La Revue Française de Psychanalyse

Critiques de livres

Critiques de livres

Le site de la Rfp propose désormais des critiques de livres en lien avec sa rubrique papier « Revue des livres ». C’est Bernard Brusset qui l’inaugure avec l’ouvrage de Franco de Masi publié chez Ithaque.

 

Franco de Masi : Leçons de psychanalyse, psychopathologie et psychanalyse clinique pour l’analyste en formation, Paris, Ithaque, 2018.

Ce livre de 176 pages donne une brillante illustration d’un courant de la psychanalyse assez éloigné de la psychanalyse française. Il est dans l’héritage des théories du développement et des relations d’objet et de l’oeuvre de Bion considérée comme à l’origine de la psychanalyse moderne. Les index des noms et des notions, la clarté du style, la cohérence d’ensemble, la finesse de beaucoup de commentaires font la valeur de l’ensemble qui présente et illustre de nombreux thèmes psychanalytiques. S’y ajoutent des références pertinentes aux apports des neurosciences : l’attachement, les localisations cérébrales de la mémoire, de l’angoisse, de la panique et des émotions (curieusement sans les neurones-miroir – pourtant une découverte italienne majeure, Rizzolatti et coll., l’Université de Parme).

On ne peut qu’être d’accord avec la nécessité du diagnostic en termes de psychopathologie et de prendre en compte les modes de communication, la clinique de la relation et l’histoire clinique. Davantage que chez Bion, le point de vue génétique prévaut sur celui de la structure. Et, rien ici qui soit d’origine lacanienne : la conception du narcissisme ignore le stade du miroir, le langage et la parole ne donnent lieu à aucune considération, pas plus que la protopensée selon Bion. Loin d’être rapprochée de la symbolisation primaire des étapes préverbales du premier développement, ou du sémiotique pré et paraverbal. Les représentations de choses sont ramenées au « procédural » des sciences cognitives. De la psychanalyse française ne sont retenues que les théorisations de Green sur le narcissisme négatif (après celles de H. Rosenfeld (1964), la désobjectalisation, et « le syndrome de la mère morte » considéré comme « traumatisme émotionnel précoce. »

Les modèles psychanalytiques sont d’abord exposés succinctement : le modèle psycho-sexuel de Freud, explicité en trois périodes :1895, 1905, 1920, puis celui de Karl Abraham des relations d’objet en fonction des niveaux d’organisation libidinale (le schéma de 1924 est reproduit), ensuite le modèle bionien avec la fonction contenante, la capacité de rêverie et l’identification projective à visée communicative (mais pas les autres formes : symbiotique, parasitique et commensale). Enfin le modèle intersubjectif retient les conjonctions et les disjonctions intersubjectives et le « soi-objet » selon Kohut. M. Klein est souvent citée, notamment au sujet de l’identification projective en tant que différente que celle de Bion, et aussi de la solitude et de l’envie primaire, avec des références aux positions paranoïde-schizoïde et dépressive, donc au conflit d’ambivalence pulsionnelle.

Le fondement de la théorisation est d’abord la psychologie du Self (Kohut) et, à partir de Bion, les « expériences émotionnelles » dans le développement et dans l’analyse. La psychopathologie est imputée aux carences et aux traumatismes primaires. Outre Balint, Bowlby, Winnicott, et Bion, des auteurs plus récents sont cités : Fonagy, Bollas (et « l’objet transformationnel »), Ogden (et le tiers), et aussi O. Renik, (le théoricien de « l’ouverture personnelle » (self disclosure), Schafer (« le nouveau langage pour la psychanalyse », Storolow et coll. (l’intersubjectivité), et les neuroscientifiques : Edelman, Damasio, LeDoux.

La théorisation se réfère, en effet, aux apports scientifiques contemporains : à plusieurs reprises la théorie de l’attachement, mais aussi Edelman : non pas le darwinisme des groupes neuronaux susceptibles d’être modifiés par la psychanalyse, ni les ré-entrées d’une cartographie à une autre, mais,  à propos de la dépersonnalisation et de l’identité, la conscience primaire et la conscience de niveau supérieur qui chez l’homme permet la pensée du passé et de l’avenir (p. 107-108). Damasio est cité à propos des localisations cérébrales de l’émotion et des sensations (p. 106), mais pas sur la distinction qu’il fait entre les émotions (innées, universelles) et les sentiments (personnels).

En référence aux localisations cérébrales selon Joseph LeDoux (Le cerveau des émotions,1996), la mémoire explicite (ou déclarative) dépend des fonctions de l’hippocampe et la mémoire implicite procédurale dépend des ganglions de la base et du cervelet. La peur et l’angoisse sont enregistrées dans le circuit primitif de l’amygdale, de sorte que le traumatisme y demeure incorporé sans pouvoir être élaboré : il se réactive dès qu’une stimulation liée au traumatisme se présente (p. 97).

En dépit de la prise en compte des différences de plan, les données des neurosciences sont utlisées d’une manière qui en font, notamment au sujet de la mémoire, de l’angoisse et la panique, une sorte de topique intra-cérébrale substituée à la topique de l’intrapsychique. Or, la mémoire inconsciente est au principe même de la redéfinition de l’inconscient non refoulé non pas comme « l’inconscient du ça » de la deuxième topique freudienne, ni comme « l’inconscient enclavé » selon Jean Laplanche, mais comme l’implicite qui résulte, par exemple de l’incorporation  du traumatisme dans le circuit cérébral de l’amygdale. (Le syndrome post-traumatique implique l’hippocampe et l’amygdale, mais rien n’est dit sur les neuro-médiateurs et les psychotropes).

Ne pouvant rendre compte ici des grands thèmes abordés et parfois illustrés par une observation clinique, je mentionnerai seulement l’intérêt et l’originalité des clarifications proposées à propos de :

– du transfert et de la relation analytique : Greenson distinguait du transfert « l’alliance thérapeutique » qu’il considérait comme impliquant une forme de transfert : ce qui a été repris en France comme transfert de base ou transfert de fond (C.Parat). La relation analytique, comme « lien de base » est comprise en référence aux processus d’attachement chez l’enfant : la sécurité ou non. Elle est renforcée par l’interprétation du transfert qui « la délivre du passé et des projections du patient ». Par la fonction de l’analyste d’ « objet transformationnel » (Bollas), la relation analytique est une nouvelle construction par la rencontre entre les parties réceptives du patient et de l’analyste qui participent tout les deux à son développement. » (p.48)

Le contre-transfert, comme participation subjective de l’analyste, est exposé dans ses diverses conceptions selon l’extension qui lui est donnée, de Money-Kyrle à Th. Ogden et à Bion qui prescrit d’en limiter l’extension. Dans le même sens, De Masi considère que « le contre-transfert est moins important que l’exploration du monde interne du patient, que son histoire traumatique, ou la présence d’objets intrusifs devenus des parties du patient et contribuant à créer de véritables structures psychopathologiques. » L’analyste doit offrir à son patient « tout ce qui peut être utile à son développement psychique : souvenirs, reconstructions, réflexions, expériences de vie. Cette expérience créatrice intime permettra au patient d’apprendre de la réalité émotionnelle de la relation, et de retrouver sa propre signification personnelle. (p.61). La rupture avec l’abstinence, la neutralité et l’effacement de l’analyste est donc nette.

– des types de régression, mais sans la notion de fixation.

  • la distinction entre angoisse et panique (d’origine psychique, elle comporte une réponse neurobiologique spécifique et automatique qui se manifeste comme « angoisse somatique »),
  • le traumatisme : à propos de l’hystérie, De Masi donne raison à Breuer contre Freud : la dissociation de la conscience dans l’état hypnoïde plutôt que le refoulement. « La psyché se dissocie quand l’angoisse, due à un traumatisme insuppportable, ne permet plus d’utiliser le refoulement ». Les modèles théoriques du traumatisme sont clairement exposés pour mettre en valeur la notion de l’auteur de « traumatisme émotionnel », ou « traumatisme dans la relation primaire ».
  • les dépressions mélancolique et non-mélancolique (avec mention des divergences entre Freud et Abraham pour donner raison à Abraham sur la régression sadique-orale, la mère et sur le sevrage comme castration première),

– de la réaction thérapeutique négative envisagée par son effet dans la cure comme impasse.   Il est également question plus loin du « refuge psychique » mais sans l’autisme ni les défenses autistiques.

Le narcissisme normal, en jeu dans l’identité, comme rapport de soi à soi et à l’idéal et, corrélativement, aux objets de l’histoire infantile, car l’observation directe rend anachronique le narcissisme primaire auquel est substitué l’amour primaire selon Balint.

La psychopathologie du narcissisme est imputée aux carences affectives, au défaut de reconnaissance et de validation par la mère de l’expérience émotionnelle de l’enfant, (de l’analyste dans la cure). La psychanalyse a pour but de réparer les effets pathogènes sur le développement « émotionnel » de carences maternelles et des traumatismes : un point de vue dans lequel on retrouve « l’expérience émotionnelle correctrice » de Alexander et French (1945). Comme pour Kohut, l’empathie de l’analyste doit permettre la réparation des déficits narcissiques dus aux défauts d’empathie de l’environnement précoce.

A vrai dire l’originalité de la perspective théorique s’affirme clairement dans le chapitre V intitulé « Inconscient et réalité émotionnelle » (p. 98). Il expose succinctement les conceptions de Freud, Klein et Bion, de manière à introduire « l’inconscient relationnel »

La pathologie résulterait d’une sorte d’alexithymie : « Si la fonction de comprendre les émotions est inconsciente, la psychanalyse essaye de comprendre les causes internes, traumatiques, iatrogènes de son dysfonctionnment, et cherche des voies inédites pour parvenir à la connaissance du Soi. L’inconscient comme mémoire implicite, connaissance émotionnelle, expérience intersubjective et relationnelle nous conduit à entrevoir de nouveaux mondes, à travers lesquels opèrent les fonctions non conscientes de l’esprit dont on commence à estimer l’importance pour le développement de la personnalité. » ( p. 38).

Il importe donc de préciser quelle est sa conception de l’inconscient ce qu’il entend, à la suite de Bion, comme « l’émotionnel ».

– L’inconscient : l’inconscient refoulé, qui implique la symbolisation, est distingué de l’inconscient implicite, c’est-à-dire non intégré, hors représentation : l’irreprésenté des expériences émotionnellles qui est clivé. Le clivage est nommé ici « dissociation » (comme dans l’hystérie selon Janet ou la psychose dissociative (la traduction de Spaltung). Bion faisait la distinction, dans l’évolution du patient, entre « le clivage au sens où l’entend M. Klein » et la dissociation, « terme réservé à l’étude d’une activité plus bénigne ». Il est clair qu’il ne s’agit pas de l’inconscient selon la deuxième topique freudienne, c’est-à-dire « l’inconscient du ça », hors du registre des représentations, fait de motions pulsionnelles finalisées par l’agir, mais d’un inconscient émotionnel et relationnel.

– « l’émotionnel » :

La référence constante à l’émotionnel pour qualifier le développement, la croissance psychique, le moyen et le but de la psychanalyse suscite une interrogation. Reprise de Bion qui la rappochait des sensations, cette notion semble correspondre à l’affectif en évitant le terme d’affect. En effet, celui-ci est défini en métapsychologie comme représentant pulsionnel en rapport avec les représentations (de choses et de mots), dans le double sens de la quantité (le quantum d’affect) et celui de la qualité. Il est vrai que « emotionnal » en anglais est proche d’affectif au sens du langage courant qui pourrait signifier l’aperception des émotions et leur intégration comme sentiments. Les représentations de choses sont dans ce livre considérées comme « le procédural », non pas celui des juristes, mais celui que les cognitivistes opposent au « déclaratif » des désirs et des croyances, et que les informaticiens définissent comme un paradigme : celui des étapes d’une programmation. En principe, le procédural est caractérisé par l’automatisme des savoirs-faire préformés (définition de l’instinct) et des apprentissages tels que les conditionnements et les automatismes adaptatifs, les routines.

 Cette conception de la psychanalyse s’éclaire de l’histoire. Elle est dans l’héritage des théories de la relation d’objet et de la psychologie du Self. En 1983, Greenberg J.R et Mitchell S.A, (membres du William Alanson White Institute de N.Y. créé par H.S. Sullivan), ont publié Object relations in psychoanalytic theory, (Harvard Univ. press, 1983). Ils opposaient « le modèle relationnel » au « modèle pulsionnel » jugé dépassé. Se rejoignent sur ce plan les divers auteurs qui ont mis en question la métapsychologie freudienne. Dans le livre de De Masi, disparaissent les modèles énergétiques freudiens : l’excitation, le point de vue économique, mais aussi l’appareil psychique et les différences entre première et deuxième topique. Sont explicitement récusées les métaphores hydrauliques de la libido, les motions pulsionnelles de l’inconscient du ça, la notion de fixation. Tendent à disparaître l’inceste et le meurtre, réduisant la place du complexe d’oedipe et de la sexualité (et corrélativement celles du complexe de castration, du phallus et du père). Disparaît aussi le jeu dialectique des processus primaires et des processus secondaires de la première topique freudienne qui sont une référence fréquente dans l’oeuvre de Bion. Il n’est plus question des processus de liaison et de déliaison pulsionnelle et, a fortiori, de désintrication pulsionnelle.

Selon De Masi, l’appareil psychique redéfini comme « appareil émotionnel » est au principe du développement comme « croissance émotionnelle ». Le traumatisme narcissique devient central et la sexualité tend à disparaître. La séparation et l’absence de « validation par la mère de l’expérience émotionnelle » définit le but réparateur de la psychanalyse ainsi conçue.

Ce livre de lecture agréable rend compte de manière simple et pédagogique d’une évolution de la psychanalyse bionienne et de la psychologie du self. Centrée sur la théorie des liens comme interrelations d’objet, elle implique des remaniements importants de la pratique, de sorte qu’elle est sujette à controverses.

 

Bernard Brusset