La Revue Française de Psychanalyse

Critiques de livres

Critiques de livres

Le site de la Rfp propose des critiques de livres en lien avec sa rubrique papier « Revue des livres ». Dans cette livraison, nous vous proposons 3 lectures:

Mark Solms et Oliver Turnbull, Le Cerveau et le Monde interne, par Annaik Feve.

Vincent Estellon, Les Folies compulsives, Des rituels obsessionnels aux agirs limites, par Joanne André.

Michèle Bertrand, La Douleur psychique, par Danièle Agostini Austerlitz.

 

Mark Solms et Oliver Turnbull, Le Cerveau et le Monde interne, Paris, Puf, « Le fil rouge », 2015.

Voici un livre qui peut servir de référence à tous psychologue ou psychiatre voulant plonger ou replonger dans le domaine des neurosciences. Paru en 2002, il a été publié en français en 2015, il est préfacé par le regretté Oliver Sacks, neurologue et écrivain newyorkais renommé pour ces romans rendant la neurologie et surtout les troubles neuropsychologiques à la portée du grand public.

Ce livre n’est par contre pas « grand public », car il est technique et s’appuie directement sur la littérature neuroscientifique. Et la question pourrait être comment la psychanalyse peut-elle se ressourcer dans les avancées neuroscientifiques, dans la lignée de Freud et de ses références permanentes a la science. Dans cette idée, lancée dans la fin des années 90, la neuropsychanalyse, sous l’impulsion de Mark Solms, Edward Nersessian et plusieurs autres dont Olivier Turnbull, co-auteur de ce livre, définissaient une zone de transition entre le savoir psychanalytique et les neurosciences. Il reformulait la réflexion de Freud au début de sa carrière, quand il reprenait les écrits neuro-anatomiques et histologiques de Meynert dans l’Esquisse, pour mieux s’en détacher ensuite.

Il y a des points, constantes de recherche entre les écrits de Freud et ceux de Solms.

La première constante est la primauté du rêve, première recherche de Solms, à partir de patients cérébro lésés. Le rêve a permis à Freud de sortir de l’anatomophysiologie neurologique en associant librement sur le contenu du rêve et se faisant mettait à jour des significations, des liens avec la psychologie, puis l’élaboration d’une première métapsychologie. Solms reprend une véritable étude scientifique (chapitre 6), les difficultés de son approche scientifique par les psychanalystes. Il reprend les études sur la physiologie du sommeil (enregistrement électroencéphalographie, définition de stades de sommeil, relations avec la mémoire, la possibilité d’étudier le sommeil et peut être le rêve, par extrapolation, des animaux). Il détaille le dilemme posé par la lecture du rêve de Hobson, et sa répercussion politique avec la présentation de l’absence de spécificité du rêve devant l’académie américaine de psychiatrie. Cette présentation avait pour but de discréditer la psychanalyse aux yeux des psychiatres. Si le livre ne répond pas à l’attaque d’Hobson, il argumente la vision freudienne du rêve, gardien du sommeil et témoin de l’inconscient et de ses désirs. Il ne discute pas la faille des neurosciences en ce qui concerne les théories du rêve : la pauvreté ou l’absence de discussion du contenu du rêve, la différence méthodologique dans l’approche neuropsychologique du contenu (question prédéterminée pour les scientifiques, association libre pour les psychanalystes).

La deuxième constante est la tendance localisationniste, même s’il s’en défend et qu’Oliver Sacks dans sa préface relève comme une avancée entre les neurosciences actuelles et les neurosciences du dix-neuvième siècle. L’ouvrage débute par des rappels anatomiques (chapitre 1), et les liens entre ces structures anatomiques et la perception de soi extérieur et intérieur et la possibilité (motrice) d’agir et d’interagir avec le monde extérieur. Il s’appuie sur des découvertes récentes de la neurophysiologie et ancre le psychisme dans ces découvertes. Ceci aboutit donc de nouveau a la discussion monisme, dualisme et sur ses pendants philosophiques réductionnisme, matérialiste, interactionnisme, et les possibles réponses données par l’intelligence artificielle (comme essayait dans son domaine de la démontrer Marvin Minski).

Y a-t-il de l’émotion, de la pulsion, du sens nouveau dans les écrits de Solms et Turnbull ?

Le chapitre 4 tente de nous mobiliser dans ce sens, et il s’appuie largement sur les travaux de Jan Pankseep, neuroscientifique renommé, explorateur du système de récompense (reward ou seeking system) , ue Mark Solms a suivi depuis le début de la neuropsychanalyse. L’intérêt de ce chapitre n’est pas de nous émouvoir, et c’est une critique qu’on peut adresser de façon plus globale au livre, essai rationnalisant et ardu. Il est par contre intéressant de comprendre qu’il existe différents circuits de fonctionnement cérébral impliqués dans la prise de décision. Il peut s’agir de la recherche de récompenses, portée par les circuits dopaminergiques puis opiacés, modulés donc par certaines maladies neurologiques (maladie de Parkinson) ou certaines addictions (cocaïne). Il peut s’agir aussi du circuit du mouvement et de sa motivation dans un choix d’objet, alimentaire, nécessaire ou non à la survie, la rage, la panique, la peur et l’expérience qu’on en a.

On aboutit ainsi directement à la mémoire, la trace, l’encodage ; et le rappel de tous les systèmes de mémoire présents dans notre cerveau, ainsi que de toutes les définitions neuropsychologiques des différentes formes de mémoire, procédurale, sémantique, épisodiques. Puis Solms met en relation ces systèmes de mémoire et leur anatomie avec les aspects neuropsychologiques de la mémoire, tels que les lésions (hippocampiques) ou les carences syndrome de Korsakoff) peuvent en témoigner. Le chapitre sur la mémoire est ainsi une remarquable mise au point sur les connaissances neurobiologiques sur la mémoire. Un rapprochement avec la psychanalyse n’est qu’esquissé avec un titre sur la répression, l’amnésie infantile et le contrôle des traces mnésiques. Le chapitre 8 sur la parole et la latéralisation des hémisphères a la même logique, mais la relation entre trouble de l’humeur et les lésions de l’hémisphère droit est plus simple à établir, expérience clinique classique qui permet comme l’aphasie avec les lésions de l’hémisphère gauche… encore les localisations.

Le résumé de ce que peuvent apporter les neurosciences a la psychanalyse en tant que méthode thérapeutique est donné dans les derniers chapitres et notamment le chapitre sur comment fonctionne la cure de parole. Ici on peut trouver une base de réflexion sur la technique, ce qui semble l’aspect le plus intéressant du rapprochement entre la psychanalyse et les neurosciences.

Les auteurs parlent de l’internalisation, des émotions et affects (?) permise par la parole, et d’actualisation de ces affects, mais ils ne détaillent pas les différents aspects de la cure de parole qui peuvent s’y rapporter et être développés, voire modifiés par une réflexion biologique.

Mark Solms et Oliver Turnbull se placent davantage sur un nouveau terrain de développement : la neuro-psychanalyse, qu’ils espèrent discipline à part entière, modalité d’expérimentation et lieu d’expérimentation. Ils espèrent que de cette façon la psychanalyse pourra se tester dans l’univers biologique et défendre sa place (dans la thérapeutique ?).

Cet ouvrage est donc une pierre historique apportée a l’actualisation de la psychanalyse dans le monde biologique. Le mouvement vient de Solms et de son énergie formidable au service du développement d’une nouvelle recherche, d’un nouvel institut. De nombreux psychanalystes dont des français (en particulier Daniel Wildlöcher) ont écouté ce mouvement et participé à sa diffusion en France. André Green a fait une communication à Paris au congrès de Neuro-psychanalyse, et a aussi mentionné la neuro-psychanalyse dans son ouvrage (Idées directrices pour une psychanalyse contemporain, PUF, 2002) comme étant une voie d’avenir de la psychanalyse. Les psychanalystes ont finalement accepté l’apport des neurosciences à leur connaissance du fonctionnement mental et s’y sont intéressés. On peut se demander si ce mouvement a été suivi par les neuroscientifiques, mais il n’y a pas de trace dans la littérature dans ce sens. La confrontations des idées, permises par les tables rondes Philoctetes, puis Neurophiloctetes et Helix, ont montré que les idées pouvaient se discuter, mais qu’elles restaient souvent juxtaposées, que la psychanalyse avait du mal a introjecter un savoir neuroscientifique probablement car il ne les fait pas rêver, donc a les rendre curieux. Les neuroscientifiques de leur côté ont des objectifs de démonstration et de validation d’hypothèse qui est loin de la recherche d’association libre, voire opposée a cette position.

Les auteurs font aussi une riche synthèse mais aussi un catalogue de toutes les excursions neuroscientifiques pouvant toucher la psychanalyse ;

Théories de l’esprit, problématique de la conscience et des émotions de Damasio (Damasio et Freud, p120), mémoire avec Erik Kandel qui part de l’échelle cellulaire de la mémoire (p. 175), les différents types de mémoire (Schacter p190), rôle des lobes frontaux (p. 210) dans les addictions et les tendances aux dépenses d’argent, facteurs hormonaux (p. 260), la différence des sexes (p. 264). Ce sont là des savoirs majeurs et nouveaux du vingtième siècle : on ne peut les ignorer, cependant il est difficile de les intégrer dans un système global et chaque acteur semble très hyperspécialisé et comme limité par un vocabulaire difficile à échanger.

Ce qui manque et qu’on aimerait demander à Solms, débats aussi fondamentaux des deux dernières décennies, dont celle couverte par ce livre : quelle est la vision neuro-psychanalytique de la pathologie mentale ? Car Solms parle de pathologie neurologique pour expliquer le fonctionnement normal du cerveau et du monde interne, mais ne parle pas de la confrontation entre psychanalyse et neurosciences dans la pathologie mentale. Restreint il lui-même la psychanalyse au cerveau normal ou ayant une lésion focale ? Les neurosciences se sont approprié la recherche sur l’autisme, sur la base de travaux sur les capacités perceptives sur les neuromédiateurs, axant la prise en charge thérapeutique de l’autisme sur les thérapies cognitives. De façon beaucoup plus vaste, la dépression et l’anxiété, avec toutes ses variantes, ont été étudiées par les neuroscientifiques de façon extensive en se basant sur la neuropsychologie, la neurochimie, l’étude des récepteurs cérébraux, et pas uniquement dans ses rapports très intéressants avec l’hémisphère droit (p. 308). On peut donc penser qu’un nouvel ouvrage est a venir, dans la suite de quelques événements organisés récemment notamment sur l’anxiété a Londres. La thématique centrée sur le symptôme et traitée de façon multidisciplinaire a maintenant le vent en poupe dans toutes les sociétés savantes, il n’est pas tant important de disserter ou de démontrer que d’instituer un dialogue avec tous les protagonistes dont les psychanalystes ne seraient pas exclus.

Malgré ces écueils, la lecture de cet ouvrage de Mark Solms et Oliver Tunbull ouvre un champ de connaissance neuroscientifique auquel les psychanalystes ne peuvent désormais rester étrangers. Mais les neurosciences ont évoluées depuis 2002, s’enrichissant d’articles sur le rêve, ou le fonctionnement émotionnel global, la génétique et surtout l’épigénétique, les systèmes hormonaux a l’origine des comportements , addictifs, moteurs, de récompense, de recherche. Finalement ce qui avait été esquissé comme de nouveaux systèmes sont maintenant beaucoup plus globaux.

 C’est par contre dans une autre perspective -thérapeutique- que la psychanalyse doit maintenant se positionner. En effet, quand Solms et Turnbull ont écrit Le Cerveau et le Monde interne, les congrès médicaux prenaient l’option de la « médecine basée sur des évidences » (evidence based medicine). Il s’agissait pour les autorités médicales et de santé publiques de reprendre tous les articles scientifiques convergeant vers un niveau de preuve, le plus élevée possible, de façon à appuyer des faits et des thérapeutiques. Dans cet esprit il était fondamental de rechercher un support neuroscientifique à la psychiatrie et à la psychanalyse. Le recul de la psychanalyse comme moyen thérapeutique pouvait donc se lire comme une impossibilité à se référer à des travaux scientifiques et à des niveaux de preuve, quand bien même Solms et la neuro-psychanalyse proposaient une ouverture et une lecture moderne du fonctionnement mental. Il y manquait de grandes études sur les patients et leur réponse a la technique psychanalytique, comme thérapeutique et comme expérience de vie. Actuellement une grande partie des recommandations en terme de santé publique des maladies psychiatriques est encore essentiellement fondée sur ces évidences des études thérapeutiques, néanmoins apparaissent deux perspectives, hors champ de la neuro-psychanalyse mais dans le domaine de l’économie de santé. Il s’agit du coût de la santé mentale représenté par les médicaments et l’émergence de la prise en charge naturalistique (dites de la vraie vie ou real world experience). Dans ce cadre, la biologie et l’expérimentation sont pondérées par la relation avec le patient et le pragmatisme du coût moindre. Il y a fort à parier que la psychanalyse devra faire valoir son existence dans la société moderne médicale et notamment neurologique, avec l’aide des auteurs de ce livre et de leur capacité de nous enthousiasmer.

Annaik Feve, neurologue, docteur es Sciences et psychanalyste.

 

Vincent Estellon, Les Folies compulsives, Des rituels obsessionnels aux agirs limites, Paris, Dunod, 2016.

Professeur en psychopathologie et psychologie clinique, psychologue clinicien, psychanalyste, Vincent Estellon nous propose dans son dernier ouvrage, Les Folies compulsives, paru en mars 2016 chez Dunod, une réflexion théorique et clinque entre névrose obsessionnelle et fonctionnement limite.

Ce livre est issu d’un travail universitaire, « l’habilitation à diriger des recherches », communément dite HDR. La spécificité de ce travail de recherche est celle d’une exigence de mise en sens et en perspective de l’ensemble du parcours du chercheur, à partir et au-delà de la thèse de Doctorat.

Concernant la recherche en psychopathologie et psychanalyse l’exercice fait écho à ce qui origine la rencontre clinique, une perte de sens, un sens non advenu que le sujet qui consulte tente de dépasser, d’élaborer sans en avoir pour autant conscience. Du côté du chercheur, l’HDR exige un regard réflexif sur son parcours de recherche et en appelle donc nécessairement à la question du contre-transfert comme outil de recherche, à celle de l’être analyste et du maintien de l’écoute analytique, quand le transfert plus narcissique qu’objectal met fantasmatiquement l’analyste « à la place du patient lui-même » lui faisant éprouver « des sentiments d’impasse », une forme de « confusion paralysante » face et contre laquelle « l’élaboration contre-transférentielle de l’analyste est déterminante ».

L’intérêt de Vincent Estellon pour la névrose obsessionnelle et sa folie compulsive était déjà présent dans sa thèse de Doctorat intitulée Les destins de l’autoérotisme, thèse réalisée sous la direction de Pierre Fedida. Par la suite, son expérience clinique l’a amené à rencontrer un autre champ de la psychopathologie, celui des état-limites dont des sujets dits sex addicts. Intérêts clinique et théorique partagés par Vincent Estellon dans deux précédents ouvrages, Les état-limites et Les sex-addicts, parus aux PUF dans la collection « Que sais-je ? », successivement en 2010 et en 2014.

Les Folies compulsives constituent le fil rouge suivi par l’auteur. Compulsion dans la névrose obsessionnelle par le biais d’une activité compulsive de pensée, forme de « shoot à l’angoisse », selon son expression, produisant une sensation « psychique » de vertige tout aussi pénible qu’inconsciemment recherchée pour son effet sur la pensée qu’elle « vide de ses représentations ». Cet éprouvé « d’être vidé » est caractéristique des activités compulsives et laisse supposer que la pensée obsessionnelle, sur un mode déréglé, tente un « soin psychique autocratique ». Compulsions chez les sujets sex-addicts, quand le désir se teinte de façon régressive des qualités du besoin dont la satisfaction s’affranchit de l’objet par la maîtrise, l’évitement de la rencontre, « les partenaires sont strictement anonymes et on peut se demander s’ils sont virtuellement entiers dans la mesure où ils n’apparaissent que par morceaux ». Folies compulsives quand « c’est plus fort que moi » en constitue l’énigmatique justification.

Vincent Estellon parvient subtilement à faire dialoguer ces différentes problématiques cliniques. Au-delà des différences, l’auteur pense ces entités psychopathologiques dans leur rapprochement, là où l’appréhension classique est de les maintenir séparées. Ce mouvement l’amène à parcourir, si ce n’est la totalité, un large champ de la psychopathologie.

Fixations prégénitales, difficulté à l’amour objectal, agir compulsif, fabrication d’une néo réalité, division de l’ordre subjectif, angoisses anaclitiques, problématique de perte et de conservation, cruauté du surmoi, compulsion de répétition, dépendance, emprise, destructivité, dépression masquée, problématique mélancolique, éléments de persécution, composante paranoïaque constituent un ensemble d’éléments psychopathologiques qui permettent à l’auteur de penser les problématiques compulsives. « L’éclairage de la psychopathologie du lien et la psychopathologie des sensations laisse entrevoir des problématiques cliniques servant de zone de dialogues entre névroses de contrainte et fonctionnement limites » écrit Vincent Estellon qui, comme le dit Catherine Chabert dans la préface, « cherche une continuité dialectique entre névrose obsessionnelle et fonctionnement limite, ce qui pourrait choquer nombre de psychopathologues structuralistes mais qui se révèle une entreprise à la fois passionnante et convaincante ».

Cette approche, à l’opposé de la classification nosographique, complexifie les questions cliniques, redonne toute sa richesse, si ce n’est la parole, au sujet en bute avec une souffrance dont l’expression est plus du côté de la décharge, de l’acte que de la plainte. Décharge y compris dans les mots énoncés en séance quand l’analyste ne parvient plus à écouter tant le discours du patient donne à voir, saturé d’images pornographiques les plus crues, « les problématiques œdipiennes véhiculées étaient si vives, si brutes, si explosives, que c’était mon corps tout entier qui faisait office de résistance ».

Le lecteur est aussi parfois pris dans cette difficulté face à une clinique qui attaque la pensée, l’écoute, la lecture, la rêverie. L’effet sur le lecteur parle sans nul doute de l’effet de ces rencontres cliniques, celui d’une perte de sens qui nécessite un intense travail de liaison qui parfois paraît sous la plume de Vincent Estellon s’emballer, se répéter afin de s’assurer que le sens résiste et s’enrichit au fil des détours empruntés.

L’expérience sensorielle dans son lien premier avec la naissance de la pensée est la voie empruntée pour approcher la compulsion dans la névrose obsessionnelle. La disqualification des sens – quand il faut retourner voir, vérifier sans fin – est associée à celle de la pensée quand le surinvestissement de celle-ci engendre l’absurde, que « l’exacerbation de l’insensé protège de l’épreuve du sens ». La première partie de l’ouvrage est une véritable plongée dans le monde fermé, restreint du sujet obsessionnel tandis que dans la seconde partie l’auteur nous invite à penser les problématiques addictives, plus spécifiquement la clinique des sujets sex addicts et « leur dynamique narcissique mortifère ». De l’une à l’autre de ces folies compulsives, une interrogation forte dont il montre toute la pertinence au fil du texte, « La sexualité de contrainte : l’addiction sexuelle, comme positif de la névrose obsessionnelle ? »

Il s’agit bien d’une immersion au sens d’une étude approfondie des enjeux psychiques qui président à l’activité compulsive dans les deux cas. La réflexion de l’auteur est toujours attentive à interroger les rapprochements et les écarts entre obsession et addiction donnant ainsi à la pensée obsessionnelle une valeur addictive, « addict de la pensée » l’obsessionnel « vide la pensée de ses contenus », opère une régression de l’acte à la pensée qui confère à cette dernière une valeur d’acte, d’acte addictif. Le parcours est très riche, d’interrogation en interrogation la réflexion porte sur les liens entre obsession et mélancolie, névrose obsessionnelle, paranoïa, dépersonnalisation, qui amène à penser le « caractère limite des obsessions ». Le vide et sa nature est aussi une piste de réflexion empruntée par Vincent Estellon, vider la pensée de ses contenus, agir comme tentative d’inscrire là où le vide préside, ce qui peut apparaître différent à première vue se retrouve à leurs extrêmes. Le vide fait écho aux angoisses qui l’accompagnent, angoisse d’intrusion, angoisse d’abandon que l’on retrouve communément chez les états limites et dont Vincent Estellon montre l’importance chez le sujet obsessionnel pour qui aimer rime avec posséder, maitriser et donc crainte de perdre, au sens de la perte narcissique. Aimer et être aimé sont deux positions difficilement accessibles dans les deux cas. Ceci invite bien entendu à penser la passivité et l’impossibilité à tenir cette position, celle de se laisser atteindre par l’autre, d’être transformé par l’autre. Position intenable du fait d’un objet trop peu fiable parce qu’absent ou trop peu différencié car trop présent, dans les deux cas l’altérité est éprouvée comme dangereuse pour le moi. L’objet inaccessible comme l’objet intrusif rendent difficile de s’affronter au désir de l’autre. Seule Albertine endormie peut être aimée, là elle ne demande, ne désire rien et peut être possédée tandis que Jules, patient sex addict dit en parlant de ses partenaires « on se voit, on se baise, on se sépare », pas un mot échangé, l’autre est effacé, son désir avec. Avec le film Shame, Vincent Estellon montre à quel point le désir de l’autre et du sujet lui-même engendrent le fiasco, blessure narcissique contre laquelle le jeune homme développera des défenses de type pervers. Dans le rapport à l’objet, la perversion est interrogée allant de la proposition freudienne de la névrose comme négatif de la perversion à l’interrogation de la sexualité addictive comme positif de la névrose obsessionnelle. Le sujet sex addict révèlerait ce que l’obsessionnel passe son temps à tenter de cacher, de l’un à l’autre, du caché à l’agi, il semble que le désir interdit ait pris la couleur du besoin, de la contrainte.

Si la réflexion théorique est d’une grande richesse, la clinique à laquelle Vincent Estellon fait appel a des origines variées allant du mythe à la rencontre clinique en passant par la littérature, le cinéma et la biographie. C’est avec une grande finesse que l’auteur met au travail ces différentes sources cliniques permettant aux lecteurs de se plonger dans l’univers romanesque comme au sein de la rencontre clinique et d’en saisir les enjeux. Pour ceux qui connaissent les travaux de l’auteur, ils auront le plaisir de retrouver Glen Gould, pianiste canadien auquel Vincent Estellon a consacré plusieurs travaux. La biographie de Glenn Gould et l’analyse qui en est faite illustre remarquablement l’enfermement auquel peut aboutir une névrose obsessionnelle sévère teintée de mélancolie. L’une des images fortes est sans nul doute celle des œillères portées par Glenn Gould quand il devait traverser New York en voiture. Des œillères afin de ne pas toucher du regard. Ne pas toucher, pas même du regard chez l’obsessionnel, ne pas regarder, seulement toucher ou plutôt téter chez le sex addict. Ne pas toucher pas même du regard pour ne pas être pénétré, atteint par l’autre, par son désir qui risquerait d’en attiser un autre. Si l’obsédé tient à distance l’objet en dévitalisant la vie et ses excès, « les rituels compulsifs — en immobilisant le temps— retiennent la vitalité de la vie », le sex addict s’affranchit de l’objet dans des moments d’excitation frénétique tenant lieu « d’un deuil impossible ». Enfermement de l’obsédé, monde clos à l’image de celui de l’addict restreint à sa relation à l’objet d’addiction.

La sexualité addictive dont il est ici question rend compte de pratiques sexuelles peu génitalisées ou encore selon la formule de l’auteur d’une « sexualité désexualisée ». L’anonymat, la non rencontre est un élément essentiel de la « sexualité de contrainte », une sexualité sans objet si ce n’est des morceaux d’objet, une sexualité partielle qui amène Vincent Estellon à penser le devenir des autoérotismes.

Le rapport entre autoérotisme et narcissisme était déjà interrogé dans le précédent travail de recherche l’auteur et se poursuit ici en lien avec les folies compulsives. « L’amphimixie des érotismes (proposée par Ferenczi) marquerait le passage de l’auto-érotisme au narcissisme ». Passage d’une pluralité partielle à une unité, aussi illusoire soit-elle, passage qui ne se fait pas sans renoncement et qui tend à l’unification des érotismes partiels, à la fusion des pulsions sexuelles partielles vers la zone génitale. Cette hypothèse amène l’auteur à penser le phénomène compulsif en lien avec « une dynamique auto-régressive au sein de laquelle les érotismes partiels (les plaisirs d’organes) reprennent toute leur puissance », forme de révolte des zones érogènes partielles contre la suprématie du génital. Cette réflexion autour du concept d’autoérotisme est passionnante et permet à l’auteur de repenser la question de la construction du moi dans ses limites. Partant d’une proposition de Ferenczi à propos des préliminaires à l’acte sexuel, « embrasser, caresser, mordre, étreindre servent entre autres à effacer la limite entre les Moi des deux partenaires », Vincent Estellon propose une lecture des « hémorragies affectives » ainsi que du déni des affects « comme résultant – au plan économique – d’une défaillance du fonctionnement auto-érotique », lui-même dépendant du bon fonctionnement du pare-excitation.

Cet ouvrage a le mérite certain et trop peu commun, de nous plonger dans le monde des folies compulsives, un monde aux colorations destructrices, pour nous proposer des issues, des pistes de réflexion, des ouvertures face à des problématiques cliniques qui tentent le monde clos, celui de la compulsion, de la répétition quand « c’est plus fort que moi ».

Joanne André

 

Michèle Bertrand, La Douleur psychique, Paris, L’Harmattan, 2016.

En 1990, à l’occasion de ses élaborations dans « La pensée et le trauma », Michèle Bertrand faisait dialoguer Freud et Ferenczi, en confrontant leurs élaborations théoriques, illustrant de la sorte les fécondations réciproques de ces pionniers de la psychanalyse.

Elle évoquait en outre les « désaccords » profonds survenus entre le maître et son disciple à la fin de la vie de ce dernier. L’analyse mutuelle, tentative de réponse aux impasses de l’analyse pour des patients ayant vécu des violences gravissimes, qualifiée par Freud d’expérimentation sans rivage, est révélée par Ferenczi dans son Journal clinique comme un échec. Il ne cache pas son désarroi, et la violence, partagée par le patient traumatisé et l’analyste, apparaît sans issue.

« La froide excuse habituelle, que tout cela viendrait de la résistance du patient à plonger plus profondément dans le trauma, ne nous est ici d’aucun secours. Les patients sentent avec certitude qu’ils ont atteint les limites de leurs possibilités, et que désormais c’est quelqu’un d’autre, moi, l’analyste, naturellement qui doit « faire quelque chose », « mais faire quoi » ? » (Ferenczi, 1985, p. 197).

Michèle Bertrand ne reste pas sur ce constat d’impuissance, et poursuit inlassablement ses recherches théorico-cliniques pour, à la fois prolonger le travail de Ferenczi avec des patients soumis à la douleur psychique, et ouvrir la poursuite du dialogue entre Freud et Ferenczi, au-delà du Styx.

L’article de Freud de 1937, « Constructions dans l’analyse », lui permet de surmonter leur « différend » : « Quand des évènements psychiques n’ont pu être élaborés par la voie de la remémoration, et que seuls des indices en font soupçonner la trace, la construction est une alternative à la remémoration. » Alors, « il convient d’élargir la notion de contre-transfert à toutes les représentations inconscientes qui affectent l’analyste dans la situation analytique, comme aussi à ses formations défensives et identifications projectives. Là commence un travail d’autoanalyse pour en élaborer le contenu.» (Bertrand, 2016, p. 137 et 140).

Il ne s’agit pas pour autant d’analyse mutuelle dans cette co-construction, mais on peut cependant reconnaître une dette à Ferenczi l’expérimentateur, et M. Bertrand le met en évidence.

Après ce préambule, venons en au corps de l’ouvrage : LA DOULEUR PSYCHIQUE.

Si la douleur psychique n’est pas absente dans La pensée et le trauma, l’auteur produit un premier livre sur le sujet en 1996 : Pour une clinique de la douleur psychique.

Elle y revient cette fois en articulant :

-un repérage de la notion de douleur dans la théorie psychanalytique, plus particulièrement chez Freud, Ferenczi, Pontalis (premier à s’interroger sur le concept psychanalytique de douleur psychique) et Roussillon,

– des présentations cliniques qui illustrent les apparences variées sous lesquelles cette notion se présente, masquée

– et des propositions pour une clinique dans ces cures de patients si sévèrement affectés, et privés de capacité d’en parler et de se remémorer.

On voit là comment se déroule la logique du livre : autour des fragments d‘analyse qui occupent le milieu de l’œuvre, la partie théorique présente les conditions de survenue des symptômes et modes d’être, ainsi que leurs conséquences sur le transfert, tandis que le troisième temps offre une conception relativement originale d’aménagement du cadre, de la position de l’analyste, du travail particulier sur le contre-transfert, et de construction.

REPERES THEORIQUES

Chacun a pu faire l’expérience  de la douleur physique, avec retrait de l’intérêt pour le monde extérieur, et repli de tous les investissements sur la partie douloureuse. La douleur corporelle revêt aussi une dimension psychique, l’esprit étant mis en échec. Mais qu’en est-il de la douleur psychique, au premier plan dans la psychose, et présente également dans d’autres configurations ?

Il convient tout d’abord de distinguer la souffrance (Leid), qui, dans le champ du principe plaisir/déplaisir, peut s’énoncer, dont on peut rechercher le sens, de la douleur (Schmerz), silencieuse, cet au-delà du principe de plaisir qui révèle une blessure du moi et se ressent par une diminution du désir de persévérer dans l’être (Spinoza).

Freud a, dès L’Esquisse, évoqué la douleur comme laissant « derrière elle des frayages permanents à la manière d’un coup de foudre », comme effraction. Mais c’est dans « Au-delà du principe de plaisir », où est introduit la pulsion de mort, qu’apparaît le premier modèle de la douleur, effraction d’une enveloppe protectrice, caractéristique du traumatisme.

La mélancolie constitue une pathologie du narcissique où la douleur se déploie : la douleur mélancolique est présentée par Freud, dans « Psychologie collective et analyse du moi » (chapitre 6), comme consécutive à la critique cruelle du moi par l’idéal du moi. Cela deviendra en 1923 un surmoi cruel qui agit comme  pure culture de la pulsion de mort.

Ferenczi situe l’origine de la douleur psychique dans des expériences primaires qui se révèlent comme des catastrophes narcissiques : les premiers objets d’amour n’investissant pas l’enfant, ne lui permettent pas d’établir des assises narcissiques, ce qui favorise la déliaison pulsionnelle (l’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort, 1929).

Un non-regard maternel entrave la constitution de l’image de soi  (stade du miroir) et suscite une crainte de l’effondrement en place de l’angoisse de castration.

L’enfant bien accueilli, et ensuite laissé tombé, de Ferenczi, et le complexe de la mère morte de Green se repèrent par une dépression de transfert au cours de l’analyse. Cette dépression de transfert signe une dépression infantile, avec identification inconsciente à la mère morte et quête d’un sens perdu conduisant à une urgence à penser.

Les enfants soumis de manière récurrente à de la paradoxalité tentent de se préserver de la douleur par un contrinvestissement de la haine et par la culpabilité primaire.

Les failles narcissiques conduisent les sujets à élaborer des stratégies de contre-investissement pour se protéger de la douleur : l’amour passionnel en est une. L’objet est idéalisé, rédempteur.

« On ne peut se dispenser de désigner le principe de plaisir comme gardien de la vie », écrit Freud en 1924 (Freud, 1924c, p. 289).

Les trois principes qui régulent la vie psychique : Nirvana, plaisir, réalité voient leurs relations saccagées en situation de catastrophe narcissique. Le masochisme agit alors comme plaisir associé à une souffrance, afin de rendre celle-ci plus supportable. On l’observe quand se produit un « développement soudain de l’intelligence » (Ferenczi, 1982, p. 139-147) : apparition subite d’une capacité intuitive et inconsciente à évaluer finement une situation critique pour faire face à l’imprévisible. Il en est de même  dans l’identification à l’agresseur comme modalité de défense, tout comme dans le « Syndrome de Stockholm ». Quand, en revanche, c’est le clivage narcissique (Ferenczi) qui constitue le recours, le masochisme est mis hors-jeu. Le clivage narcissique se caractérise par un moi scindé en deux parties qui deviennent étrangères l’une à l’autre : une partie qui sait, mais ne souffre pas, une partie qui souffre, mais ne le sait pas.

L’aspiration à retrouver l’état de repos perturbé par des excitations par trop douloureuses peut conduire à recourir à la passivité, au prix de sacrifier son moi. Le plaisir de passivité se révèle des plus destructeurs.

ETUDES CLINIQUES

Alex est un mythomane dont toute la vie est organisée autour de la nécessité impérieuse de cacher une carence pour lui insupportable : son illettrisme. Souffrant d’un déficit permanent d’identité, il passe d’une imposture à l’autre. Il ment pour survivre, mais une partie de lui sait qu’il ment, et la révélation potentielle de son mensonge le panique. Sa personnalité clivée, consécutive à des catastrophes narcissiques vécues dans son enfance, le met en grand danger : démasqué, il n’a qu’une issue, disparaître.

Marie, pendant plusieurs années, livre un récit stéréotypé, répétitif, déconnecté de tout affect. Elle vouait à sa mère une haine passionnelle, sans en avoir conscience, énonçant des faits demeurés par elle incompréhensibles.

Copieusement nourrie d’aliments, mais s’étant sentie totalement privée de tendresse et d’amour de la part de cette mère, elle avait souffert au point de faire l’objet d’un placement pendant plusieurs années. À l’expression de ses affects, elle recevait des réponses paradoxales telles des gifles si elle pleurait quand elle ressentait du chagrin. Elle avait appris à ne rien montrer de ses émotions.

Un événement survenu pendant sa cure provoqua un silence durable dans les séances au cours desquelles elle pleurait. Durant de longs mois, Michèle Bertrand subit un transfert paradoxal : son silence était vécu comme un abandon, et toute parole se voyait dévalorisée et traitée avec mépris. Une construction dans l’analyse permettra de sortir de l’impasse. Une dépression primaire est réactivée, et l’analyste placée dans un transfert maternel primaire : elle est une mauvaise mère. Sa construction la conduit à oser une interprétation.

« Je dis : peut-être êtes-vous en colère contre moi, peut-être ai-je fait quelque chose qui vous a blessée ? » (Bertrand, 2016, p. 91)

Le processus va progressivement se remettre en marche, pensées et représentations reviennent, Marie parvient à parler de ses affects quand elle les éprouve, les imagos maternels se complexifient. Un fil œdipien se dessinera petit à petit. Des rêves sont rapportés, la fantasmatisation apparaît.

Cette présentation d’analyse illustre un cas de patiente dont le fonctionnement psychique se situe au-delà du principe de plaisir. De la haine passionnelle au transfert passionnel, Marie se défendait contre une crainte d’effondrement et faisait obstacle à l’actualisation d’expériences primaires de détresse. Il fallait que sa douleur soit reconnue, et pour cela, qu‘elle fasse vivre sa détresse à son analyste. M. Bertrand livre ses ressentis contre-transférentiels, ses hésitations, et ses modalités d’intervention avec une authenticité remarquable, et convaincante.

Pour terminer l’étude clinique des vécus de douleur, les situations extrêmes s’imposaient, comme paradigmatiques du champ étudié.

La désorganisation psychique issue des expériences extrêmes se traduit par :

– une vie fantasmatique tarie.

– des forces de liaison « au-delà du principe de plaisir ».

– une faillite narcissique. Le moi est pris dans un univers marqué par le désespoir et la destructivité.

Les camps de concentration où tout était organisé en vue de détruire la personnalité, l’humanité des incarcérés, où des meurtres psychiques étaient perpétrés, la guerre civile en Algérie dans les années 1990 où des voisins se commuaient en bourreaux, le génocide au Rwanda, où l’insensé côtoyait la barbarie, constituent des exemples de situations extrêmes.

Les conséquences psychiques pour les survivants se révèlent d’une gravité extrême : paradoxalité, sentiment d’impasse, rupture du contrat narcissique, déliaison et destructivité, absence à soi, clivage du moi, « solution philosophique », après-coup avec gel des affects, position sacrificielle, …

La clinique des situations extrêmes concerne le conflit des forces de déliaison et des forces de vie, entre destructivité et Éros. Le transfert paradoxal et le clivage laissent peu de place aux interprétations. La construction est requise chez l’analyste, avec un travail sur son contre-transfert. « La construction nécessitée par des traces d’évènements psychiques, sans remémoration possible… s’appuie sur des éléments contre-transférentiels » (Bertrand, 2016, p. 119).

LES ENJEUX DE LA CONSTRUCTION

 Quand des patients ont connu des traumatismes précoces avant les acquisitions du langage permettant une inscription dans la mémoire, il ne subsiste que des traces mnésiques. D’autres ont vécu des expériences si désorganisatrices que pour survivre, le moi recourt au clivage narcissique. La douleur, insupportable, est mise de côté, dans une région du psychisme non accessible à la conscience. Elle apparaît dans des symptômes somatiques, ou répétitivement dans des rêves, ou des idées délirantes. Le clivage narcissique frappe d’une absence de représentabilité mentale une partie de l’expérience. L’affect est isolé, non lié au souvenir ou à la perception.

Le clivage du moi, lié à un événement qui n’a pas été refoulé, est forclos. Le sujet se révèle imperméable à ses contradictions, donc aussi aux interprétations. L’étonnement de l’autre peut, si cet étonnement trouve à s’inscrire dans le moi, déclencher un précurseur affectif de la conscience de son clivage. Alors intervient, de la part de l’analyste une construction « récapitulatrice » qui, à partir des symptômes, rêves, associations et anamnèse, propose un scénario fantasmatique pour envisager ce qui s’est passé. Par une auto-analyse pour élucider son contre-transfert, l’analyste constitue cette « construction créatrice ».

S’agit-il d’une « vérité historique » au sens où Freud l’entendait dans ses « Constructions dans l’analyse » ? Eventuellement, si la vérité ne se détermine pas par la factualité de l’événement matériel, mais par son impact psychique sur l’analysant, par la transformation qu’un tel événement lui a fait subir. Reste à repérer comment s’en assurer. Le transfert de soumission de l’homme aux loups a conduit ce dernier à adhérer immédiatement, par persuasion, à la construction proposée par Freud. C’est donc plutôt la conviction qui confère à une construction sa valeur. « La vérité d’une construction est attestée lorsqu’elle amène dans la séance la reviviscence consciente d’une expérience vécue » (Bertrand, ibid., p. 143). Cette conviction ouvre la voie à une transformation.

Michèle Bertrand, toujours animée par la pensée de Spinoza, produit une œuvre profonde et érudite, qui articule sa recherche ancienne et continue sur la pensée à sa pratique clinique. Ce livre se trouve au cœur de l’actualité : les conditions actuelles d’accueil dans les maternités, soumises à une nécessité de rentabilité, ne préparent-elles pas des carences maternelles précoces, propices à la survenue de traumas primaires chez de très jeunes enfants ?

Les réfugiés (syriens, entre autres) qui parviendront peut-être à être accueillis, les migrants qui survivent à leurs périlleuses traversées de désert et de mer, devront quant à eux, surmonter des vécus de situations extrêmes que nous aurons à savoir entendre, pour co-construire.

Danièle Agostini Austerlitz, psychologue psychanalyste inscrite à l’IPP.

 

Références bibliographiques

Bertrand M. (1990), La pensée et le trauma, Paris, L’Harmattan.

Bertrand M. (2016), La douleur psychique, Paris, L’Harmattan.

Ferenczi S. (1982), Réflexions sur le traumatisme, O.C.4, Psychanalyse 4, Paris, Payot.

Ferenczi S. (1984), Journal clinique, Paris, Payot.

Freud S. (1924c), Le problème économique du masochisme, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.