La Revue Française de Psychanalyse

La complainte masochiste, Souffrir de ne pouvoir cesser de souffrir

La complainte masochiste, Souffrir de ne pouvoir cesser de souffrir

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Marie-Laure Léandri, Françoise Moggio, Paul Denis (dir.),
Caractéristiques :

Débats en psychanalyse, PUF
Nombre de Pages : 192
EAN 9782130863373
Format : 12.5 x 19 cm
Prix : 20,00€

Recension :

BENOIT SERVANT est psychanalyste SPP.

Évelyne Chauvet nous offre un livre magnifique et passionnant sur le masochisme, la mélancolie, et leurs tourments. Riche de développements métapsychologiques exposés avec une rigueur exemplaire, il témoigne avec ferveur de leur mise à l’épreuve dans et par l’analyse, pour les patients et tout autant pour l’analyste. En deçà, la présence constante, mezzo voce, de la mythologie, des récits bibliques, de la littérature, de l’art et de la musique, offre un fond sensible et sensoriel au déploiement de la complainte masochiste qui constitue le motif majeur de l’ouvrage.

Le titre et son sous-titre évoquent d’emblée une caractéristique essentielle du masochisme – et peut-être, sans doute, de la mélancolie –, à savoir le paradoxe qui les ordonne et qui constitue la lame de fond des problématiques qu’ils génèrent. En de telles situations, l’engagement dans l’analyse en effet s’inscrit dans une logique paradoxale : c’est souvent le désespoir de la vie qui soutient la démarche, et en même temps, cette entreprise mobilise d’emblée des résistances puissantes, un refus de guérir qui s’arrime cependant à un espoir à la fois ténu et tenace. Cette inscription ambiguë se maintient longtemps dans le cours de la cure ; elle rythme les moments et les mouvements du transfert, elle scande le travail analytique du côté de l’analysant, mais aussi du côté de l’analyste : nous connaissons tous ces moments de découragement, ces doutes taraudants qui basculent dans le désespoir, car ce n’est plus tel moment précis, ce n’est plus cette analyse singulière, c’est la psychanalyse elle-même qui menace de sombrer dans la déception et le désaveu.

Dès le début, Évelyne Chauvet soulève directement les questions majeures, notamment sur la mélancolie, auxquelles elle se consacre depuis longtemps : « La mélancolie des créateurs et artistes est-elle signe de génie ? Est-elle une folie, une maladie de l’âme ? Une complaisance esthétique qui jouit de la douleur ? La vie peut-elle être compatible avec la souffrance mélancolique dont elle se nourrit, parfois pour le meilleur et parfois pour le pire ? » (p. 11). Ce faisant, elle reprend le flambeau, en quelque sorte, de tous ceux qui, depuis la nuit des temps, se sont laissé emporter par l’étude de cette humeur noire dont nous savons bien, justement, qu’elle n’est pas seulement un état d’affects, mais qu’elle est peuplée de fantasmes hantés par la destructivité et la mort. Évelyne Chauvet écrit : « La mort plane toujours dans leurs regards perdus au loin ou plongés dans un univers intime de solitude et de noirceur. L’enfermement, l’atmosphère de désespérance des visages et paysages dévastés, colorés d’obscurité, dégage et transmet, à travers la peinture au fil des siècles, toute la douleur mélancolique » (p. 12).

On peut absolument s’accorder sur l’hypothèse de départ : la douleur morale et la culpabilité sont centrales dans la mélancolie comme dans le masochisme. La clinique du masochisme – telle qu’elle s’impose sous différentes formes dans toutes les cures – conduit Évelyne Chauvet à s’engager dans une étude approfondie sur les points communs et les différences entre les deux affections. Cette mise en perspective permet de penser que, au-delà de ce que nous appelons les « nouvelles indications de la psychanalyse » (c’est-à-dire les fonctionnements-limites) et de leurs éventuelles spécificités, on peut trouver dans les cures dites « classiques » le déploiement de phénomènes psychiques obéissant à un paradigme qui doublerait en quelque sorte celui de l’hystérie et de la névrose ; un processus tantôt silencieux, tantôt bruyant et spectaculaire, dont on pourra discuter de la liaison avec le « négatif » qui occupe tant les psychanalystes contemporains. Ce mouvement se déroule dans l’engagement narcissique du destin pulsionnel et apparaît, de ce fait, amplement dépendant de l’angoisse de perdre l’amour de l’objet et de ses dérives, donc du traitement des affects dans leurs liaisons et déliaisons primordiales. S’il se dessine avec une acuité plus sévère chez des patients dont on pense parfois qu’ils se situent aux limites de l’analyse, il n’en est pas moins présent dans des cures apparemment plus orthodoxes, notamment dans des moments où la passivité et les différentes voies qu’elle trace se trouvent massivement combattues par l’attraction violente vers le désespoir et les formes tragiques qu’il est susceptible d’appeler. Celles-ci sont caractérisées par un attachement parfois massif aux symptômes, quelle que soit l’intensité de leurs effets en termes d’empêchement, de déplaisir et de douleur, avec une composante supplémentaire d’emblée soulignée par l’auteure et longuement analysée dans la suite, à savoir leur résistance, voire leur irréductibilité. Les patients exposent les évènements historiques souvent traumatiques qui traversent leur vie, mais ils s’attachent aussi à leur souffrance et leur douleur psychique aliénées dans une répétition sans fin : « […] comment arrêter ce cercle infernal, souffrir dans sa mémoire, souffrir dans son présent, souffrir de ne pouvoir cesser de souffrir ? […] » (p. 13).

Évelyne Chauvet respecte avec talent et rigueur les principes fondamentaux de l’épistémologie freudienne telle qu’elle est présentée en 1915 dans « Pulsions et destins des Pulsions ». Pour Freud, la démarche scientifique s’engage d’abord dans la description des phénomènes, mais celle-ci est déjà influencée par des idées abstraites qui deviendront des concepts fondamentaux dans l’élaboration des matériaux. Ces idées, au début, comptent nécessairement une part d’indétermination et doivent être considérées comme des conventions. « Ce n’est qu’après un examen approfondi du domaine des phénomènes considérés que l’on peut saisir les concepts scientifiques fondamentaux qu’il requiert et les modifier progressivement pour les rendre largement utilisables ainsi que libres de toute contradiction. C’est alors qu’il peut être temps de les enfermer dans des définitions. Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus la rigidité des définitions » (Freud, 1915c, p. 163).

C’est bien cette démarche qu’Évelyne Chauvet emprunte et poursuit tout au long de son livre. Alertée par une observation clinique déterminante, elle la confronte à la métapsychologie freudienne et post-freudienne : dans certaines cures, le masochisme ne se traduit pas seulement dans la réaction thérapeutique négative et le refus de guérir. Il imprègne le transfert d’autre chose que l’auteure entend comme une nécessité de transmettre à l’analyste des éprouvés restés solitaires ou secrets régulièrement répétés à travers les malheurs de la vie : un acharnement farouche contre toute reconnaissance de changement, contre tout indice de mouvement susceptible de mettre en cause l’immobilisme indispensable d’un univers totalement morne et désertique. Ce qui retient l’attention est que ces expériences sont « racontées » en termes de réalité matérielle sans que soit mobilisée une activité associative effective, comme si l’accès aux représentations restait barré. Comment ne pas penser alors aux « exceptions » freudiennes et au scandaleux échec devant le succès ?

En de telles situations, le masochisme témoigne, au-delà de ses manifestations les plus classiques, d’une très forte dépendance par rapport aux objets, et d’une non moindre sensibilité à leur perte. Il y a donc une acuité particulière de cette sensibilité déjà dans la nostalgie, au sens où Jean Starobinski l’a définie : elle apparaît, à l’origine, dans l’état de douleur engendré par l’éloignement, avec une focalisation obsédante sur le lieu quitté ou abandonné, généralement lieu de l’enfance, comme si sa matérialité, sa réalité géographique étaient surinvesties comme objet privilégié perdu.

L’attente, pour Évelyne Chauvet, constitue, elle aussi, une composante essentielle, et elle en propose une conception dynamique particulièrement intéressante : l’attente constitue un obstacle à l’oubli ! L’attente de l’objet permet de le garder en mémoire : peut-être même qu’elle relève d’une négation, voire d’un déni de sa perte ? Évidemment, cette perspective trouve ses résonances dans le transfert et les attentes qui en sous-tendent l’adresse dans ses modalités plurielles, selon les moments de la cure. Et la méthode analytique s’avère précieuse à cet égard puisqu’elle inscrit l’alternance de la présence et de l’absence : le retour de l’analyste, la constance de sa présence, la régularité des séances mettent en scène les constructions winnicottiennes chères à l’auteure et en confirment la dimension heuristique.

Évelyne Chauvet ne lâche jamais l’idée de la pluralité des problématiques susceptibles de rendre compte du masochisme comme de la mélancolie. Le masochisme peut contenir un double niveau de souffrance psychique, en associant à la dimension narcissique une dimension œdipienne inconsciente « restée prisonnière de liens incestueux aux objets premiers, et à la culpabilité de ces désirs interdits » (p. 14). Cette formulation permet de saisir les voies plurielles de l’Œdipe : le complexe en effet ne concerne pas seulement les formes les plus élaborées des constructions œdipiennes, il concerne aussi les modalités plus archaïques de l’inceste et du meurtre. Il n’est plus alors possible de s’en tenir au point de vue d’un Œdipe structurant ou non, il s’agit plutôt de saisir l’investissement des traces des objets perdus dans différentes configurations : la complainte masochiste en offre une, particulièrement condensée puisqu’elle est définie comme « le chant de la perte, porte-voix d’un soi perdu qui cherche à retrouver l’objet pour se retrouver. Mais, aspect notable, la répétition du chant ne lasse pas l’auditeur, au contraire, elle l’émeut chaque fois, car il parle d’un malheur commun à partager, signe de l’attrait universel du nostalgique pour l’objet perdu, ce qui en soi peut être consolateur » (p. 15).

La grande originalité du travail d’Évelyne Chauvet apparaît dans l’usage inattendu – mais combien pertinent – du mot complainte : annoncée, préparée par l’analyse fine de la plainte et de sa place dans la cure, la complainte assure une fonction déterminante dont on découvre les déploiements et la force grâce à l’étude qui lui est consacrée, particulièrement précieuse pour nous ! Nous sommes d’abord conviés à entendre les différentes formes de plaintes susceptibles de caractériser des pathologies singulières et à apporter une attention renforcée à leur écoute. Les plaintes et les manifestations de souffrance psychique évoquent en général la clinique des dépressions, allant du deuil aux formes les plus extrêmes de la mélancolie. Cependant, pour Évelyne Chauvet, penser cette souffrance en termes de dépression narcissique ou mélancolique s’avère réducteur si on néglige la force libidinale du masochisme, si minime soit-elle : la plainte masochiste ne concerne pas seulement une problématique de perte d’objet mal élaborée, elle est aussi hantée par l’ombre de la mélancolie. L’étude du passage du masochisme à la mélancolie (et de la mélancolie au masochisme ?) est essentielle dans sa recherche : c’est à partir de la découverte clinique de l’excès symptomatique lié à la violence traumatique qu’elle se demande si la douleur morale du masochisme ne pourrait pas contenir une mélancolie sous-jacente. Le masochisme pourrait être un voile ou l’écho d’une mélancolie profonde… C’est cette proximité qui justifie l’utilisation du mot complainte pour qualifier la plainte masochiste.

La complainte est à l’origine une « chanson populaire », une mise en musique des misères du monde, les misères de la condition humaine. Au-delà du partage et de la rencontre identificatoire qu’elle permet dans sa résonance à la fois intime et commune, la consolation se dramatise dans le fait de chanter et de se faire entendre. Elle autorise de surcroît la répétition, car l’attente qui la sous-tend est inlassable : au fond, le génie de la formulation est bien là, qui trouve toute son ampleur et sa gravité dans la situation analytique, l’adresse et le transfert. Dans les chapitres centrés sur l’écoute de la plainte, Évelyne Chauvet utilise le terme « plainte » dans les deux champs du masochisme et de la mélancolie, pour qualifier la forme du discours et l’écoute du récit plaintif. Elle parle de complainte masochiste lorsque la plainte devient théâtrale, hystérique, ou qu’elle se transforme en rituel obsessionnel, ce qui souligne son adresse à l’objet et sa fonction potentielle de passage dynamique.

C’est probablement l’actualisation du fantasme masochiste dans le corps même du transfert qui permet le passage de la mélancolie au masochisme : la complainte du patient lui assure sa place de victime, la réserve de l’analyste l’assigne à celle du bourreau. On peut comprendre alors pourquoi la réparation est impuissante à résoudre le symptôme : c’est l’incarnation transférentielle de la scène masochiste qui en conditionne la mise en sens. Dans cette perspective, la complainte occupe le devant de cette scène et ranime les traces libidinales attachées à l’objet, via l’excitation qu’elle libère.

L’immense intérêt de la complainte est qu’elle condense, dans le chagrin qui la porte, la perte d’objets d’amour différents, dramatisée par des scènes singulières constitutives de la réalité psychique, grâce aux représentations et aux affects produits par les fantasmes et les pulsions… Il y aurait donc une issue sublimatoire par la mise en mots, en rythme et en musique de la souffrance psychique liée à la perte. Indice d’une transformation de la mélancolie latente, la complainte masochiste pourrait être une étape nécessaire, un passage obligé, pour la défaite de la compulsion de répétition et la conquête de la liberté associative. À condition que, à l’instar d’Évelyne Chauvet, l’analyste en supporte la litanie. La large place faite à l’analyse de situations cliniques associées aux propositions métapsychologique, la finesse et la profondeur dont elle témoigne confèrent à son livre sa dimension vivante en favorisant l’identification du lecteur saisi par la force d’une écriture dont la clarté s’impose à la mesure de la complexité de son objet d’étude. C’est dire le plaisir de la lecture et de la pensée qu’elle génère…

CATHERINE CHABERT est psychanalyste, membre titulaire formateur de l’Association Psychanalytique de France, professeur émérite à l’Université de Paris.