La Revue Française de Psychanalyse

Critiques de livres

Critiques de livres

Le site de la Rfp propose des critiques de livres en lien avec sa rubrique papier « Revue des livres ». Dans cette livraison, nous vous proposons 3 lectures:

Claire Pagès, Elias, par Benoît Servant.

Florence Quartier et Alain Casanova (dir.), L’Héritage vivant de René Diatkinepar Jacques Angelergues.

Wilfred R. Bion, War Memoriespar Virginia Picchi.

 

Claire Pagès, Elias, Paris, Les Belles lettres, « Figures du savoir », 2017, 283 p.

L’auteure, philosophe avertie de psychanalyse (elle a déjà publié son travail de thèse sur le négatif chez Hegel et Freud, Les intermittences du sens, dont j’ai rendu compte pour le site de la RFP) souligne dans son introduction le paradoxe qu’il pourrait y avoir à écrire, pour une collection pédagogique (Figures du savoir) consacrée principalement aux philosophes, une monographie sur Norbert Elias, très critique lui-même sur la philosophie. Mais elle justifie son entreprise en ramenant, de manière très eliasienne, cette critique à son contexte historique, et en revendiquant de poser sur l’œuvre du grand sociologue des questions de philosophe. Après une brève présentation de l’œuvre, Claire Pagès nous précise ce que seront ses deux fils directeurs :

            – la dénonciation par Elias d’un double déni, dans les analyses de l’action humaine en termes de maîtrise consciente et réflexive, de l’affectivité et de l’imaginaire d’une part, de l’historicité et de la processualité d’autre part, deux thèmes qu’il articule l’un avec l’autre.

            – la relation d’Elias à la psychanalyse freudienne (à propos de l’analyse de la culture en tout premier lieu), pour « non seulement dégager la prégnance de modèles psychanalytiques dans les analyses eliasiennes, mais encore repérer systématiquement les divergences et convergences entre les pensées de Freud et d’Elias » (p. 35).

Ces quelques indications introductives justifient amplement l’intérêt que nous pouvons porter à ce travail, dont je veux souligner par ailleurs la qualité de l’édition : repères chronologiques, références précises aux œuvres d’Elias utilisées (ce que je ne reprends pas dans cette recension, renvoyant à l’ouvrage), glossaire des notions, notices biographiques des auteurs cités, bibliographie, index nominum et index rerum.

Le chapitre 1 s’intitule « Le processus de civilisation » (titre de l’un des principaux ouvrages de Norbert Elias)

L’idée initiale d’Elias est que l’affectivité (qu’il va décliner en affectivité, émotions, sentiments et sensibilité) est une dimension essentielle de la socialité (qui n’a pas à être négligée au profit de la seule rationalité), et que cette dimension est elle-même marquée d’historicité, car elle résulte d’un processus social. Le « processus individuel de civilisation », celui qui mène de l’enfant à l’adulte, se conçoit de manière analogue au processus collectif, l’ontogénèse reproduisant la phylogénèse. Enfin, ce processus est essentiellement constitué du passage de la contrainte à l’autocontrainte.

Il s’agit avant tout d’un affinement de la sensibilité, qui augmente progressivement le seuil de la pudeur ou de la honte envers les manifestations pulsionnelles et corporelles, ce qui relève de l’animalité dans l’homme. Intolérance et rejet qui vont s’appliquer tout particulièrement aux activités violentes, aux blessures physiques. On retrouve là la conception freudienne de la culture, qui procèderait à un étouffement systématique de la vie du corps, Elias évoquant en particulier la nudité, la façon de se moucher, le dépeçage des animaux à table.

Il s’intéresse aux formes sociales de la sensibilité, et à leur évolution dans l’histoire, qui n’est pas linéaire, mais possède des paliers et des seuils, et connaît parfois des reflux (ainsi l’égalisation relative des situations masculine et féminine chez les romains, qui régressera par la suite jusqu’à l’époque récente).

Cette perspective donne à l’observateur une position de recul, de surplomb, qui lui permet de considérer la période présente comme une étape, et non un point d’aboutissement, et de suspendre tout jugement d’ordre moral sur les sensibilités passées, qui ne pourrait être qu’un anachronisme, pour se limiter à une attitude de compréhension.

Elias rapporte cette évolutivité à la dimension d’interdépendance de toute société : « C’est toujours la structure de la société qui postule et cultive à la fois une certaine forme de répression affective. » (p. 56).

Ainsi les sensibilités sont propres à chaque moment de la société ; mais il existe des invariants, et essentiellement un invariant, « le principe même de la contention des affects, ou plus exactement de l’autocontrainte, représenté par le surmoi ou l’idéal du nous. » (p. 61), à quoi il ajoutera l’acquisition et la transmission de la connaissance, comme conditions de survie d’une société.

Le chapitre 2 aborde les « Perturbations et illusions du processus de civilisation »

Le premier aspect évoqué est celui du « reflux » possible du processus de civilisation (dans la contention des affects progressivement croissante). C’est une question qui pourrait se poser au sujet de la « libération des mœurs » de l’époque contemporaine. Elias réplique alors qu’un tel relâchement apparent suppose en réalité un niveau accru d’autocontrainte (ainsi le renoncement des parents à utiliser la violence dans l’éducation). C’est toutefois un thème qui fera l’objet d’une réflexion plus approfondie à propos du nazisme, dans le chapitre suivant.

Mais cette interrogation est surtout l’occasion pour Elias de soulever un autre aspect, essentiel, de notre modernité, qu’il a particulièrement développé dans La société des individus : « le sentiment vif à la fois de sa propre singularité et de la séparation des consciences » (p. 71), qui s’oppose aux périodes antérieures, dans lesquelles « l’identité collective, l’identité du nous primait sur l’identité du je. » (p. 73). Or cette « structure individualisée » peut également connaître une régression. Ceci en tout premier lieu parce que cette conscience distancée « ne caractérise pas tous les sujets modernes » (p. 74). Ensuite parce qu’ « un accroissement des tensions et des conflits peut s’accompagner d’un déclin de la maîtrise des phénomènes naturels et sociaux comme de la maîtrise de soi individuelle » (p. 75).

Enfin, et c’est peut-être là l’aspect le plus passionnant de la pensée d’Elias, parce que cette conscience de soi individualiste comporte en elle-même une dimension illusoire : « Il est arrivé à Elias de nommer ‘‘fantasmatique’’ cette expérience de soi caractérisée par une distinction tranchée entre for intérieur et monde extérieur, forme de conscience très spécifique selon lui d’un certain type de société. Elle procède d’un triple déni (il parle aussi de ‘‘résistance’’), celui de la socialité, celui de l’historicité, celui des déterminations inconscientes. Elle constitue d’abord […] le déni de la priorité des interdépendances. » (p. 76). Dans cette notion de déni, il faut donc voir le conflit entre le besoin de l’homme contemporain de se penser autonome, et la réalité de son interdépendance qu’il ne veut pas voir, mais qui se rappelle à lui. Ce point de vue nous intéresse tout particulièrement comme psychanalystes, puisque l’on retrouve la pensée freudienne du dévoilement, douloureux (la troisième blessure narcissique), de la dépendance de l’homme à son inconscient, mais aussi de sa dépendance aux autres, longtemps méconnue dans notre champ (ce qu’Elias critique comme l’homo clausus de Freud). On peut aussi penser à l’analyse de Marcel Gauchet sur les impasses de l’individualisme contemporain. Ainsi, « Elias en appelle explicitement, grâce en particulier à ce que découvre la perspective sociogénétique, à se hisser à un stade de conscience plus élevée ‘‘où on est capable de se considérer soi-même comme un individu parmi d’autres’’. Se dissipe alors l’impression d’être le centre du monde, le maître absolu de nos propres décisions » (p. 81).

L’auteure présente ensuite un autre aspect abordé par Elias de ce que l’on peut considérer comme perturbation du processus de civilisation : l’effet de retardement et la résistance des anciennes images de soi. Il s’agit ici des résistances opposées par les individus à l’englobement de leur communauté d’appartenance par des entités plus grandes : la tribu ou le clan par l’Etat, et celui-ci par la communauté humaine totale. C’est une question d’une grande actualité, avec l’euroscepticisme et les mouvements de refus de la globalisation, qui se comprennent par la crainte des populations concernées d’y perdre la protection, tant symbolique que matérielle, que représentait leur communauté d’origine (ce qui nous ramène au point précédent).

Enfin, Elias relève que « l’élévation du seuil de la pudeur et de la sensibilité à la violence […] semble en effet également engendrer de la souffrance et entraver les relations humaines et la communication affective » (p. 87) : si elle repose sur une plus grande identification à la souffrance des autres, elle n’en comporte pas moins le risque de renforcer la solitude, en raison même de la contention des affects ; on pense bien sûr ici à la solitude de la vie moderne urbaine, à celle des vieux, à la dislocation de la famille qui résulte de l’aspiration individualiste à l’épanouissement personnel ; mais aussi à cette préoccupation croissante des « droits des individus, du respect de leur dignité », et à l’inflation d’un  discours juridique (envahissant même le champ amoureux, la question du consentement). « La prudence dans les relations affectives a ruiné la possibilité de donner de l’affection comme d’en recevoir : les individus désirent cet attachement mais ne sont plus capables d’y répondre avec la même chaleur et la même spontanéité dès lors qu’ils se rencontrent » (p. 91) écrit Elias dans La société des individus. « Il ne s’agit plus tant de maîtrise des affects que de refoulement, avec tous les inconvénients que cela implique », commente Claire Pagès (p. 93).

Le chapitre 3, « La décivilisation »

porte essentiellement sur l’interprétation du nazisme. C’est une question qui apparaissait en filigrane dans les thèmes précédents, et qu’Elias ne pouvait manquer d’aborder de front, nonobstant le fait qu’il y fut directement confronté dans sa vie personnelle, ayant dû fuir l’Allemagne comme juif allemand en 1933, et ayant perdu sa mère déportée à Auschwitz. Elle fait l’objet d’un ouvrage spécifique, Les Allemands. Fidèle à sa démarche, Elias entreprend de « creuser les conditions sociales qui ont favorisé cette barbarie et qui pourraient de nouveau la favoriser dans l’avenir » (p. 100), sans renoncer pour autant à « montrer pourquoi ce phénomène de décivilisation qu’est le nazisme n’invalide pas la thèse du processus de civilisation » (p. 101). Sur ce dernier point, l’un des commentateurs d’Elias, Roger Chartier, écrit : « L’Holocauste témoigne pour le terrible lien qui associe la plus radicale des violences étatiques et le strict contrôle des émotions exigé des exécutants de la ‘‘solution finale’’ » (p. 102). Claire Pagès de son côté commente : « Le processus de civilisation ne se réduit jamais à une simple tendance historique, mais tient sa signification de la coexistence, au sein de toute société, d’activités sociales très fortement codifiées ou astreintes à de puissants autocontrôles et, simultanément, d’autres activités peu formalisées où se libèrent les pulsions. » (p. 103).

Dans cette analyse, il ne manque que le lien de causalité entre répression des pulsions d’une part, déchaînement ailleurs de ces pulsions d’autre part, retour du refoulé, pour retrouver le Freud de Malaise dans la culture.

Mais l’apport plus spécifique d’Elias réside peut-être dans le fait de resituer le nazisme dans l’histoire de l’Allemagne : le processus long, chaotique et partiel de l’Etat allemand, ayant porté les Allemands à se penser comme un peuple incapable de vivre ensemble sans discorde, à quoi ils auraient réagi par le désir d’un leader fort qui apporterait unité et consensus ; tout ceci sous-tendu par un sentiment de perte de grandeur nationale, à la suite de la défaite de 1918 et de la grande crise politique et économique qui s’ensuivit. Elias y ajoute « une disposition récurrente chez les allemands, en particulier pendant les crises, à se mettre sous la gouverne des élites patriarcales […] Il souligne donc la faiblesse des mécanismes de conscience et de responsabilité individuelles dans une société où responsabilité et détermination appartiennent aux élites qui exercent l’autorité » (p. 114). Ainsi, l’un des fondements de la barbarie hitlérienne serait à rechercher dans le refus de voir et d’accepter le déclin de la nation allemande. « La dureté du déclassement se refléta dans la brutalité extrême des moyens par lesquels le peuple chercha à l’occulter » (p. 116). Le fait que cette violence se soit tournée électivement contre les juifs, « qui de tous leurs ‘‘ennemis’’, étaient en termes de pouvoir les plus faibles » (p. 111), témoignerait alors de cette conscience occultée de leur déclin par les allemands, qui ne se seraient pas crus capables de détruire leurs ennemis réels, sans pour autant le reconnaître.

Ainsi, « Tout en indiquant qu’il ne saurait résoudre la question de savoir quels traits de caractère national ont rendu possibles les inhumanités du IIIe Reich, Elias combine les explications de type historique, sociologique, psychologique et psychanalytique pour composer comme une psychologie sociale du nazisme qui ménage une large place à l’histoire sociale des affects » (p. 118).

Le chapitre 4, « Une sociologie des interdépendances »

indique que la démarche eliasienne repose sur quatre principes généraux : les niveaux social et individuel sont interdépendants ; les modèles explicatifs doivent être dynamiques, décrivant des processus de développement ; ceux-ci ne possèdent ni début ni fin ; enfin toute formation sociale possède une logique conflictuelle.

À partir de là, Elias va proposer une compréhension de la constitution de l’Etat moderne, autour de l’établissement du monopole de la violence, qui va s’accompagner de la mise en place d’une vaste administration et d’une division du travail très poussée. Il situe cette évolution dans le processus déjà évoqué d’englobement progressif des unités de survie de taille croissante : de la tribu ou du clan à l’Etat, puis à l’humanité entière.

La notion d’interdépendance permet à Elias de redéfinir la liberté et le pouvoir : « Selon les différentes sociétés, les différentes phases historiques et les différentes positions à l’intérieur d’une même société, la marge de décision individuelle varie dans sa nature et dans ses dimensions. Et ce que nous appelons le ‘‘pouvoir’’ n’est au fond rien d’autre que l’expression d’une marge de décision individuelle particulièrement étendue » (p.140). Cette notion doit permettre de dépasser les deux grandes idéologies que sont le marxisme et le libéralisme, prônant, la première la suprématie du social sur l’individuel, et la seconde l’inverse. Ainsi toute lutte de pouvoir doit-elle toujours se concevoir au sein d’une configuration d’interdépendances, dans laquelle « chaque rival et adversaire est en même temps un partenaire » ; lutte qui n’a donc jamais de fin ni de « grand soir ». Les évolutions ne se font pas en inversion dialectique des rôles, mais en « transformation de proportion de puissance effective détenue par une pluralité d’acteurs. […] dans le sens d’une différenciation plus poussée et plus subtile des fonctions et d’une coordination et intégration étatique plus raffinée et plus solide. » (p. 149).

Je passerai plus rapidement sur le

Chapitre 5, « Théorie de la sociologie »

pour rappeler les thèmes déjà évoqués de dépassement des idéologies de l’individualisme et du collectivisme, et de la distanciation. Celle-ci n’exclut pas l’engagement, et Elias promeut « une analyse sociale en première et en troisième personne. » (p.161), compréhensive et explicative. Dans son souci de dégager la sociologie des risques de l’imaginaire, il invite à sortir des dichotomies et des illusions du langage qui les sous-tendent ou les permettent, revient inlassablement sur la prise en compte de l’historicité, et du temps long, la vanité de la recherche de l’origine, l’ouverture sur les autres disciplines. Celle-ci fait l’objet du

Chapitre 6, « Elias et les ‘‘disciplines’’ »

Je mentionnerai simplement les critiques eliasiennes de la science historique et de la philosophie classique, la première car trop descriptive au détriment du sens, la seconde car l’homo philosophicus est un homo clausus, au rebours de toute sa conception des interdépendances. Je me centrerai sur son rapport à la psychanalyse, à la fois très riche et qui nous concerne particulièrement.

Elias a en effet été considéré comme « le plus freudien des sociologues », et ne s’est lui-même reconnu comme influence que la seule œuvre de Freud. Il reconnaît plus précisément sa dette au Freud de Malaise dans la culture, dans lequel celui-ci montre ce que le processus culturel doit au refoulement, ce que l’on retrouve bien évidemment dans toute la conception eliasienne du processus de civilisation comme autocontrainte.

Mais Elias n’en critique pas moins Freud sur différents points décisifs :

            – tout d’abord la négligence par Freud de la dimension sociale : « Freud lui-même a largement conceptualisé ses découvertes de telle façon que chaque être humain apparaît comme une unité fermée sur elle-même » (p. 192), position d’autant plus paradoxale toutefois que tant le processus que le but de la thérapie sont profondément relationnels. C’est une critique que l’on retrouve chez Ricoeur, quand il fait remarquer la contradiction entre l’orientation archéologique de la théorie freudienne, et l’orientation téléologique de sa pratique.

            – ensuite l’oubli de la dimension historique, l’inconscient étant conçu comme « sans histoire ». On pourrait y rattacher l’historicité de la psychanalyse elle-même, qui n’a pu sans doute apparaître que dans la société individualiste de l’Europe de la fin du XIXe siècle. C’est une critique qui a été développée par Bourdieu avec sa notion d’habitus, qui reprendrait ce que le freudisme attribue à l’inconscient, mais en le rattachant aux déterminations sociales et historiques, méconnues par la psychanalyse.

            – enfin une certaine dévalorisation freudienne de la sublimation, entachée par son rattachement au refoulement, alors qu’Elias souhaite lui redonner toute sa dignité. Au risque, indique Claire Pagès, de négliger le possible retour du refoulé. Celle-ci précise que l’on pourrait faire à Elias le reproche inverse (de celui qu’il fait à Freud), de sous-estimer la psychogénèse individuelle au profit de la sociogenèse.

Elias s’est également intéressé aux liens entre la sociologie et la biologie, la théorie de la connaissance, et l’art.

Dans son

Chapitre 7, « Réception et postérité »

Claire Pagès s’interroge d’abord sur la réception tardive d’Elias, et sa faible reprise par la philosophie française.

Mais elle expose surtout ce qui pour elle ressort de plus saillant de l’œuvre eliasienne :

            – d’un côté sa dimension critique, dont elle dégage trois aspects :

                              . critique de caractère normatif pris par le terme de civilisation, civilisé, dans la culture européenne

                              . critique de tout ce qui demeure « barbare », violent, dans nos sociétés

                              . enfin critique des souffrances propres au processus d’autocontrainte : anesthésie affective et solitude.

Cette triple critique est permise par sa démarche résolument psychosociale, ne voulant privilégier ni la dimension sociale, ni la dimension individuelle, mais articuler indissolublement l’une à l’autre. C’est précisément ce qui lui permet de donner toute son importance à

            – la dimension affective, qui est l’autre apport majeur de sa pensée. Prise en compte de l’affectivité qui est tout à la fois une manière de rendre le réel plus intelligible, et un moyen de comprendre pourquoi les hommes ont si souvent besoin de le méconnaître, de le dénier.

Une démarche qui ne peut que consonner à nos oreilles de psychanalystes.

 

Benoît Servant, Psychanalyste, membre de la SPP (Suresnes).

Psychiatre, chef de service de l’hôpital de jour soins études de la clinique Georges Heuyer (Paris 13).

 

Florence Quartier et Alain Casanova (dir.), L’Héritage vivant de René Diatkine, Paris, Puf, « Monographies de la psychiatrie de l’enfant », 247 p.

Florence Quartier, amie de longue date de René Diatkine dirige cet ouvrage qui ouvre sur une biographie très fouillée du parcours de René Diatkine, de 1918 à 1997, et Gilbert Diatkine rappelle les axes de l’œuvre écrite de son père : mettre la psychanalyse au service d’un renouveau de la psychiatrie pour en abattre les murs, son engagement dans la création de la psychiatrie de secteur[1], sa contribution à la connaissances des états psychotiques[2], à la formation des orthophonistes, sans oublier sa contribution, avec S. Lebovici, J. et E. Kestemberg, à l’invention du psychodrame analytique. Fondateur, avec Ph. Paumelle et S. Lebovici, de l’ASM13 à Paris, il a été le principal animateur du centre Alfred Binet jusqu’en 1995.

René Diatkine est aussi un élève d’Ajuriaguerra, avec qui il a travaillé au développement d’une perspective psychopathologique pour des troubles précoces graves des enfants jusque- là envisagés sous le seul angle neurologique. Dans cette perspective, Bernard Touati montre plus loin ce que l’approche psychanalytique des états autistiques doit à René Diatkine ; vision innovante pour un engagement thérapeutique auprès des enfants autistes et de leurs familles ; vision qui ne méconnaissait pas la complexité étiologique de ces états et la nécessité d’un abord pluridisciplinaire.

Bernard Golse n’a connu directement René Diatkine que dans les dernières années de sa vie. Après avoir rappelé qu’il est un des trois piliers, avec Serge Lebovici et Michel Soulé, d’une œuvre monumentale[3], il nous présente un homme pour qui il n’est pas de développement sans plaisir, un homme attaché, comme Winnicott, à maintenir dans une tension créative les aspects paradoxaux de la pensée.

Nicolas de Coulon aborde l’engagement de René Diatkine dans le travail psychiatrique institutionnel à Genève puis décrit ce qu’est aujourd’hui l’intervention psychanalytique dans l’institution psychiatrique. Le legs de René Diatkine est difficile à résumer, mais il insiste sur le souci diatkinien de « ne pas empêcher l’émergence de nouvelles possibilités psychiques » quel que soit le dispositif ou le lieu où se trouve le patient. Coulon met en dialogue la théorisation de Diatkine avec celle de Bion à travers la « capacité de rêverie » de la mère, avec Freud (le Nebenmensch), Winnicott (la place des dispositifs transitionnels), et Green, autour du travail du négatif. Il rappelle aussi le socle éthique de Diatkine : « …parmi les êtres humains souffrant de manque de considération, les patients psychiatriques sont les plus desservis… Ils ont droit à la même attention que les patients en analyse. »

Florence Quartier propose une réflexion approfondie sur la transmission de la psychanalyse. René Diatkine « ne faisait jamais sentir lourdement la densité de sa réflexion analytique » ; elle décrit un homme déjà âgé, affable, portant une égale attention au médecin-chef, à l’infirmier ou au stagiaire. Il accueille le patient pour un entretien retransmis en télévision interne à l’équipe – quand le patient est d’accord, bien entendu – où il ne cherche nullement à mettre en lumière tel symptôme ou tel dysfonctionnement, mis en tensions par la rencontre. Grâce à sa capacité d’écoute, il met en lumière des aspects du fonctionnement du patient qui ouvrent à de nouvelles perspectives thérapeutiques, en reprenant le fil des hypothèses métapsychologiques sur lesquelles s’appuie son écoute. Florence Quartier met bien en évidence le poids de René Diatkine dans l’histoire des idées, en psychiatrie comme en psychanalyse, depuis la guerre.

L’empreinte de René Diatkine est illustrée de façon éloquente par d’autres qui ne l’ont pas rencontré directement, tel Philippe Rey-Bellet en Suisse ou ceux qui ont travaillé avec lui à Paris, comme Claude Avram et Yves Manela qui exposent le parti tiré de son enseignement pour le développement des soins institutionnels.

Dora Knauer revient sur la contribution de René Diatkine pour penser le parcours de l’entretien diagnostic à l’engagement thérapeutique ; il en soulignait in vivo la complexité, en lien avec la complexité de la psychopathologie et son caractère fugace et les effets contradictoires de la situation de consultation sur les différents protagonistes. Souci de ne pas réifier la théorie, de « se méfier des catégorisations oublieuses de la nécessaire mise en mouvement du psychisme du sujet en souffrance ».

Alain Gibeault rappelle le rôle pionnier de René Diatkine dans l’invention du psychodrame analytique individuel. À partir de l’expérience qu’ils ont longtemps partagée, Gibeault développe une réflexion approfondie sur l’approche psychanalytique de la psychose grâce au psychodrame. « À l’exemple de Winnicott qui insistait sur l’importance de jouer avec des patients qui ne savaient pas jouer, René Diatkine a su utiliser le dispositif symbolisant du psychodrame pour favoriser le développement du processus analytique, là où il apparaissait impossible ». Un court texte inédit de René Diatkine, « Dépression et culpabilité au sujet du psychodrame », rédigé dans les années 1980, vient compléter ce chapitre.

Paul Denis trace alors un portrait émouvant et humoristique de cet homme « dont la vivacité contrastait avec une corpulence qui aurait fait s’attendre à quelque majestueuse lenteur », cet enfant d’émigrés russes qui se disait « né dans le métro », ce causeur brillant et prolixe, malgré un reste de bégaiement tonique, jamais totalement effacé, cet homme profondément marqué par le sort tragique fait aux malades mentaux hospitalisés sous l’occupation allemande. Il le dépeint « Impitoyable avec lui-même, il était sans indulgence pour les approximations théoriques et les évitements devant les éléments les plus saillants d’un matériel clinique… »

L’ouvrage est complété par de riches[4] interviews, dont celles de plusieurs « compagnons de route », tel René Henny, professeur à Lausanne et Colette Chiland. Madeleine Van Waeyenberghe, l’orthophoniste témoin de l’intérêt profond de René Diatkine pour le langage, rappelle qu’il a contribué au renouvellement de la formation des orthophonistes.

C’est à un infirmier, Pierre Matthey que revient le dernier mot du livre : « Il n’amenait pas une parole de psychanalyste qui se tiendrait au-dessus de la mêlée. », « l’enseignement » de René Diatkine « était plutôt une réflexion en commun… ». Ces phrases résument parfaitement le sens et l’éthique de l’engagement de René Diatkine au service des patients, et dans lequel psychiatrie et psychanalyse sont indissociables.

Jacques Angelergues, pédopsychiatre, psychanalyste (Spp).

[1] R. Diatkine, P.-C. Racamier, S. Lebovici, Ph. Paumelle, Le Psychanalyste sans divan. La psychanalyse et les institutions de soins psychiatriques, Paris, Payot, 1973.

[2] R. Diatkine, L’enfant prépsychotique, Psychiatrie de l’enfant, 1969, XII, 2, p. 413-468

[3] S. Lebovici, R. Diatkine, M. Soulé, Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, 1985, Paris, Puf, 3.141 p.

[4] réalisées avec le concours de Catherine Unger (audio ; www.psynem.org) et Alain Casanova (vidéo ; www.handi-psy.com)

 

Wilfred R. Bion, War Memories, Londres, Karnac Books, 2015 (2° ed.)

En 1957, Wilfred Bion fait un voyage en train à travers la France du Nord avec sa seconde épouse, Francesca. Elle attire son attention sur « une configuration particulière du sol » : il voit de grandes surfaces dentelées, entourées de saules et envahies par les mauvaises herbes. Il reconnait immédiatement des trous d’obus, et il est frappé par une impression étrange de déjà vu. Ils ont si peu changé, il est si facile de les reconnaître : « […] ils semblaient être ineffaçables, à peine plus âgés que les trous d’obus ne l’étaient pendant la guerre » (p. 207).

Cette observation est évoquée dans l’introduction à la troisième section du livre Mémoires de guerre (War Memories) de Bion, une suite de trois récits de ses expériences sur le front occidental en tant que commandant de char, entre 1917 et 1919, récemment réédité en anglais.

Mémoires de guerre est le dernier des trois volumes des mémoires de Bion, publiés pour la première fois en 1997 (traduction française en 1999, éditions du Hublot), à l’occasion du centenaire de sa naissance. Il s’agit de trois approches de son expérience militaire en trois temps et á travers trois mises en forme : un récit de la guerre à la première personne, centré sur « les faits tels que je les connais », écrit entre 1918 et 1920. Puis un court commentaire de dix pages sur ce texte des débuts, sous la forme d’un dialogue rédigé en 1972. Enfin l’ouvrage se termine par un récit de la bataille d’Amiens, écrit à la troisième personne, daté de 1958. Publié à titre posthume, cette dernière œuvre reste inachevée.

Bien que le style narratif du livre puisse parfois être dense et très détaillé, il se révèle fascinant lorsqu’on le considère comme un exercice heuristique. Un ton de recherche irrésolue traverse tous les textes. Finalement, Mémoires de guerre se lit comme la tentative de toute une vie pour « débroussailler » une expérience traumatique – en alternant les approches littéraires – pour se retrouver en face de l’espace négatif d’une expérience qui est, finalement, étrangement intacte mais impossible à caractériser.

Dans un premier temps, Bion a prétendu avoir rédigé ses journaux à chaud, sur place, pendant la guerre, mais apparemment il les a perdus. Il n’écrit pas de lettres non plus et n’envoie qu’une seule lettre aux siens pendant ces dix-huit mois. Mais de temps en temps, en guise de correspondance, il expédie des objets à ses parents, reliques des combats : le percuteur d’une arme à feu qui s’est révélé « utile dans la bataille », ou un éclat d’obus qui avait frappé son char, par exemple.

Dans un deuxième temps, deux ans après la guerre, Bion a commencé ses études au Queens Collège, à Oxford, et rédige à cette époque une description chronologique longue et détaillée de ses expériences de guerre, adressée à ses parents. Il dit l’avoir écrit à titre de « compensation » pour les lettres jamais envoyées.

Le jeune Bion exprime une conviction absolue quant à la « véracité » de ses observations : son but affiché est de décrire « précisément » les événements qui sont « clairement gravés dans la mémoire ». La narration embrasse la totalité de ses mois sur le front du Nord de la France, et elle est illustrée avec des photos et des diagrammes faits á la main et assez précis.

Bien que ce document ait été utilisé comme source par les historiens de la Grande Guerre un témoignage de sa crédibilité historique – il est curieusement rempli de notations affectives ou intellectuelles. Ce qui frappe est le caractère prosaïque de ses descriptions, le ton simple, plat, presque laconique qu’il adopte pour traiter le contenu souvent sinistre. À certains moments, la prose, toujours technique et précise, vire à la banalité.

Considérer cette description : « Despard avait été tué par un obus juste après m’avoir laissé dans l’action. C’était une grande perte pour la section, car il était toujours joyeux et bienveillant. »

L’ensemble de cette première rédaction de ses expériences de guerre se lit comme une tentative cathartique pour exorciser les horreurs en rapportant les faits et les événements le plus méticuleusement et le plus simplement possible. Le style est sans fioriture, le contenu concret. Le texte est une version verbale de l’impulsion originale d’envoyer des objets : comme si les objets et les mots étaient équivalents des choses concrètes qui parlent pour elles-mêmes.

Les rares moments d’émotion dans ces souvenirs de jeunesse apparaissent dans les descriptions des supérieurs de Bion. Il les trouve souvent mesquins, dédaigneux, dépourvus de courage ou de caractère, et il est visiblement outré et révulsé par leur attitude. Par exemple :

« L’officier qui nous commandait était le capitaine Clifford. Il était terriblement individualiste. Il se comportait comme un garçon d’étable et était tout à fait sans scrupules et très impulsif » (p. 55).

Les descriptions de Bion de ces autorités paraissent outrancières, et tranchent curieusement avec le reste du récit, dépourvu de remarques trop chargées ou « subjectives ». Comme si ces officiers devenaient le réceptacle projectif de l’ambiguïté morale et de l’absurdité ordinaire de la guerre, qu’à ce stade de sa vie il est incapable d’exprimer d’une autre façon.

Dans un troisième temps

La phase suivante du « rappel » de la guerre de Bion, la version romancée de la bataille d’Amiens, a été écrite en 1958 après son voyage dans le Nord de la France. Bion n’a jamais terminé ni relu ce texte, édité après sa mort par son épouse Francesca. Il est écrit à la troisième personne et Bion se projette comme le personnage principal (« Bion »).

Ici, le champ d’action est réduit à une bataille, mais l’expérience interne de la guerre s’y déploie. Bion revisite les événements qu’il avait déjà décrits dans les journaux originaux, mais ce qui était auparavant une suite impartiale de « faits » est maintenant rempli de détails plus personnels et plus « viscéraux ».

Au fur et à mesure qu’il s’éloigne du « matériau brut », il est capable de percevoir et sonder des aspects internalisés de l’expérience. Prenons l’exemple suivant d’un même événement : un soldat frappé par un tir d’obus pendant qu’ils prennent refuge ensemble dans un trou sur le champ de bataille. Le premier rapport a été écrit en 1919, le second en 1959 :

« … un obus a semblé éclater au-dessus de nous et j’ai entendu un gémissement de Sweeting. L’ensemble de son côté gauche avait été arraché de telle sorte que l’intérieur du tronc gisait exposé. Mais il n’était pas mort […] il m’a donné l’adresse de sa mère et je promis d’écrire » (p. 213).

Revisité 40 ans plus tard à la troisième personne, l’incident prend une toute nouvelle dimension :

« Bion se retourna et regarda du côté de Sweeting, et là, il a vu des rafales de vapeur sortant de l’endroit où son côté gauche aurait dû être. Un éclat d’obus avait arraché le coté gauche de son corps. Il n’y avait plus de poumon de ce côté-là. Renversé dans le trou d’obus, Bion a commencé à vomir sans retenue, impuissant […] Je n’ai jamais connu un bombardement comme celui-ci, jamais – Mère, Mère, Mère –jamais je ne connus un bombardement comme ça, pensait-il. Je voudrais qu’il se taise. Je souhaite qu’il meure. Pourquoi ne peut-il pas mourir ? Certes, il ne peut pas continuer à vivre avec un grand trou déchiré dans son côté comme ça » (p. 196).

Bion est certainement un écrivain plus mature, et il a suivi des décennies de formation et de pratique en tant que psychanalyste lors de l’écriture du second texte. Peut-être cela compte-t-il dans le fait que l’horreur de cette scène, implicite dans les faits, mais absente à la lecture du premier compte-rendu, tient le devant de la scène dans le deuxième récit. Ce qui ressort de cette description plus tardive, ce sont les sentiments régressifs ; dans ce cas, ceux de la répugnance, la peur, la haine. Jamais ouvertement nommés, mais présents dans les pensées et les actions : vomissements, appels à la mère, désir de voir le soldat mourir.

La prose a une qualité « viscérale » et sensorielle, les portraits sont plus nuancés et multi dimensionnels. Il est capable de prendre en compte les aspects négatifs de l’expérience sans tomber dans la projection ou le cliché. On peut imaginer que ces sentiments lui étaient inaccessibles lors de l’écriture du premier texte, quand il était si jeune et le traumatisme si frais.

Un quatrième temps

15 ans plus tard, en 1972, Bion revient à ce matériau avec plus de recul sur les événements originaux. Il a 75 ans et vit en Californie avec Francesca. Elle a tapé le manuscrit de son journal. Relisant le texte écrit plus de 50 ans plus tôt, Bion compose un court dialogue entre l’auteur du texte original, âgé de 21 ans (« Bion ») et son double plus vieux, plus sage (« Moi-même »). Cela se lit comme une rencontre entre un père ratatiné et critique et un fils plein de remord et d’humilité.

Le dispositif narratif de dédoublement ouvre une brèche qui aiguise sa vision et permet à Bion d’accéder plus clairement aux affects.  Il met son jeune lui-même en relief et ce que nous obtenons, à trois étapes de distance de l’événement d’origine, est la façon dont la guerre était ressentie, et comment elle est restée en lui. C’est comme si l’ancien self pouvait enfin occuper « la place subjectivement désertée » par le jeune écrivain, et nous assistons, enfin, à l’émergence du sujet.

À cette distance, Bion se retrouve avec le soubassement psychique de ses expériences de guerre. Il se rappelle des rêves, décrit ses sensations corporelles, explore ses sentiments. Voici comment son self de 75 ans (« Moi ») décrit son état d’esprit à l’époque :

« De la peur, il y en avait certainement ; la peur de la peur était, je crois, commune à tous les officiers et les hommes de rang. L’incapacité de l’admettre touchait tout le monde, comme personne ne pouvait l’admettre sans se rendre coupable de panique et de découragement, cela produisait un curieux sentiment d’être entièrement en compagnie d’une foule de stupides robots-machines dépourvus d’humanité. La solitude était intense. Je peux encore sentir ma peau tirée sur les os de mon visage comme si elle était le masque d’un cadavre » (p.197).

La force descriptive de ce passage, la capacité de transmettre le caractère émotionnel de l’expérience et de la prendre en compte au niveau d’une mémoire du corps, est spécifique à ce court texte. C’est une expérience transformée, écrite de l’intérieur. Bion est passé des mots comme objets (représentation des choses) de son premier texte, à la transformation de l’expérience à travers le langage (représentation de mot). Exprimé autrement, dans les termes bioniens : Nous voyons la transformation des éléments bêta en éléments alpha.

Un élément remarquable de ce court texte de 1974 est la prévalence d’une sorte de remords cynique dans la voix plus âgée. Son indignation à l’égard de ses aînés incompétents (les officiers), décrite dans les journaux originaux prend maintenant la forme d’autodépréciation et de regret. L’objet de la critique impitoyable de Bion est déplacé de « l’autre » au plus jeune lui-même (« Bion ») : Il l’interroge sur des souvenirs énoncés comme des faits, lui reproche les événements qui ont été omis, les expériences qui, rétrospectivement, ont laissé une marque indélébile sur lui.

Le ton contentieux et mélancolique de la voix mature fait émerger un profond sentiment de culpabilité et de honte. Dans l’effort sans fin pour élaborer ses expériences traumatiques, il reste essentiellement avec une conscience de ses propres limites, un certain sentiment de déception interne, l’impression de vivre un mensonge :

« Bion : […] J’aurais été choqué si j’avais su ce que je deviendrais si je survivais à la guerre.

Moi-même : Qu’est-ce qui t’agace le plus ?

Bion : Ton succès je pense. J’hésite à le dire, parce que cela ne semble pas reconnaissant. Je n’arrive pas à imaginer ce qui n’allait pas, mais je ne me suis jamais remis d’avoir survécu à la bataille d’Amiens. Tout ce que je n’aime pas chez toi semble avoir commencé là.

Ce qui apparaît globalement dans la progression des textes, c’est tout à la fois la façon dont l’adhésion aux faits protégeait le jeune Bion, et l’inefficacité de cette protection. Peut être croyait-il qu’en abordant les faits correctement, l’expérience pourrait être partagée et la souffrance qu’elle suscitait être allégée. Mais vers la fin de sa vie, Bion était sceptique quant à l’utilité et la pertinence de la « mémoire ». Gênée par le désir, déformée par des forces inconscientes, la mémoire n’est jamais fiable[1]. Dans l’écart entre ce qu’il a vécu et ses efforts pour se souvenir de ce vécu se trouve le noyau de son moi qui n’a jamais récupéré, qui vit son succès comme un masque recouvrant un être en conflit et blessé pour toujours.

Les éditeurs de Mémoires de guerre ont fait le choix de la cohérence narrative en ordonnant les entrées : les journaux (1918-1920) sont suivis du commentaire dialogique (1972) entre « Bion » et « Moi-même ». Le récit de la bataille d’Amiens (1958) vient en dernier. Bien que cet ordre soit logique en termes de contenu (le deuxième texte étant un commentaire direct du premier), il masque une caractéristique essentielle dans la progression des récits. En écrivant et réécrivant ses expériences sur le champ de bataille, Bion nous montre son propre processus, l’évolution de sa compréhension de la pensée opératoire de l’après guerre, à sa capacité, avec le recul de plus de cinquante années, de penser et de représenter des faits crus et violents avec une finesse et une honnêteté impressionnantes. À travers l’ordre chronologique des textes, au fur et à mesure que le temps passe, le sujet Bion émerge, et avec lui un sentiment palpable de la profondeur et de l’indélébilité de sa réaction traumatique à la guerre.

Cet ensemble de textes nous laisse finalement avec une vision très désastreuse de la guerre, caractérisée ici par Bion à la fin de sa vie : « Je ne blâme pas le système. Il est fait de nous, je nous blâme nous tous. La victoire semble être considérée par nous comme souhaitable, car elle conduit à l’occasion de sombrer dans le sommeil à nouveau. »

Mémoires de guerre est un témoignage émouvant des efforts d’un homme pour comprendre les profondeurs en restant éveillé face aux faits accablants d’un vécu traumatique.

Virginia Picchi.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Bion W.R., War Memories, Londres, Karnac Books, 2015

Bion W.R., Notes sur la mémoire et le désir, Revue française de psychanalyse, t. LIII, n° 5, 1989, p. 1449-1451.

Korff-Sausse S., Bion, une psychanalyse sans mémoire, Revue française de psychanalyse, t. LXXX, n° 2, 2016, p. 374-385.

Rosenblum R., Cure ou répétition du trauma ?, Revue française de psychosomatique, 2005/2 (no 28), p. 69-90.

[1] Bion W.R., Notes sur la mémoire et le désir, Revue française de psychanalyse, t. LIII, n° 5, 1989.