La Revue Française de Psychanalyse

Aux origines de la vie psychique. Psychanalyse et vie fœtale

Aux origines de la vie psychique. Psychanalyse et vie fœtale

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Marie-Laure Léandri, Françoise Moggio, Paul Denis (dir.),
Caractéristiques :

Débats en psychanalyse, PUF
Nombre de Pages : 192
EAN 9782130863373
Format : 12.5 x 19 cm
Prix : 20,00€

Recension :

BENOIT SERVANT est psychanalyste SPP.

L’ouvrage émane du dialogue transdisciplinaire fécond entre un échographiste attentif aux mouvements de tous ordres qui animent des parents en devenir et leur enfant à naître au cours de consultations d’obstétrique, et des psychanalystes qui, à partir de leur matériel de séance, font des liens avec ce que l’échographiste leur donne à voir et à se représenter de la vie intra-utérine du fœtus. Dans l’introduction, une psychanalyste commente une consultation d’échographie où se trouvent noués l’émotion, les fantasmes parentaux vis-à-vis de ce qui se passe in utero et d’un petit être en devenir que la technologique permet d’apercevoir. Elle s’interroge : anticiper ainsi la rencontre princeps avec l’autre ne flirte-t-il pas avec le fantasme d’un retour dans le sein maternel ? Dominique Mazéas suggère un écho en chacun dans sa quête d’une appropriation subjective de ce temps antérieur à la naissance. Comment la considération de cette césure pourrait-elle ne pas modifier l’écoute clinique des psychanalystes ? Son cadre épistémologique et transférentiel doit être remis au travail. Ainsi, les consultations thérapeutiques anténatales (CTA), où le psychanalyste reçoit des parents en devenir, ont-elles amené Sylvain Missonnier à proposer d’enrichir la métapsychologie freudienne du concept de relation d’objet virtuel (ROV) et Bernard Golse l’idée de troisième topique pour mieux en appréhender les enjeux psychiques.

Nicole Farges, psychanalyste, rappelle que c’est la clinique des fonctionnements limites et du lien précoce qui a orienté les psychanalystes vers les « expériences originaires, notamment en ce qui concerne les fondations sensorimotrices de l’émergence de la vie psychique » (p. 11).

Le travail de l’échographiste François Farges permet de questionner les fondamentaux de la pensée psychanalytique : ainsi, l’ancrage sensoriel du fœtus in utero et ses comportements de découverte différenciés, qui semblent orientés vers la rencontre, et constituer une matrice à la relation d’objet ; mais également ces séquences où le fœtus suce son pouce sans que cela ne s’étaye sur une dimension d’autoconservation. François Farges rappelle que le fœtus accède au sens du toucher, intrinsèquement réflexif, dès les premières semaines de vie fœtale et infère du « babillage moteur » précoce des inscriptions neuronales nouvelles, à partir des comportements génétiquement programmés. Si le processus de symbolisation dépend ensuite de l’environnement post-natal, ces inscriptions singulières de la sensorimotricité in utero peuvent être pensées comme autant d’ancrages matriciels du sujet en devenir. L’odorat et le goût, qui seraient à l’origine des premières émotions, permettant l’accès à des expériences de plaisir et de déplaisir, participeraient de leur côté aux liens d’attachement et d’adaptation à l’environnement. Les auteurs soutiennent ainsi l’idée d’un continuum, par-delà la césure de la naissance, au cours duquel la sensorialité du fœtus s’organise autour de la singularité d’une « mère sensorielle » orientant « le bébé à naître vers la rencontre et la relation d’objet » (p. 21). Le rapport précoce à l’altérité qu’ils suggèrent confère à la naissance une dimension de « retrouvailles » : ils notent en effet la sensibilité du fœtus au surgissement, dans l’environnement utérin, d’un élément qui lui est étranger et sa démarche exploratoire, d’abord désordonnée, puis de plus en plus ajustée, jusqu’à des mouvements de préhension. Ces observations, plus prégnantes encore en présence d’un jumeau, révèlent « un fœtus actif, orienté vers la quête du vivant » (p. 12), réagissant à l’autre ; les vidéos échographiques le montrent également en dialogue tonico-émotionnel avec ses parents, les manifestations de leurs projections, de leurs identifications respectives.

Nicole Farges met au travail la notion de « signes de perceptions » (p. 35) au regard de la première inscription proprement psychique qu’est la « trace mnésique perceptive » freudienne ; elle interroge par ailleurs le lien entre cette « matière première du psychisme » (p. 35), faite de perception, de motricité, d’affects, et les pictogrammes et les « signifiants formels » (Anzieu, 1985) qui surgissent dans la vie du sujet et parfois dans la cure sous la forme plurielle des manifestations de l’inconscient. Au regard de la conception freudienne de mise en sens d’expériences ultérieures à partir d’expériences préhistoriques, elle postule un ancrage sensorimoteur prénatal de la vie psychique et de l’intersubjectivité. Et ce, à partir d’expériences d’attention, de différence, d’alternance présence/absence, que le fœtus peut lui-même générer : ainsi, lorsqu’il joue à saisir puis relâcher le cordon ombilical, créant pour lui-même des variations cardiaques. Il accède également à la différenciation entre la forme et le fond, les conjonctions constantes, la réflexivité originaire. Les grandes fonctions psychiques du bébé seraient dès lors modélisées.

Sylvain Missonnier, de sa place d’analyste exerçant dans les consultations thérapeutiques anténatales, propose de penser une « métapsychologie périnatale » (p. 46) qui dépasse le clivage interpersonnel/intrapsychique, que ce soit en périnatalité ou dans la rencontre de sujets peu différenciés. Les cas cliniques partagés montrent qu’au-delà du travail de prévention des troubles précoces de la parentalité, la CTA favorise la symbolisation en après-coup. Il insiste sur le fait que la transparence psychique (M. Bydlowski, 1991) propre à la période de grossesse « actualise d’abord et surtout en prénatal chez les parents une reviviscence des conflits les plus archaïques de la ROV mettant en scène les avatars primitifs […] de la contenance, du rapport dedans/dehors ; de la différence soi/non-soi ; de la genèse interactive périnatale des premières relations précoces et de la tonalité structurante du bain d’affects des identifications projectives des parents d’autrefois, en passe de devenir grands-parents » (p. 65). Des vécus réactualisés dans le devenir parent y trouvent l’opportunité de se muer en angoisse signal rendant possible l’anticipation adaptative et l’accordage relationnel. Sylvain Missonnier nous permet d’appréhender le cadre et la technique spécifiques de la CTA au service d’une dynamique dialectique vis-à-vis de laquelle la référence à l’atemporalité de l’inconscient reste prévalente : la libre association se nourrit des reviviscences de la ROV. Il rend également compte des transferts pluriels qui y sont à l’œuvre, « réactualisant la potentialité créatrice de la ROV à partir de l’inquiétante étrangeté de la fondation “indifférenciée” du sujet in utero » (p. 74). Remettant sur le métier la fascination pour les origines, notamment chez les psychanalystes, Sylvain Missonnier souligne l’importance qu’ils aient eux-mêmes pu bénéficier d’une écoute analytique sensible aux réminiscences de cet ordre. Quant à lui, attentif au devenir parent dès cette période, il y repère les fondements de l’intersubjectivité. La notion d’énaction de Serge Lebovici en héritage, il s’efforce de penser plus avant une « dialectique contenant/contenu dont l’actualité est indissociable de ses réminiscences » (p. 79), avant d’énoncer la thèse selon laquelle « la ROV est une « relation d’objet utérine » à l’égard de l’enfant virtuel du dedans » (p. 80). La CTA s’offre à la fois comme un espace d’élaboration pour les devenant parents, mais également comme le lieu où se confrontent la ROV de l’enfant à naître et celles des fœtus que furent les parents. Ce dispositif analytique nous permet d’appréhender la manière dont la vie fœtale, en lien avec son environnement, vient enrichir la psychanalyse.

Chantal Lheureux-Davidse témoigne de la fécondité clinique de ces échanges transdisciplinaires : avec des personnes autistes, le thérapeute peut faire jouer les représentations auxquels il a accès concernant la vie intra-utérine du fœtus pour accueillir de manière vivante leurs manifestations souvent répétitives. Celles-ci l’aident à préciser les enjeux d’expériences sensorielles et motrices, et à pouvoir les mettre en lien avec sa présence. C’est ainsi que les expériences exploratoires du fœtus réagissant à la fois aux perceptions rythmiques, vibratoires, aux variations, y compris dans la qualité des surfaces, et offrent des modèles de représentations de ce que pourront être certaines explorations, bien au-delà de la naissance, de la présence et des qualités du vivant. Chantal Lheureux-Davidse évoque les difficultés de la relation « en direct » de la personne autiste qui, en fuyant la confrontation au visage de l’autre, trop complexe, est privée du sentiment de la distance, de la profondeur, « de liens identifiants et ne construit pas suffisamment la conscience d’elle-même » (p. 87). En appui dos et avec le soutien de l’attention conjointe du thérapeute, la personne peut reprendre une activité exploratoire et se trouver plus concernée, au sens winnicottien du terme, et plus à même d’être dans un échange émotionnel. Ses modalités exploratoires rappellent celles du fœtus et suggèrent que la représentation d’un espace intermédiaire est d’abord absente et que c’est cette exploration qui en permettra la constitution : explorations de l’espace, mais aussi en direction de l’autre, avec lequel peut progressivement se nouer ce que Geneviève Haag a nommé la « figure radiaire de contenance » (2018) qui permet de se sentir exister. Le lien établi entre une expérience relationnelle, le sentiment d’être contenu, l’accès à la troisième dimension et à la notion de volume dans l’espace, met en lumière les enjeux de l’activité exploratoire, celle du fœtus comme celle de la personne peu différenciée. L’auteur s’appuie sur ce que les vidéos anténatales montrent de ses mouvements parfois en synchronie avec la mère pour accompagner l’enfant autiste dans ses découvertes par « un étonnement partagé en synchronie » (Trevarten et Stern, 2005) vers l’une, puis l’autre de ses découvertes pour lui éviter des effets de saturation et un démantèlement sensoriel afférent. Ainsi, accompagné dans l’effort pour se représenter ce qu’il découvre et qui l’intéresse, l’enfant autiste serait moins accaparé par des manifestations destinées à maintenir en lui le sentiment d’exister. L’accent est mis sur la processualité des expériences tactiles, olfactives et auditives, dont les rapports complexes, progressivement, vont conduire l’enfant à prendre le risque de l’expérience visuelle. Chantal Lheureux-Davidse montre comment de cet accompagnement fait de l’étonnement partagé, de moments d’imitations et d’une narrativité affectivée peut émerger le regard œil à œil. Elle rappelle cependant l’importance d’un ajustement particulier du thérapeute au tempo de cette relation en considérant quelles expériences rythmiques sont nécessaires pour que la personne peu différenciée soit en mesure d’intégrer des expériences discontinues, comme cela est le cas pour le fœtus. L’axe de la conscience de soi, du sentiment d’exister, guide le thérapeute et l’amène à ralentir ses gestes et le débit de sa parole pour avoir une chance de rencontrer l’autre, autour du partage d’émotions esthétiques et en lui permettant d’accéder à des représentations corporelles, spatiales et relationnelles. À partir de sa clinique avec les enfants autistes et les enseignements qu’elle tire de l’observation du fœtus, Chantal Lheureux-Davidse nous transmet également des repères cliniques précieux qui permettent d’identifier des vécus douloureux chez le tout petit, ou les enfants autistes qui les rendent moins disponibles à eux-mêmes et à la relation ; elle témoigne en outre des pratiques qui permettent de les apaiser dans la durée et rendent possible leur inscription psychique. Elle souligne l’importance des travaux de recherche qui ont mis en lien les mouvements généraux chez le fœtus et le tout-petit et les mouvements fidgety qui participent au processus de représentation et de symbolisation. Un repérage et une prise en charge très précoces permettraient de favoriser l’intérêt pour la relation aux autres et de diminuer les risques autistiques.

Dans sa Postface, Bernard Golse loue une pensée clinique féconde qui vient enrichir le corpus psychanalytique de l’étude de la vie fœtale, mais repose en dernière instance sur les invariants de la psychanalyse. Celle-ci s’articule autour de la question de savoir si « l’existence de l’objet est pressentie par le fœtus avant même qu’il soit en mesure […] de le rencontrer en tant objet bien repéré par lui et bien différencié » (p. 117). Dans la lignée de Winnicott, il fait l’hypothèse d’un « sentiment d’être » anténatal, antérieur au « sentiment d’exister » qui suppose la réflexivité.