, sans qu’une correction de celles-ci fût possible, et elle mettrait fin à cette pénible expérience vécue dans le repentir et dans un grand renforcement de son penchant aurefoulement. Le rapport amoureux met justement un terme à la possibilité d’être influencé par le traitementanalytique ; la réunion des deux est une monstruosité.

Le consentement à la demande d’amour de la patiente est donc tout aussi fatal pour l’analyse que la répression de cette demande. La voie de l’analyste est autre – une voie pour laquelle la vie réelle ne fournit aucun modèle. On segarde de s’écarter du transfert d’amour, de l’effaroucher ou d’en dégoûter la patiente ; on s’abstient, avec tout autant de constance, de toute réponse à celui-ci. On maintient le transfert d’amour, mais on le traite comme quelquechose de non réel, comme une situation par laquelle il faut passer dans la cure, qu’il faut ramener à ses origines inconscientes, et qui aidera forcément ce qui est le plus caché dans la vie amoureuse de la malade à accéder à la conscience et, par là, à être maîtrisé. Plus on donne l’impression d’être soi-même invulnérable à toute tentation, plus on pourra extraire de la situation sa teneur analytique. La patiente, dont le refoulement sexuel n’est pourtant pas supprimé, mais est seulement poussé à l’arrière-plan, se sentira alors suffisamment en sécurité pour amener au jour toutes les conditions d’amour, toutes les fantaisies de sa désirance sexuelle, tous les caractères particuliers de son état amoureux, à partir de quoi elle ouvrira alors elle-même la voie aux fondements infantiles de son amour.

Pour une catégorie de femmes, cette tentative de conserver le transfert d’amour pour le travail analytique, sans le satisfaire, ne réussira d’ailleurs pas. Ce sont là des femmes dont la disposition passionnelle élémentaire ne supporte aucun succédané, des enfants de la nature qui ne veulent pas prendre le psychique en échange du matériel, qui ne sont, selon les paroles du poète, accessibles qu’à « de la logique de soupe avec des arguments de boulettes[5] ». Pour ces personnes on se trouve devant le choix : ou montrer de l’amour en retour ou s’attirer la totale hostilité de la femme outragée. Dans aucun des deux cas on ne peut ménager les intérêts de la cure. On est forcé de seretirer sans succès et l’on se trouvera face au problème de savoir comment l’aptitude à la névrose s’unit à un besoin d’amour si inflexible.

La manière dont on oblige d’autres amoureuses moins violentes à adopter progressivement la conceptionanalytique pourrait bien s’être présentée, de la même façon, à de nombreux analystes. On soulignera avant tout lapart évidente de la résistance dans cet « amour ». Un état amoureux véritable rendrait la malade docile et accroîtrait sa disponibilité à résoudre les problèmes de son cas, pour la seule raison que l’homme aimé l’exige. Unetelle patiente choisirait volontiers la voie passant par l’achèvement de la cure, pour se rendre précieuse aumédecin et préparer la réalité dans laquelle le penchant amoureux pourrait trouver sa place. Au lieu de cela, la patiente se montrerait entêtée et désobéissante, aurait rejeté loin d’elle tout intérêt pour le traitement et n’auraità l’évidence aucune considération pour les convictions profondément motivées du médecin. Elle produirait ainsi une résistance en la manifestant sous la forme de l’état amoureux et n’aurait en outre aucun scrupule à mettre l’analystedans la situation de ce qu’on appelle « double moulin[6] ». Car s’il opposait une fin de non-recevoir, ce à quoi l’obligent son devoir et sa compréhension, elle pourrait jouer l’outragée et se soustraire alors, par esprit de vengeanceet par rancœur, à la guérison par lui, comme elle le fait maintenant à cause du prétendu état amoureux.

Comme second argument contre l’authenticité de cet amour, on affirmera que ce dernier ne revêt pas un seul traitnouveau provenant de la situation présente, mais se compose entièrement de répétitions et de décalques de réactions antérieures, y compris infantiles. On se fera fort de prouver cela par l’analyse détaillée du comportement amoureux de la patiente.

Si l’on ajoute encore à ces arguments la mesure requise de patience, on réussit la plupart du temps à surmonter cette situation difficile et, que l’on soit en présence d’un état amoureux mesuré ou d’un état amoureux « sens dessus dessous », à poursuivre le travail, dont le but est alors la mise à découvert du choix d’objet infantile et des fantaisies qui se sont tissées autour de lui. Toutefois, j’aimerais apporter un éclairage critique sur les arguments déjà mentionnés et soulever cette question : avec ces arguments, disons-nous la vérité à la patiente, ou bien, dans la nécessité où nous nous trouvions, avons-nous eu recours à des dissimulations et à des déformations ? En d’autres termes : l’état amoureux qui devient manifeste dans la cure analytique ne peut-il pas être effectivement qualifié de réel ?

J’estime que nous avons dit la vérité à la patiente, mais non pas toute la vérité, celle qui ne se soucie pas du résultat.De nos deux arguments, le premier est le plus fort. La part de la résistance dans l’amour de transfert est incontestable et très considérable. La résistance n’a pourtant pas créé cet amour, elle le trouve déjà là, s’en sert et exagère ses manifestations. La résistance n’enlève d’ailleurs rien de sa force à l’authenticité du phénomène. Notre second argument est bien plus faible ; il est vrai que cet état amoureux consiste en rééditions de traits anciens et répète des réactions infantiles. Mais c’est là le caractère essentiel de tout état amoureux. Il n’en est aucun qui ne répète des prototypes infantiles. C’est justement ce qui constitue son caractère marqué de contrainte, évoquant le pathologique, qui provient de son conditionnement infantile. L’amour de transfert a peut-être un degré de liberté moindre que l’amour survenant dans la vie et qualifié de normal, il permet de reconnaître plus clairement sa dépendance à l’égard de l’état préalable infantile, il se montre moins souple et moins apte à la modification, mais c’est bien tout et ce n’est pas l’essentiel.

À quoi, par ailleurs, doit-on reconnaître l’authenticité d’un amour ? À sa capacité de réalisation, au fait qu’il seprête à imposer le but amoureux ? Sur ce point, l’amour de transfert semble ne le céder à nul autre ; on a l’impressionqu’on pourrait tout obtenir de lui.

Résumons donc : on n’a nullement le droit de contester à l’état amoureux se montrant au grand jour dans letraitement analytique le caractère d’un amour « authentique ». S’il apparaît si peu normal, cela s’explique suffisamment par le fait que même l’état amoureux habituel, en dehors de la cure analytique, rappelle davantage les phénomènes animiques anormaux que ceux qui sont normaux. Néanmoins il se distingue par quelques traits qui lui assurent une position particulière. Il est 1) provoqué par la situation analytique, 2) exacerbé par la résistance quidomine cette situation, et 3) il est privé à un haut degré de tout égard pour la réalité, il est plus déraisonnable, plus insoucieux de ses conséquences, plus aveuglé dans son estimation de la personne aimée que tout ce que nous voulons bien concéder à un état amoureux normal. Nous n’avons pourtant pas le droit d’oublier que ce sontjustement ces traits s’écartant de la norme qui constituent l’essentiel de l’état amoureux. C’est la première des trois particularités de l’amour de transfert, ici mentionnées, qui est déterminante pour la conduite du médecin. Enengageant le traitement analytique pour guérir la névrose, il a fait surgir cet état amoureux. Celui-ci est pour lui le résultat inévitable d’une situation médicale analogue à la dénudation corporelle d’un malade ou à la communication d’un secret d’importance vitale. Ainsi il est bien établi pour lui qu’il ne doit en tirer aucun avantage personnel. La disponibilité de la patiente n’y change rien, elle fait seulement basculer toute la responsabilité sur sa personne à lui. La malade, comme il le sait bien, n’était évidemment préparée à aucun autre mécanisme de guérison. Après avoir heureusement surmonté toutes les difficultés, elle avoue souvent la fantaisie d’attente avec laquelle elle était entrée dans la cure : si elle se conduisait comme il faut, elle serait, à la fin, récompensée par la tendresse du médecin.

Or, pour le médecin, des motifs éthiques s’unissent aux motifs techniques pour le retenir de donner des gagesd’amour à la malade. Il ne doit pas perdre de vue ce qui est le but, à savoir que la femme, handicapée dans sa capacité d’amour par des fixations infantiles, accède à la libre disposition de cette fonction, pour elle inestimablement importante, mais ne la dépense pas dans la cure, la réservant au contraire pour la vie réelle, lorsque, après le traitement, les exigences de celle-ci se présentent à elle. Il n’a pas le droit de jouer avec elle la scène de la course de chiens, oùle prix qui est exposé est une couronne de saucisses, et qu’un plaisantin vient gâcher en jetant sur la piste une seule etunique saucisse. C’est sur elle que les chiens se ruent et ils en oublient la course, ainsi que la couronne qui, au loin, fait signe au vainqueur. Je ne prétends pas affirmer qu’il sera toujours facile au médecin de se tenir à l’intérieur des limites prescrites à lui par l’éthique et la technique. En particulier un homme relativement jeune, et qui n’a pas encore noué de liens solides, peut bien ressentir la tâche comme rude. Indubitablement, l’amour sexué est un des contenus principaux de la vie et l’union de la satisfaction animique et de la satisfaction corporelle dans la jouissance amoureuse en estjustement un des sommets. Tous les hommes, à l’exception de rares fanatiques détraqués, savent cela et règlent leur vie là-dessus ; ce n’est que dans la science qu’on fait des manières pour en convenir. D’un autre côté, c’est pour l’hommeun rôle pénible, quand la femme est en quête d’amour, que de jouer le rôle de celui qui écarte et refuse, et, d’un être féminin plein de noblesse qui déclare sa passion, il émane, en dépit de la névrose et de la résistance, un charme incomparable. Ce n’est pas la demande grossièrement sensuelle de la patiente qui instaure la tentation. Cette demande agit bien plutôt comme un repoussoir et mobilise toute notre tolérance pour que nous lui accordions la valeur d’un phénomène naturel. Ce sont peut-être, chez la femme, les motions de souhait plus raffinées et inhibées quant au but quientraînent le danger d’oublier la technique et la tâche médicale en vivant une belle expérience.

Et pourtant il reste exclu que l’analyste cède. Si haut qu’il estime l’amour, il doit mettre encore plus haut l’occasion qu’il a de faire franchir à sa patiente une étape décisive de sa vie. Elle a à apprendre de lui le surmontement du principe de plaisir, le renoncement à une satisfaction toute proche, mais non inscrite dans l’ordre social, au profit d’une satisfaction plus éloignée, tout compte fait peut-être plus incertaine, mais psychologiquement comme socialement irréprochable. Aux fins de ce surmontement, elle doit être conduite à travers les époques originaires de son développement animique et, par cette voie, acquérir ce surcroît de liberté animique par lequel l’activité d’âme consciente – au sens systématique – se différencie de l’inconsciente.

Le psychothérapeute analyste a ainsi à mener un triple combat, au fond de lui-même contre les puissances quivoudraient le faire déchoir du niveau analytique, en dehors de l’analyse contre les adversaires qui lui contestent la significativité des forces de pulsion sexuelles et lui défendent de se servir d’elles dans sa technique scientifique, et dans l’analyse contre ses patients qui, au début, se comportent comme les adversaires, mais qui ensuite témoignent de la surestimation de la vie sexuelle qui les domine, et veulent, avec leurs dispositions passionnelles socialement indomptées emprisonner le médecin.

Les profanes, dont j’ai évoqué au début l’attitude à l’égard de la psychanalyse, prendront certainement aussi occasionde ces discussions sur l’amour de transfert pour diriger l’attention du monde sur la dangerosité de cette méthodethérapeutique. Le psychanalyste sait qu’il travaille avec les forces les plus explosives et qu’il lui faut la mêmeprudence et la même scrupulosité que le chimiste. Mais quand a-t-il donc jamais été interdit au chimiste des’occuper de matières explosives, indispensables de par leurs effets, au nom de leur dangerosité ? Il est curieuxque la psychanalyse doive se mettre à reconquérir pour son compte toutes les licences qui sont concédées depuis longtemps à d’autres activités médicales. Je ne suis certes pas d’avis qu’il faille abandonner les méthodes detraitement inoffensives. Elles sont suffisantes pour bien des cas, et finalement la société humaine a tout aussi peu besoin de la furor sanandi que de n’importe quel autre fanatisme. Mais c’est gravement sous-estimer les psychonévroses, quant à leur provenance et leur significativité pratique, que de croire que ces affections ne pourraient être vaincues que par des opérations aux petits moyens inoffensifs. Non, dans la pratique médicale, ilrestera toujours à côté de la medicina une place pour le ferrum et pour l’ignis[7], et ainsi ne sera-t-il pas possiblenon plus de se priver de la psychanalyse, non édulcorée, menée dans les règles de l’art, qui ne craint pas demanier les motions animiques les plus dangereuses et de les maîtriser pour le bien du malade.

[1] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique [« Zur Geschichte der psychoanalytischen Bewegung »] (1914).

[2] Que le transfert puisse se manifester par des sentiments autres et moins tendres, cela est connu et ne sera pas traité dans cet article.

[3] Leon Nikolaïevitch Tolstoï (1828-1910). Sa position est explicitée en particulier dans La Sonate à Kreutzer (chap. XIII et XIV, et surtout Postface). Il voudrait que les femmes n’aient pas recours aux médecins, ces « gredins » qui, en leur prescrivant des « moyens anticonceptionnels », en font des êtrescontre-nature. Pozdnychev déclare : « Tous les hôpitaux sont pleins de femmes hystériques ayant enfreint les lois de la nature. Or les possédées et les patientes de Charcot sont de véritables infirmes. »

[4] Voir le précédent essai sur « Remémoration, répétition et perlaboration ».

[5] « Für Suppenlogik mit Knôdelargumenten ». Citation approximative d’un poème posthume de Heine, « Die Wanderraten » (Les rats migrateurs) : « lm hungrigen Magen Eingang finden, / Nur Suppenlogik mit Knödelgründen / Nur Argumente von Rinderbraten » (« Dans le ventre affamé ne trouvent accès / que de la logique de soupe aux raisons de boulettes / que des arguments de rôti de bœuf. » )

[6] Situation, au jeu de la marelle assise, dans laquelle un pion, bloqué à droite et à gauche, est irrémédiablement perdu.

[7] Allusion à l’aphorisme VII, 87 d’Hippocrate : « Ce que la médication (medicina) ne guérit pas, le fer (ferrum) le guérit ; ce que le fer ne guérit pas, le feu (ignis) le guérit ; ce que le feu ne guérit pas doit être regardé comme incurable. »