La Revue Française de Psychanalyse

Jacqueline Schaeffer Du côté du père amant. Censure ou refoulement ?

Jacqueline Schaeffer Du côté du père amant. Censure ou refoulement ?

DU CÔTÉ DU PÈRE AMANT. CENSURE OU REFOULEMENT ? RFP 76(5), 2012, p. 1503-1510.

Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif au bord de chaque fontaine.

Romain Gary, La Promesse de l’aube.

La « censure de l’amante », théorisée par Denise Braunschweig et Michel Fain (1975), a fait l’objet de nombreux développements en tant que prélude à l’Œdipe. Elle renvoie à l’antagonisme entre la mère et l’amante, à la fois en opposition et en alternance. Selon ces auteurs, « l’amante n’est plus mère, la mère n’est plus amante ».

Cette censure, qui préside au système sommeil/rêve, dont l’alternance est figurée par la nuit et le jour, par la pulsionnalité interne et externe, est désexualisante du côté de l’enfant, et resexualisante du côté de l’amant.

Quand la mère endort l’enfant, pour se farder et se rendre désirable à l’amant, elle fournit à l’enfant cette censure qui vise à le mettre à l’abri de tout désir érotique : celui de la mère pour son enfant, celui du père amant pour sa femme, celui de la mère pour le pénis du père. Elle vise aussi à mettre l’enfant à l’abri de la jouissance de la mère.

Le père manifeste, certes, son propre désir, mais c’est par le désir érotique de la mère qu’il est désigné comme amant. C’est parce que la mère se rend désirante et désirable qu’elle peut transmettre à l’enfant, par la censure, la préforme de la représentation d’un objet tiers, d’un autre de son désir, hallucinable, car l’enfant peut ressentir et fantasmer que l’abandon qu’il subit ne le désigne pas en tant que mauvais objet, objet de phobie, de haine ou de dégoût, mais parce qu’il existe un autre objet désiré par la mère. Ce qui lui permet d’avoir accès lui aussi au système sommeil/rêve, et de créer ses premières opérations psychiques que sont l’hallucination de la satisfaction et les premiers autoérotismes.

Il n’y aurait véritablement clivage[1] que si le père est exclu, et si la mère, séduite par cette « bombe sexuelle… jouisseur, provocateur incessant » (Parat, 2011, p. 1609-1613) qu’est le bébé, l’utilisait exclusivement comme « substitut d’un objet sexuel complet » (Freud, 1905d, p. 133). Ce qui témoignerait alors chez elle d’une lutte défensive contre une angoisse ou une blessure, avec manifestation de « collage » (Bayle, 2012). La censure de l’amante, bien au contraire, permet le développement libidinal et l’épanouissement non seulement de l’enfant, mais aussi celui de la mère, qui peut alterner la relation sexuelle et les soins maternels, avec toute la reviviscence de sa sexualité infantile, sans le poids de la culpabilité de la trahison, sans le brouillage des sensations érotiques.

Le « refoulement primaire du vagin » est dans la concomitance de la censure de l’amante par rapport à la fille. Autant le petit pénis peut être excité par les soins maternels, de même que le clitoris, autant le vagin doit rester muet et silencieux, pour n’être révélé, réveillé que par l’amant de la relation érotique. Un réveil du vagin par la mère est générateur de pathologie, car il s’agit alors d’une pénétration incestueuse agie, et d’une perversion maternelle.

Le vagin doit rester dans l’ombre du maternel. C’est ce qui permet le refoulement du tabou de « l’inceste primordial » (Cabrol, 2011, p. 1583-1587). Si le vagin est un lieu de passage tant pour le pénis que pour l’enfant, la confusion des sensations peut inspirer l’assimilation d’un accouchement à un orgasme. Il importe que la mère puisse tenir refoulées des « jouissances à elle-même ignorées » (Freud, 1909d), dans le sens de l’horreur sacrée d’un inceste originel, lequel a toujours lieu avec la mère primitive (Schaeffer, 2009). L’inceste maternel est le fantasme homosexuel fondamental.

Le refoulement primaire du vagin concerne aussi bien le vagin maternel que celui de la petite fille. Sa levée peut être traumatique lorsque la petite fille est mêlée de façon trop directe à la sexualité de sa mère et surtout à un amant de sa mère. Lorsqu’il n’y a qu’un vagin pour deux et que la fille est empêchée de s’approprier le sien propre ; ainsi de telle patiente qui fait voir à sa fille le sang de ses propres règles, de telle autre qui introduit un tampon hygiénique dans le vagin de sa fille.

Du côté de l’amant : un refoulement nécessaire

Qu’en est-il du côté de l’amant ? De quelle nature peut être l’antagonisme entre le père et l’amant ?

D. Braunschweig et M. Fain estiment que le père, quand il est présent, «joue un rôle décisif dans la métamorphose » de la mère amante.

Hélène Parat a utilisé le terme de « censure de l’amant » (Parat, 2011). Si la mère peut transmettre une censure de l’amante, il s’agit avant tout de protéger son bébé d’une confusion au niveau de ses émois érotiques. Mais peut-on pour autant parler d’une « censure de l’amant », au sens d’un effacement entre le conscient et le préconscient, selon la première topique, comme dans le système sommeil/rêve ? H. Parat invoque à juste titre la protection que le père amant doit prodiguer à la mère pour « limiter la folie maternelle… tempérer en elle le maternel sauvage[2], et la tentation qu’elle aurait à se laisser « glisser dans les délices prégénitaux » (Parat, 2011). Certes, on ne peut qu’être en accord avec cette mission d’un père amant. Elle convoque la nécessaire fonction paternelle, symbolique, instauratrice de la loi, qui permet au père de séparer l’enfant de sa mère et de le faire entrer dans le monde social.

Mais s’agit-il pour autant d’une « censure » ? J’opterai pour l’idée que la qualité du père amant ne peut se situer que dans le registre du refoulement.

Chez l’homme, Freud a théorisé un clivage entre la maman et la putain, un clivage qui porte sur l’objet. Si un clivage peut se produire chez la femme, c’est sur son corps, entre son corps de femme et son corps de mère. En effet, la différence des sexes impose des modalités distinctes d’organisation du complexe de castration.

Freud oppose l’angoisse de castration des hommes à l’angoisse de séparation, de perte d’objet et d’amour chez les femmes. Il soutient que l’absence d’angoisse de castration chez les femmes les expose à des angoisses de perte du tout, un tout qui est davantage celui de l’être que celui de l’avoir. La perte d’objet et la perte d’amour les menacent de dépression. On a ainsi pu dire que les filles, les femmes manquaient d’angoisse de castration.

Si le narcissisme des hommes est avant tout phallique, du fait de l’angoisse de castration portant sur leur pénis, chez les femmes, c’est leur corps tout entier qui est investi narcissiquement. Un corps soumis à la réassurance du regard de l’autre, ce qui rend les femmes dépendantes du regard, du désir et de l’amour de l’objet.

Le narcissisme féminin est avant tout corporel, il peut être investi également sur le mode phallique. C’est ainsi que se différencie la « féminité », celle du corps, du « féminin », celui de la chair.

Le corps de la femme, mais particulièrement sa chair, sont sollicités érotiquement, à la fois par son amant et par son bébé. Chez celle qui a logé en son corps celui d’un enfant, qui l’a façonné avec sa chair, plus encore si elle lui donne son sein, les émois sexuels peuvent se transmettre de corps à corps, de chair à chair. C’est ce qui nécessite le contre-investissement de la censure de l’amante, l’alternance de la chair du jour et de la chair de la nuit, du bébé post-œdipien de la réalité du jour et du bébé hallucinatoire prégénital ou œdipien de la nuit.

Ce n’est pas le cas du père amant. S’il a une relation avec l’intérieur du corps de sa femme, s’il plonge dans sa chair, avec le bébé il n’entrera en contact qu’avec son corps, pas avec sa chair. L’enfant restera toujours un objet externe. En revanche, son organisation phallique et son angoisse de castration le pousseront à reprendre sa place d’amant avec la mère. Ce qui peut s’avérer parfois conflictuel, pour lui-même comme pour le couple. C’est donc sur l’objet, entre la femme mère et la femme amante qu’il aura à opérer une transformation.

Il semble donc que chez l’amant père ne puisse opérer une censure, mais davantage un refoulement face au corps érotique de la femme mère. En effet, si ce refoulement n’est pas suffisamment opérant, c’est avec une mère que l’homme fait l’amour, cela le confronte à un fantasme incestueux primordial, souvent générateur de symptômes d’impuissance sexuelle.

Et pourtant, saluons la hardiesse de Freud : « Pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par-là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur » (Freud, 1912d).

Un refoulement contraint par la parcellisation du sein nourricier

Hélène Parat écrit que le sein « reste encore aujourd’hui le parent pauvre de la théorie analytique », et qu’il vient désigner « cette conjonction de l’érotique et du maternel, que la psyché tend radicalement à refouler » (2011). Certes, mais rendons hommage à la Revue française de psychosomatique pour avoir publié en 2007 un numéro sur Les seins.

La censure de l’amante permet à la femme de ne pas se trouver trop en conflit avec la sexualisation de son sein nourricier. Le sein, pour Freud, n’entre pas dans série des transpositions de pulsions (1916-1917e). Il représente le tout de la sensualité de la mère : son contact, sa chaleur, son odeur, sa tendresse. Il n’est donc pas un objet partiel au sens pulsionnel. Il ne devient partiel ou total, bon ou mauvais, que dans la pensée kleinienne, du fait de la prépondérance du clivage de l’objet. La satisfaction des pulsions partielles n’entre donc pas en conflit avec les pulsions à but inhibé, ceci grâce à la censure de l’amante, qui permet, par son alternance, d’en protéger et la mère et le bébé.

Le sein érotique, en revanche, porte l’empreinte de l’objet partiel ou « partiellisé ». « Ce sont les regards des hommes et leurs productions culturelles qui marquent les seins comme zone érotique… particulièrement pris dans la logique pulsionnelle du voyeurisme et de l’exhibitionnisme » (Nayrou, Papageorgiou, 2007).

C’est cette découpe du sein sur le corps de la femme qui produit, comme l’a souligné H. Parat, le « refoulement intense qui se traduit dans la traditionnelle opposition des figures de la mère et de la femme, dans la disjonction culturellement souhaitée entre le sein nourricier et le sein érotique » (Parat, 2007). Y compris dans la théorie analytique…

Cette découpe du sein s’inscrit dans la logique phallique, et les femmes savent bien l’utiliser dans une stratégie de séduction qui sollicite la fascination du regard et du désir des hommes. Ce sein partiellisé peut se trouver ainsi offert au clivage et à la fétichisation, les films de Fellini nous en donnent l’illustration.

Un conflit entre sein maternel et sein érotique

Si tous deux sont partiellisés, sein érotique et sein maternel ne peuvent donc qu’entrer en conflit, et se trouver soumis à une logique de refoulement. Un défaut de refoulement agi au niveau de la confusion entre sein nourricier et sein érotique peut aller jusqu’à entraver le bon usage de la censure de l’amante.

Le mari d’une patiente récemment accouchée reprend la relation sexuelle avec elle et, sous prétexte d’érotisme, se met à téter et boire le lait de ses seins. La patiente, qui aime son mari, se sent soudain submergée de haine. La censure de l’amante ne peut plus opérer vis-à-vis de son bébé. Très agitée, perturbée, elle est envahie par des fantasmes incestueux qui infiltrent ses rêves. Elle rêve qu’elle fait l’amour génitalement avec un bébé. Un autre rêve, dans lequel un homme touche le sexe de son bébé fille, est associé à des attouchements tentés sur elle, petite fille, par un amant de sa mère, ami du père. Le mari devient fantasmatiquement non seulement un enfant incestueux, en rivalité avec son enfant au sein, mais également un pédophile. La nuit et le jour sont redoutablement entremêlés. Un rêve où la patiente fait couler son lait sur le corps de son mari, attire ses associations vers une série de confusions entre lait, sperme, urine et toutes sortes de liquidités corporelles.

Le franchissement de la barrière du refoulement entre sein nourricier et sein érotique sollicite des fantasmes incestueux, mais aussi des comportements pervers polymorphes plus proches de la perversion chez un adulte. Pour continuer à allaiter sereinement son bébé, la patiente va refuser à son mari tout rapprochement sexuel. C’est elle-même qui aura pris en charge le refoulement en défaut de son mari.

Osons inverser la citation de Freud : « Cet organe se comporte alors, si l’on peut oser cette comparaison quelque peu triviale, comme une cuisinière qui ne veut plus travailler au fourneau, parce que le maître de maison a engagé avec elle une liaison amoureuse » (1926d [1925]).

Un conflit entre sein maternel et pénis phallique

Lorsque le sein nourricier est partiellisé, il peut aussi entrer en conflit avec le pénis phallicisé de l’homme.

Un père peut se trouver en rivalité envieuse avec le bébé qu’allaite sa femme, ainsi qu’avec elle. Son organisation phallique peut se trouver en péril, et son angoisse de castration exacerbée.

Un patient, dont la femme vient d’accoucher, se voit relégué dans la chambre d’enfant. Sa virilité est menacée, il se sent impuissant comme un enfant exclu de la scène primitive que représente sa femme en pleine lune de miel avec son bébé, comme celle qu’a représenté pour lui la naissance de son frère dans le lit de sa mère. Son angoisse de castration trouve une issue dans le rêve d’une énorme éjaculation, qu’il associe avec humour sur le fantasme qu’il aurait pu en peindre ma cage d’escalier, dont les murs viennent d’être repeints en blanc. La prouesse de ce pénis-phallus tente de se mesurer avec l’énorme puissance d’une mère qui allaite et se condense avec un sein gonflé de lait dont le jet inonde la bouche de l’enfant. Tel celui du sein de la vierge vers la bouche de saint Bernard de Clairvaux, d’Alfonso Cano (1650), au musée du Prado. Les mères allaitantes parlent d’un « effet karcher ».

Un tabou du cannibalisme

Sein érotique et sein maternel, qui « évoquent à la fois la faim et l’amour » (Freud, 1900 a), ne demandent tous deux qu’à être mordus, sucés, mâchés, pétris, dévorés. Mais un tabou les sépare : le tabou primaire de l’inceste, le tabou du cannibalisme. L’enfant au sein est un cannibale, insatiable, homosexuel et incestueux, dont « l’amour brûlant est un amour de garde-manger » (Winnicott, 1989, p. 80). Un refoulement est souvent requis quand, au cours de l’allaitement, la voracité de la bouche du petit ogre au sein provoque des contractions utérines chez la mère.

Peu d’études osent aborder les pulsions cannibaliques de la mère, « louve et chienne », selon Marguerite Duras. Un puissant refoulement les tient en laisse, avec la terreur de leur échappée. L’ogre et l’ogresse des contes en portent la trace. Ainsi qu’Alice au Pays des Merveilles. Mais le fantasme n’est-il pas commun, celui d’une dévoration réciproque ? Un petit enfant, nous conte Melanie Klein, désigne le sein de sa mère en train d’allaiter son petit frère et interroge : « Maman, c’est avec ça que tu me mordais ? » L’« orgie de la tétée » est un festin partagé.

Un conseil de Victor Hugo aux amants : « Vous qui cherchez à plaire, ne mangez pas l’enfant dont vous aimez la mère ! »

Références bibliographiques

Abensour L. (2010). L’ombre du maternel, Rfp, t. LXXV, n5, p. 1285-1335.

Bayle G. (2012). Clivages. Moi et défenses. Paris, Puf, « Le Fil rouge ».

Braunschweig D., Fain M. (1975). La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental. Paris, Puf.

Brusset B. (2011). Sur le maternel et la sexualité, Rfp, t. LXXV, n5, p. 1577-1582.

Cabrol G. (2011). Le refoulement de l’inceste primordial, Rfp, t. LXXV, n5, p. 1583-1587.

Freud S. (1900a/1967). L’interprétation des rêves, Paris, Puf.

Freud S. (1905d/1987). Trois Essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, « Folio/Essais ».

Freud S. (1909d/1970). Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats),

Cinq psychanalyses, Paris, Puf.

Freud S. (1912d/1970). Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse. Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. La vie sexuelle, Paris, Puf.

Freud S. (1916-1917e/1970). Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal, La vie sexuelle, Paris, Puf.

Freud S. (1926d [1925]/1968). Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, Puf, 1968.

Gary R. (1971). La Promesse de l’aube, Paris, Gallimard.

Nayrou F., Papageorgiou M. (2007), Argument, Les seins, Revue française de Psychosomatique, no 31.

Parat H. (2007). Tétons juteux, tétons charnus, Les seins, Revue française de Psychosomatique, no 31.

Parat H. (2011). L’érotique maternelle et l’interdit primaire de l’inceste, Rfp, t. LXXV, no 5.

Schaeffer J. (2009). Ève ou Lilith ? Les transgressives, Transgression, Paris, Puf, « Monographies et Débats de Psychanalyse ».

Winnicott D.W. (1947/1989). La haine dans le contre-transfert, De la pédiatrie à la psychana-lyse, Paris, Payot.

[1] Ce qu’interroge B. Brusset (2011), pp. 1577-1582.

[2] Ce maternel sauvage si bien théorisé par L. Abensour (2010), p. 1285-1335.