La Revue Française de Psychanalyse

Argument XC-1 « Aimer »

Argument XC-1 « Aimer »

Argument « Aimer »

Klio Bournova*, Jean-François Gouin** et Monique Selz***

Klio Bournova – 4, quai Docteur Gailleton, 69002 Lyon – k.bournova@gmail.com
Jean-François Gouin – 80, quai Jacques Bourgoin, 91100 Corbeil-Essonnes – jfgouin49@gmail.com
Monique Selz – 21, rue Castagnary, 75015 Paris – monique.selz@gmail.com

L’amour est enfant de bohème
Il n’a jamais connu de loi
Si tu ne m’aimes pas je t’aime
Si je t’aime prends garde à toi
Georges Bizet, Carmen.
Sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy.

En choisissant comme thème de cet argument « Aimer », il s’agit de mettre au centre de notre proposition le mouvement pulsionnel que le verbe représente, comme le soulignait Didier Anzieu dans sa métaphore de la syntaxe sujet-verbe-objet du processus d’introjection pulsionnelle. Puisant dans ses sources, l’amour porté par ce courant dont l’objet est contingent, représenterait alors l’affect qui se construit au fur et à mesure de ce processus de symbolisation et de l’organisation de la vie fantasmatique. Cette dernière tricote et détricote à partir de la chair instinctuelle, sensuelle, biologique et animale et, au décours de la construction du lien à l’autre, aux autres et à soi-même, « aimer » prend des formes psychiques (subjectives et sociales).

 « Aimer » investit une multiplicité de registres : sensuel et sexuel, tendre et affectueux, ainsi que toute la gamme que l’amour décline. Dans cet esprit, Freud reprend à son actif les termes des philosophes grecs, Éros, Philia et Agape.

Devenu clinicien et prenant le chemin de l’exploration de la psyché, la sienne et celle de ses patients, Freud découvre, autrement que par son expérience intime, l’amour comme force et obstacle. S’il est perçu comme un courant opposé au traitement, l’amour devient cependant le principal levier de la cure via l’analyse de son transfert. Freud n’hésitait pas, alors, à qualifier les traitements psychanalytiques de « traitements par l’amour » (Freud, 1907/1976, p. 123). Vers la fin de son cheminement (1930a), il fait de la capacité d’aimer un des objectifs de la cure, voire de la vie psychique elle-même. L’amour est, avec la faim, un des grands ressorts de l’existence humaine et de la psychanalyse qui, elle, s’efforce d’en saisir le caractère largement insaisissable sur un plan conceptuel et métapsychologique. Les poètes, les philosophes, les artistes en font la matière première de leurs créations, pour effleurer au plus près l’âme, l’émouvoir ; ils touchent ainsi à l’universel de l’humanité.

Les psychanalystes n’entendent parler que de cela, d’amour et de désamour, de l’exigence d’aimer éternellement ou de son évitement dans l’éphémère, de l’exaltation passionnelle ou de ses blessures, de ses manques ou de ses achoppements, de faire l’amour ou pas, d’être capable d’aimer ou de défier tout lien quand aimer signifie emprise ou éclatement interne.

Être aimé, aimer l’autre, s’aimer soi-même : tant de directions que le courant d’aimer peut prendre, depuis les sources archaïques des identifications primordiales – quand amour et haine restaient confondus, au temps où incorporer était synonyme de détruire l’objet – jusqu’aux configurations secondairement narcissiques et œdipiennes, en direction de l’autre.

L’aimer et le haïr sont initialement portés de façon indifférenciée par le courant pulsionnel quand la logique du plaisir/déplaisir en termes d’« avaler/cracher » prévaut, quand aimer est équivalent à l’identification et haïr à la différenciation. Ils se trouveront différenciés au décours des identifications secondaires, l’amour pouvant ainsi revêtir la figure inverse de la haine, qui en signe le renversement le plus radical. Aimer obéira alors à la pulsion sexuelle quand haïr sera référée à la pulsion d’autoconservation. « Aimer et haïr pris ensemble s’opposent à l’état d’indifférence ou d’équivalence » (Freud, 1915c/1988). Sous l’influence d’interdits, les barrages refoulants et/ou les clivages repoussent et scindent ce double courant, quand son adresse en direction de l’objet et l’ambivalence des sentiments sont perçues comme menaçantes et en conséquence impensables.

Dans Pour introduire le narcissisme, nous trouvons la fameuse formule : « Un solide égoïsme préserve de l’entrée en maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à aimer pour ne pas tomber malade, et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut aimer par suite de refusement » (Freud, 1914c/2005, p. 229). Notons qu’elle est précédée de cet autre énoncé : « D’où provient donc en fin de compte dans la vie d’âme cette obligation de sortir des frontières du narcissisme et d’investir la libido des objets ? La réponse conforme à notre cheminement de pensée pourrait être que cette obligation apparaît lorsque l’investissement du moi en libido a dépassé une certaine mesure » (ibid., p. 228). Plus loin, on lit que « l’être humain a deux objets sexuels originels : lui-même et la femme qui lui donne ses soins » (Freud, 1914c/2005, p. 231).

Ces deux objets indiqués par Freud, la mère et son enfant, ne constituent-ils pas ensemble les sources du courant pulsionnel de la recherche de la satisfaction ? L’émergence du désir et du plaisir ne serait-elle pas d’emblée liée à cet autre/soi au sein de la relation de dépendance primitive, traçant ainsi les formes premières de l’état amoureux diversement marqué par les aléas du deuil originaire et ses angoisses douloureuses ? Cet autre de soi ne sera-t-il pas toujours recherché comme son double imaginaire ? Cela évoque la fable d’Aristophane dans le Banquet de Platon, dans lequel deux moitiés d’être humain cherchent désespérément dans l’amour à retrouver leur unité perdue. Mais ce courant narcissique se trouve-t-il allié ou en contradiction avec les enjeux du choix d’objet hétérosexuel ou homosexuel ? Et qu’en est-il alors de l’amour de l’autre, de la place de l’altérité ?

Au-delà des formes de la séduction narcissique des origines, le sens qui sera donné à l’expérience de l’énamoration, voire de l’« hainamoration » (Lacan, 1975) permettra de nommer l’affect de l’amour. Le sujet, alors, pourra se « découvrir » en après-coup aimant, puis, comme la clinique le montre dans l’amnésie, la folie ou la mélancolie, recouvrir le fait que « dans l’amour je a été un autre » (Kristeva, 2016). L’amour sans cet autre n’existe pas, même quand il se retourne sur le je, le miroir de Narcisse, tel Woody Allen amoureux : « Bientôt, mon amour, nous ne ferons qu’un : Moi ! »

Dans Totem et tabou, Freud affirme que, même après avoir trouvé des objets externes pour leur libido, les êtres humains restent narcissiques et leurs investissements d’objet sont des émanations de la libido résidant dans le moi. « Les états amoureux, états psychologiquement si remarquables, prototypes normaux des psychoses, correspondent au degré maximal de ces émanations, en comparaison avec le niveau de l’amour du moi » (Freud 1912-1913a/1998, p. 299).

Si les investissements d’amour sont alors conformes au moi, « aimer » est valorisé comme toute activité du moi. Dans le cas contraire, l’investissement d’amour est ressenti comme un amoindrissement du moi. Pour Freud, « un amour réel heureux correspond aussi à l’état originaire où libido du moi et libido d’objet ne peuvent être différenciées l’une de l’autre » (Freud, 1914c/2005, p. 241). Il ajoutera : « Le mot “aimer” entre donc toujours plus dans la sphère de la pure relation de plaisir du moi à l’objet et se fixe finalement sur les objets sexuels, au sens le plus étroit, et sur ceux des objets qui satisfont les besoins des pulsions sexuelles sublimées » (Freud, 1915c/1988, p. 184). Ainsi, de l’aptitude à aimer, on passe à l’amour, à la relation amoureuse, à la sexualité, mais aussi, d’une part à la sublimation et d’autre part à la haine, ainsi qu’à l’ambivalence.

Des trois oppositions évoquées dans Pulsions et destin de pulsion (1915c/1988), la deuxième, celle entre « aimer » et « être aimé », correspond exactement au retournement de l’activité en passivité et se laisse également ramener à une situation fondamentale, comme dans la pulsion de regarder. Cette situation s’énonce : s’aimer soi-même, ce qui est pour nous la caractéristique du narcissisme » (Freud, 1915c/1988, p. 180).

L’investissement narcissique est aussi un des constituants de l’amour des parents pour l’enfant, l’autre étant l’investissement de celui-ci en tant que tiers, le plus intime des étrangers. Mères et pères, porteurs des transmissions reçues de génération en génération, tendent à transformer cette « folie narcissique » et se détourner du but sexuel sous l’égide des interdits de l’inceste et du meurtre, pour sublimer l’amour filial dans sa forme tendre. Il s’agit alors de sacrifier pour l’autre une part de l’amour du surmoi ou par le biais de la délégation à l’autre d’une satisfaction qui reviendrait ensuite au moi.

Tomber amoureux, cette maladie ordinaire, nous fait retrouver un vécu adolescent caractéristique du moment de crise, où les vécus les plus archaïques et œdipiens se raniment. C’est alors que l’illusion de retrouvailles avec l’objet primordial se profile à l’horizon d’un en deçà de tout endeuillement. Les amours qui brûlent sont d’ailleurs typiques des périodes de crise de la vie. C’est aussi un état qui ravive les traces traumatiques laissant au sujet peu de défenses protectrices. Ceci n’est pas sans provoquer des difficultés pour faire l’amour, quand le corps érotique semble absent, quand impuissance ou frigidité se manifestent : « Là où ils aiment, ils ne désirent pas, et là où ils désirent, ils ne peuvent pas aimer » (Freud, 1914c/2005, p. 133). Ils sont alors en quête d’objets qu’ils n’ont pas besoin d’aimer, une des solutions au problème consistant à scinder l’amour et la sexualité, la mère et la femme, à court-circuiter la menace narcissique en rabaissant l’objet sexuel : ceci est un trait fréquent de la sexualité masculine dans son rapport au féminin.

Marquées par la dissymétrie entre les sexes, les manières d’aimer ou d’en souffrir portent toujours une part de destructivité dans les deux sexes. Le tournant de la deuxième théorie des pulsions, Éros et Thanatos, complexifie et met en perspective la dualité amour/haine et indifférence sous l’égide de la liaison et de la déliaison. Aimer est lier et délier à la fois. L’apparition du tiers, la confrontation aux enjeux œdipiens, déclenche l’angoisse de perte et la destructivité désintricante dont la jalousie est une des figures majeures.

Freud, dans une lettre à Binswanger, déclarait en 1920 : « C’est […] la jalousie qui me semble pouvoir nous donner la compréhension la plus profonde de la vie psychique, aussi bien normale que pathologique » (Freud, 1908-1938/1995, p. 223). Si la jalousie est « l’affect baptismal de l’Œdipe » (Assoun, 2014, p. 59), celle-ci a pu être comprise dans sa proximité avec l’état de deuil. L’autre est donné pour mort pour soi-même. Si le deuil suit la perte, la jalousie l’anticipe. « Le jaloux est menacé d’un deuil entrevu et sans cesse recommencé – deuil qu’il suscite et crée » (ibid.,p. 21).

« Je ne peux aimer », déclare avec profond désespoir telle patiente, « car dès que quelqu’un me plaît et se rapproche de moi, je m’enchaîne à lui et, alors, la jalousie me détruit. » Enchaînée à l’objet sur fond abandonnique, toute flamme d’amour n’est qu’incendie passionnel qui rend toute attente impossible. Le mouvement de retournement de l’activité à la passivité active et à la réceptivité qui caractérise l’amour au féminin et ses attentes se conjugue chez elle par des vécus de vidage interne et d’arrachement qu’elle ne peut stopper que par des retournements auto-sadiques telles des scarifications.

Alors, oui, aimer semble toujours être une menace « potentielle », comme le précise Thierry Schmeltz dans une conférence donnée en 2019 (Schmeltz, p. 2). Dans le Malaise dans la culture (Freud 1930a [1929]/1994), Freud reprendra la question des limites du moi qui tendent à s’effacer dans l’état amoureux jusqu’au risque parfois de la dépersonnalisation.

Comment aimer quand l’objet secourable est défaillant ? Si l’amour de transfert émerge comme une réalité psychique qui permettra de remonter vers les sources des événements psychiques, les transferts prenant une tournure passionnelle sont aux limites de l’analysable et appellent à une élaboration constante du contre-transfert. Les transferts passionnels, quand par exemple l’analyste est aimé « en personne » – à la vie, à la mort –, nous montrent à la fois les failles identitaires qui ne souffrent pas l’altérité, les achoppements de la régression, mais aussi les liens sous-jacents entre amour exclusif et destruction du tiers comme du processus de symbolisation. Alors on n’aime pas comprendre, on « aime » tout court… et on refuse d’échanger une passion contre le mouvement d’un processus de développement psychique.

Enfin, pour un grand nombre, aimer Dieu est un recours : « la foi sauve ». Mais l’histoire nous montre combien les religions, en particulier monothéistes, où l’amour de l’Un fait fonction de liaison groupale, peuvent aussi déclencher une violence meurtrière dévastatrice, le fanatisme.

Dieu, une idéologie ou la patrie appellent au sacrifice de soi ou des autres par amour de l’Un, de l’unique qui ne souffre pas d’Autre. Aimer et penser se retrouveraient-ils alors antinomiques ?

Aimer et penser ? C’est à partir d’une recherche de la clé de la séance que Bion va théoriser la complexité du lien à l’autre en le partageant en trois types : les liens d’amour (A ou L), les liens de haine (H) et les liens de connaissance (C ou K), liens construits à partir des émotions dans l’interrelation précoce avec l’objet primaire et qui initient la différenciation. Ainsi la capacité d’aimer serait intriquée à l’appareil à penser les pensées de l’objet maternant. Mais alors qu’est-ce qu’aimer et penser l’autre ?

Aimer. Nous n’aurons jamais fini de l’interroger. Autant de questions ouvertes par notre capacité d’aimer et de penser auxquelles invite ce numéro de notre revue.

Références bibliographiques

  • Anzieu D. (1994). Le penser : du Moi-peau au Moi-pensant. Paris, Dunod.
  • Assoun P.-L. (2014). La jalousie. Leçons psychanalytiques. Paris, Économica. Anthropos.
  • Bion W.R. (1962/2005). Aux sources de l’expérience. Paris, Puf.
  • Freud S. (1906/1907/1908/1976). Les premiers psychanalystes I. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne. Paris, Gallimard.
  • Freud S. (1912d/1988). Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse. Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. 0CF.P, XI : 129-141. Paris, Puf.
  • Freud S. (1908-1938/1995) Lettre à Ludwig Binswanger du 7 janvier 1920. Correspondance. Paris, Calmann- Levy.
  • Freud S. (1914c/2005). Pour introduire le narcissisme. OCF.P, XII : 213-245. Paris, Puf.
  • Freud S. (1915c/1988). Pulsions et destin de pulsion. OCF.P, XIII : 127-155. Paris, Puf.
  • Freud S. (1912-1913a/1998). Totem et Tabou. OCF. P, XI : 189-385. Paris. Puf.
  • Freud S. (1930a [1929]/1994). Le malaise dans la culture. OCF.P, XVIII : 243-333. Paris, Puf.
  • Kristeva J. (2016). Histoires d’amour, hier et aujourd’hui. Bull GLPRA 2. Lyon.
  • Lacan J. (1975). Le Séminaire. Livre XX. Encore 1972-1975. Paris, Seuil.
  • Schmeltz T. (2019) Aimer, être aimé(e) une quête paradoxale. Conférence à l’institut universitaire Rachi de Troyes du 6 mai 2019.
    www.psychanalyse-troyes.org/textes-des-membres/465-aimer-etre-aime-e-une-quete-paradoxale

* Psychanalyste. Membre de la SPP et du GLP-RA.

** Psychanalyste. Membre de la SPP.

*** Psychanalyste. Membre de l’APF.