La Revue Française de Psychanalyse

Destins de l’autoérotisme

Destins de l’autoérotisme

Christine Bouchard est psychanalyste, membre titulaire formateur de la SPP.

Autoérotismes : aléas d’un parcours

Il y a une difficulté certaine à introduire de façon simple les questions que ce thème soulève, sans doute parce que, d’une part, il convoque la question de l’origine, à travers le corps et le début de la vie, mais, d’un autre point de vue, il introduit en après-coup, souvent à partir de ses ratés, et donc comme produit de la cure, un type de fonctionnement psychique, dont les autoérotismes seraient le précurseur : le plaisir propre à la saisie de soi-même.

1 – D’un côté on pressent bien ce dont les premiers autoérotismes sont porteurs si, on fait partir la réflexion :

– de la définition des Trois Essais (Freud 1905d) : « La pulsion devient autoérotique c’est-à-dire se satisfait sur le corps propre au moment où l’objet a été perdu et où l’enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartenait l’organe qui apporte satisfaction », qui constate la coïncidence entre la phase autoérotique de la pulsion et le processus de séparation, c’est-à-dire la perte du sein et la découverte simultanée de l’objet global ;

– de l’autoérotisme décrit dans « Pulsions et destin des pulsions » comme deuxième temps du retournement pulsionnel, la phase réfléchie, (par exemple, « je me regarde »), opération fondatrice, où la question du renversement, des renversements, va traverser celle de la constitution du moi et des identifications.

En effet, si la perte du sein s’accompagne de la reviviscence des traces de satisfaction, et de la capacité à s’apporter à soi-même les sensations que l’objet et sa présence procuraient, cela constitue à la fois une issue à la situation de détresse, l’illusion porteuse, avec la satisfaction hallucinatoire, de pouvoir être à l’origine de ses propres satisfactions (d’autant que les autoérotismes de l’enfant, cris ou suçotements, prennent valeur de message qui amène l’entourage à réagir) et ainsi une conquête d’indépendance vis-à-vis de l’objet, préfiguration de sa contingence.

La gaieté et le sentiment de plénitude qui accompagnent les autoérotismes infantiles parlent d’ailleurs d’eux-mêmes, pour caractériser le narcissisme primaire.

C’est aussi une première expérience de déplacement, car la réponse de l’objet, sa qualité, sa présence, qui sont comme entraînées au dedans, incorporées, vont permettre de reconstituer à l’intérieur du sujet un dédoublement, un couple sujet-objet (le sujet est à la fois celui qui procure la satisfaction et la reçoit) ; une action intériorisée donc, qui, à partir du regard sur soi-même, organise ainsi une limite dedans-dehors, comme le décrit Francis Pasche : « Par cette réflexion sur lui-même, le sujet circonscrit son territoire du dedans, fixe ses limites, se crée une enceinte psychique […], s’investissant lui-même comme chose qui pense, renvoyant sur lui-même une partie de l’énergie qu’il émet, il ne risque plus de se vider entièrement dans l’autre ou d’en être envahi » (Pasche, 1988, p. 87).

De façon un peu schématique, si l’on considère la série : perte de l’objet, renoncement au but sexuel direct et à la pleine satisfaction, retournement sur soi, intériorisation de l’objet, passage de l’investissement à l’identification (Freud, dans « Psychologie collective et analyse du moi », dit qu’elle « prend la place de l’attachement, par une sorte d’introduction de l’objet dans le moi »), on a là la préfiguration de la structure réflexive du psychisme – qui sera établie à partir des souvenirs écrans, où l’on se voit soi-même dans la scène tout en en étant un observateur – et donc l’instance d’auto-observation et la différenciation topique moi-surmoi.

C’est avec le troisième temps du destin pulsionnel où un objet est cherché à l’extérieur pour prendre la place du sujet (par ex. « on me regarde »), que s’organiseront le scénario fantasmatique et les identifications hystériques.

Alors a contrario, si l’on part de la cure, faut-il faire l’hypothèse que l’abrasement de la topique interne renverrait à une défaillance dans l’organisation de cette phase et à l’absence de corps érogène ? Et que, lorsque font défaut le dialogue intérieur et le plaisir du fonctionnement psychique, l’on a affaire à des discours désincarnés et des imagos aliénantes, la restauration des autoérotismes pourrait, en en retrouvant les sources corporelles, raviver le plaisir de penser ? Mais comment se fait le passage entre le plaisir du corps et le plaisir de la pensée ?

2 – Par ailleurs, il y a bien quelque chose d’aléatoire dans ce traitement psychique de l’excitation et sa dérivation vers l’intérieur : les autoérotismes, s’ils portent en eux, avec eux, l’histoire de la relation à l’objet 1, portent alors les vicissitudes de la constitution du moi, habité parfois par un objet tout-puissant, idéalisé, ce qui fera surgir une conflictualité entre l’investissement du corps érogène et les idéaux narcissiques. D’ailleurs, faut-il comprendre ainsi la phrase de Freud dans Pour introduire le narcissisme : « le développement du moi consiste à s’éloigner du narcissisme primaire et engendre une aspiration tenace à recouvrer ce narcissisme » ?

En effet, il y a deux termes : « auto » et « érotisme », et donc comment ce processus réfléchi de retournement sur soi, et en son contraire, qui complexifie la notion de satisfaction, (« quelque chose dans la nature de la pulsion ne tend pas à sa pleine satisfaction », Freud 1912d, p. 64), qui intègre un double ancrage : corps propre et objet, sexuel et non sexuel, satisfaction et renoncement, va permettre d’aborder l’équilibre : objectal/narcissique, Éros/autoconservation ?

« En se débarrassant ainsi de la libido des investissements d’objet, en s’installant soi-même comme seul objet d’amour et en désexualisant et sublimant la libido du ça, le moi travaille en opposition avec les buts d’Éros », écrit Freud dans Le Moi et le Ça.

Ensuite, quel peut être le devenir de ces premiers autoérotismes, nés de la séparation et de la reviviscence des traces sensorielles si celles-ci sont marquées par l’intrusion, ou l’absence, dans la réponse de l’objet primaire aux manifestations pulsionnelles ? Que se passe-t-il quand l’objet ne reflète pas les états du sujet ? Quand il n’y a pas de rencontre avec un double de soi ?

Freud note qu’« il n’existe pas dès le début une unité comparable au moi […]. Mais les pulsions autoérotiques existent dès l’origine ; quelque chose, une nouvelle action psychique doit venir s’ajouter à l’autoérotisme pour donner forme au narcissisme » (Freud, 1914c, p. 84). Quelle est donc cette nouvelle action psychique ?

Car la tension, l’attente, la satisfaction moindre, vont-elles organiser l’inhibition de but et le retour sur soi, le détour par la satisfaction imaginaire et un nouveau principe de plaisir incluant le masochisme érogène, permettre le développement de la tendresse à la place de la possession sexuelle, ou au contraire vont-elles constituer des points d’accrochage à l’expérience traumatique, une fixation à l’objet perdu 2, à son ombre, source d’identifications narcissiques et de deuils impossibles ?

Les traces procédant de l’incorporation de l’objet dans le moi peuvent en effet constituer des enclaves imagoïques idéalisées impossibles à satisfaire ; L’autoérotisme se résumant alors à des décharges compulsives, la répétition à des passages et repassages sur les traces mnésiques, fussent-elles traumatiques ?

Dit autrement : Qu’est-ce qui organisera le devenir des traces mnésiques en souvenirs écrans (avec leur structure réflexive) ou en retours hallucinatoires ?

Et on peut dès lors se demander quelles sont les conditions pour que le renoncement à l’emprise sur l’objet, au but sexuel direct, et le processus auto ne s’échouent pas entre les écueils :

– D’un côté : d’indifférence, de repli autistique, traduisant un possible retour à l’autoconservation ;

– De l’autre : de l’hyper érotisation du manque, dans laquelle c’est l’absence, la non-réalisation pulsionnelle, qui sont survalorisées et sources de satisfactions intenses ? Solipsisme que Proust a remarquablement décrit, par exemple, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Il en est des plaisirs comme des photographies, ce qu’on prend en présence de l’être aimé n’est qu’un cliché négatif, on le développe plus tard, chez soi, quand on a retrouvé cette chambre noire intérieure dont l’entrée est condamnée tant qu’on voit du monde. » Et que Christian David (1992) a développé avec la notion de perversion affective : « Du seul fait de se polariser sur l’émoi ambigu créé par la poussée libidinale, le psychisme ne réalise-t-il pas là un début d’inhibition de la pulsion quant au but, n’inaugure-t-il pas pour son propre compte un mouvement négatif qui a son principe même dans l’essence de la pulsion ? »

3 – Clinique : Les autoérotismes, supports et/ou produits de la cure ? Schématiquement j’aborderai deux types de situations, celles où le renversement « auto » est à construire dans l’analyse et celles où c’est l’« érotique » qui lui fait défaut.

  1. a) Certaines situations sont marquées par l’aspect projectif du propos, le patient se présentant en victime de son passé, son histoire, ses proches ; sa parole, sans réflexivité, se veut univoque, les agirs de parole donnent un sentiment d’emprise sur l’analyste ; le patient se réduit à son énoncé, effaçant tout écart avec son énonciation3, alors que c’est cet écart qui serait porteur de sens et de réflexivité. Porteur de la capacité d’être seul en présence de l’autre.

La parole est alors elle-même chargée d’une sexualisation intense, que l’on repère par le fait qu’elle semble avoir valeur d’acte : expulsion, rétention, neutralisation, bombardement de l’analyste… Comme si ce qui était retiré à la motricité était, sans médiation d’un langage intérieur, déchargé dans la parole.

Par exemple, avec une patiente, d’emblée la question de l’articulation entre le corps et le langage m’est apparu, puisque, dès la nuit qui suit la première séance et donc l’énoncé de la règle fondamentale, elle est énurétique. Encoprésie et bégaiement avaient marqué son enfance et sa problématique tourne autour de l’intolérable intrusion maternelle : « Tout ce qui concernait mon trou de balle l’intéressait », dit-elle, ou « elle met toujours son nez dans mes petites culottes, elle est dans mon dos à me tirer les vers du nez ».

Si je suis manifestement ainsi à la fois la professionnelle à qui elle se plaint et la mère dans son dos dont elle se plaint, cela se passe sur deux scènes bien distinctes, sans qu’elle ait l’intuition du moindre déplacement : elle semble ne pas se poser la question de savoir à qui elle parle. Le transfert potentiellement méfiant cohabite avec la confiance affichée en l’analyse : je note la même absence de dédoublement ou d’ambiguïté à mon propos – où analyste en fonction et objet du transfert sont clivés – qu’à sa propre identité, où elle semble se réduire totalement à son énoncé. La scène passée efface la scène actuelle de l’adresse, et inversement.

De mon côté, l’écoute est saturée, j’ai le sentiment d’une parole en quête d’un déversoir, brute, sans réécriture intérieure.

Si le caractère érotique anal semble transposé intact dans son style langagier expulsif, il paraît en défaut d’autoérotismes objectalisés, qui lui auraient permis d’être seule en présence de l’analyste, sans avoir besoin de vérifier en permanence que je la suis bien dans les étapes de son récit.

Ce qui d’emblée pose des questions d’indication de site : pour entreprendre une cure sur le divan, un certain autoérotisme « minimal » n’est-il pas nécessaire pour « s’entendre parler » et concomitamment investir la neutralité de l’analyste ? Pour que l’écart, entre le sujet qui parle et celui dont il parle, soit objet de curiosité et de sens ; d’investissement du moment de production d’une représentation, et de jouissance à la dérive associative. Pour qu’un miroir interne permette la création d’une limite entre un dehors et un dedans, sinon toujours potentiellement vidable, attaquable, pénétrable.

Comment, sans ce fonctionnement autoérotique, accepter de vivre une relation de transfert, en sachant qu’il n’y sera répondu que par l’interprétation, le maintien du cadre et le renoncement à l’acte ? Puisque la cure est basée sur des renoncements pulsionnels qui ouvrent de fait sur un remaniement du conflit activité/passivité ?

Sans le dédoublement ni du sujet ni de l’analyste (où l’objet du transfert et l’analyste en fonction semblent clivés) le transfert est difficilement analysable car l’analyste, dans son interprétation même, ne peut que réincarner l’objet tout-puissant qui devine et habite le sujet…

Je me questionne aussi sur la qualité des souvenirs qui parfois mettent en scène répétitivement des récits au caractère si intense, si vif, si violent que la propriété réflexive, propre aux souvenirs écrans, et la structure triangulée du fantasme semblent ici faire place à des phénomènes quasi hallucinatoires, des reviviscences de scènes marquantes ; et ce qui pourrait apparaître comme auto représentations, ébauches d’un fonctionnement autoérotique, consiste au fond en passages et repassages sans fin sur ces scènes traumatiques.

Car je suis frappée avec la patiente dont il était question plus haut, par l’hyper sexualisation de la parole, – chargée et de maintenir l’objet à distance et de l’attaquer sans le perdre –, et par cette forme particulière d’autoérotisme, la « force magique des mots » (Freud, 1912-1913a) marquées par l’emprise, l’expulsion et le bombardement, et en même temps par l’absence de plaisir, le défaut dans le renversement auto, qui fait que la pulsion semble fixée à sa phase active et projective.

Alors comment favoriser un retournement pulsionnel qui permette de passer des rêves traumatiques aux rêves de désir ? Comment favoriser un transfert sur la parole, un dialogue intérieur, une ouverture sur le fantasme ?

Dans L’Interprétation des rêves, Freud écrit « les scènes infantiles, quand on réussit à les rendre conscientes, sont vues de manière hallucinatoire, et ne perdent ce caractère qu’après avoir été racontées ». Et en effet, le retour hallucinatoire concerne le plus souvent des événements oubliés, vus ou entendus avant même l’apparition du langage.

Et dans L’Esquisse, il note qu’il faut « s’entendre se souvenir », le souvenir ne suffit pas, il faut le formuler, car c’est seulement de la perception que peut naître la conviction.

La formulation, avec le passage de l’hallucinatoire à la représentation, permettrait une sorte de dédoublement du sujet qui devient à la fois celui qui subit, et celui qui se voit subir, le raconte. Et le récit parce qu’il propose un détour, un message, une mise en représentation, contribuerait ainsi à désexualiser la pensée.

D’ailleurs cette patiente va ressentir après coup la valeur corporelle et érotique de la parole : la donner, la recevoir, la lâcher, la retenir, ce qui apparaît comme une tentative de métaphoriser et d’articuler corps et langage.

J’avais suggéré, alors qu’elle me racontait comment elle se voyait perpétuellement subir des scènes terrifiantes, que si elle s’y voyait c’est bien qu’elle s’y regardait. Elle avait alors, contre toute attente, associé sur les relations sexuelles d’autrefois entre ses parents… Je me suis demandé ce qui avait permis ce passage éclair du trauma au fantasme, la scène racontée devenant une scène projetée, représentée ; est-ce le mot « regarder » qui avait réveillé sa curiosité infantile ? Est-ce la suggestion d’une position active qui avait autorisé un déplacement et un jeu entre les positions active, passive, masculine, féminine ? Est-ce cela qui a favorisé un mouvement d’inversion de la libido, de passage de l’investissement de l’objet à l’investissement du moi (avec le « vous vous y regardez »), est-ce que la transposition de ma lassitude en proposition interprétative a favorisé aussi chez elle une mise au travail ?

On peut aussi faire l’hypothèse (Denis, 1999) que si ces patients n’ont été confrontés, enfants, qu’à une absence de message organisateur de leur excitation, ne pouvant connaître qu’un état plutôt chaotique de solitude, l’autoérotisme, non reflété par l’objet primaire, en quelque sorte avorté, aurait consisté en auto-investissement de l’excitation et en accrochage à l’objet externe que les agirs de parole tentent de contenir sous emprise. Les défaillances de qualité des soins primaires n’auraient pu se lier qu’à des images sado-masochistes et de sentiment de perte des limites, de non maîtrise des orifices.

Ne pourrait-on voir là une définition du traumatisme : ce qui interdit le renversement auto, le retour sur soi et pousse vers l’investissement de ce qui est là, l’extérieur, l’excitation ?

  1. b) Il y a aussi des situations de retournement « auto », mais bien peu « érotique », marquées par la honte, l’auto-dévalorisation, l’auto punition, l’auto apaisement, etc., qui nous montrent les entraves que rencontre ce processus, si un objet interne « surestimé » ou un surmoi cruel inhibent le plaisir de penser et l’appropriation du corps érogène, interdisent l’accès aux autoérotismes et au plaisir de l’investigation psychique.

La difficulté pour l’analyste va être de favoriser le dégagement vis-à-vis de l’objet aliénant auquel le patient est accroché de façon passionnelle et mélancolique à la fois, l’objet ayant pris la place du moi, ce qui empêche l’investissement de la neutralité de l’analyste, l’errance de la pensée associative, la découverte d’une liberté des renversements identificatoires. Avec l’intuition que l’exploration psychique, la liberté de parole, pourrait mettre en danger le lien à l’objet tout-puissant…

Le conflit entre l’autoérotisme et les idéaux narcissiques est mis en évidence par la situation analytique qui pousse à un fonctionnement de « solitude en présence », alors que l’image dévalorisée de soi-même, à laquelle correspond l’image surévaluée de l’objet, fait obstacle aux satisfactions autoérotiques.

Je pense aux patients, souvent des patientes, que la position sur le divan confronte à un sentiment d’exhibition et convoque des souvenirs de honte, des vécus d’intrusion, d’empiètement. Des scènes vécues, mais non subjectivées, qui se présentent comme des enclaves gelées empêchant la mobilité pulsionnelle.

Je pense à une patiente pour laquelle toutes les scènes infantiles remémorées avaient été marquées par un caractère si intrusif et violent que la constitution d’un espace corporel intime, d’un corps libidinal, était empêchée. Et que n’apparaissait donc qu’un corps déshabité, désincarné, mal aimé. L’analyse est ainsi parfois placée sous le sceau de la recherche jusque-là ratée avec le corps, et que seule la honte pourrait être investie de façon autoérotique… La honte comme temps du double retournement avec le poids d’un objet survalorisé et d’un moi indigne.

Mais, passer du corps sale et honteux au corps érotique, passer de l’auto dévalorisation au plaisir du fonctionnement psychique, engage un jeu d’inversion des positions identificatoires et un dégagement de cet objet omnipotent qui moque, humilie, attaque, exige, etc.

Alors si le retour sur ces souvenirs, où le sujet est mis en position humiliante et honteuse, peut bien sûr constituer le point d’ancrage d’un fantasme masochiste, et exprimer la recherche d’une rencontre avec le corps érotique, on peut aussi se demander si leur investissement ne correspond pas à une tentative pour mettre l’objet en défaut, le rabaisser, en guettant le regard humiliant de celui-ci, comme une façon d’interroger le plaisir étrange de l’autre pris en présence de soi-même… René Roussillon (2004) insiste sur l’énigme du plaisir de l’objet dans la rencontre.

Parfois c’est un rêve, où le sujet se permet une position triomphante face à l’objet, qui, annonçant le transfert par retournement, constitue une sorte de prémisse à l’inversion des positions de honte et de dévalorisation. Ce qui ouvre sur la possibilité d’investissement du corps et du psychisme comme sources de plaisir. Parfois c’est l’arrêt sur un mot, pris dans son double sens, psychique et physique, (par exemple des mots tels que « derrière », les « règles », ou le « trou », etc.) qui va faire résonner, derrière le propos anodin, l’investissement interdit du corps et aider à frayer une voie vers les autoérotismes infantiles.

Je pense à une patiente chez laquelle coexistaient transfert sur la parole, sublimation, investissement de la neutralité, inhibitions quant au but, et puis des irruptions d’agir, agir de parole, interpellations, où elle manifestait, malgré son intuition des déplacements transférentiels en jeu, l’urgence, un peu harcelante, d’une demande d’implication, de présence, de désir.

Cette double polarité du transfert pouvait évoquer le couple contrasté des parents : un père qui valorise la culture et ne regarde son corps qu’avec un certain dégout, et une mère, véritable ouragan, bagarreuse et maltraitante, intrusive et incestuelle.

Ainsi c’est un souvenir cuisant dans lequel, alors qu’elle se regarde anxieusement et fréquemment dans le miroir, sa mère se moque d’elle et le raconte à tout le monde qui nous indique sans doute comment les autoérotismes avaient été accueillis dans l’enfance, comment elle en aurait été dépossédée, mais cela m’interroge : cette scène de moquerie pourrait-elle constituer une sorte de point d’ancrage à un fantasme masochiste : une auto représentation d’un souvenir auto érotique sous le regard humiliant de la mère ? S’agirait-il en après coup de se montrer, avec ses autoérotismes, pour guetter le désir de l’objet ? En tous cas un objet maternel auquel ferait défaut l’inhibition quant au but empêchant l’organisation du courant tendre.

Une mère séductrice qui, ne la laissant pas s’organiser avec ses autoérotismes, la pousserait à être toujours à la recherche d’un nouvel objet excitant ou maltraitant…

Alors, inversement, l’érogénéité du corps, son investissement, permettraient de créer une sorte de barrière protectrice contre les intrusions de l’objet aliénant, et un décollement des fixations à celui-ci. Sorte de garde-fou face à la folie maternelle…

Et si le transfert, pris dans la répétition des mouvements d’emprise, fait de l’analyste un sadique qui exhibe ou pénètre, peut-être s’agit-il de faire taire le plaisir naissant dans la cure, pris aux fantasmes d’exhibition ou d’intrusion.

CONCLUSION

La question initiale sur la nature de cette nouvelle « action psychique » qu’évoque Freud à propos du passage entre les autoérotismes et la constitution du narcissisme paraît donc renvoyer à la qualité de la réponse de l’objet aux manifestations pulsionnelles, car c’est de là qu’une expérience de non empiètement, de plaisir partagé et reflété, d’amorce de sublimation par l’inhibition quant au but, permet d’investir l’espace intermédiaire dedans-dehors, le détour par la tendresse et la parole.

Les premiers échanges avec la mère, et les expériences tendres de satisfaction réalisent une forme de sublimation, car ils se vivent d’emblée dans une double polarité corporelle et langagière, un éprouvé devenant communication, la parole un substitut à ce qui reste insatisfait dans le lien primaire, une poursuite du corps-à-corps sous une autre forme, un plaisir sensoriel vécu dans un bain de langage.

Seraient là en germes les transmutations sémantiques, Didier Anzieu évoque le bébé qui boit le lait de sa mère, boit sa mère des yeux et boit ses paroles, mais aussi les mécanismes de déplacement, que suscite et réveille l’analyse, avec le plaisir partagé du travail, le reflet de l’écoute, le non empiètement (Anzieu, 1970, p. 806sq).

Ce qui suppose parfois de renoncer à une interprétation qui serait entendue comme venant de l’objet tout-puissant et qui ne contribuerait qu’à fixer la relation à l’analyste et empêcher l’ouverture, la curiosité, l’exploration de l’espace personnel.

Et reconnaître ses propres pensés, ses émotions, dans la bouche de l’analyste, fait sans doute revivre quelque chose de la plénitude psychique et du plaisir sensoriel des premières expériences et retrouver les liaisons initiales défaillantes avec l’objet primaire.

Il faut noter pour finir dans ce processus l’importance de l’érotisme anal, qui régule les échanges entre le dedans et le dehors, qui accompagne la réappropriation du corps, ses limites, ses orifices, et l’usage de la parole qui permet les passages entre des zones différentes du psychisme et l’errance vers l’inconnu de l’association libre.

Une re-sexualisation de la pensée (Baldacci, 2015) et de la parole peut alors s’engager et accroître le plaisir pris aux liaisons entre les expériences corporelles et leurs inscriptions langagières 4.

Christine Bouchard

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Anzieu D., Éléments d’une théorie de l’interprétation, Revue française de psychanalyse, t. XXXIV, n° 5-6, 1970.

Baldacci J.-L., Sublimation et processus de pensée, La Pensée, une approche psychanalytique, Paris, Puf, 2015.

David C., La Bisexualité psychique, Paris, Bibliothèque scientifique Payot, 1992.

Denis P., États de la passivité, Revue française de psychanalyse, t. LXIII, n° 5, 1999.

Freud S. (1899 a), Sur les souvenirs écrans, Névrose, Psychose et Perversion, Paris, Puf, 1973.

Freud S. (1905 d), Trois Essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.

Freud S. (1912-1913 a), Totem et Tabou, Paris, Gallimard, 1993.

Freud S. (1912 d) Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, La Vie sexuelle, Paris, Puf, 1969.

Freud S. (1914 c) Pour introduire le narcissisme, La Vie sexuelle, Paris, Puf, 1969.

Freud S. (1915 c), Pulsions et destins des pulsions, Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

Freud S. (1923 b), Le moi et le ça, Essais de psychanalyse, Paris, petite bibliothèque Payot, 1981.

Pasche F., Le Sens de la psychanalyse, Paris, Puf, « Le fil rouge », 1988.

Roussillon R., La dépendance primitive et l’homosexualité primaire en double, Revue française de psychanalyse, t. LXVIII, n° 2, 2004.

1 Freud écrit : « De ce rapport sexuel qui est le premier et le plus important de tous, subsiste, même après la séparation effectuée de l’activité sexuelle d’avec l’absorption d’aliments un résidu important qui contribue à préparer le choix d’objet » (Trois Essais sur la théorie de la sexualité).

2 Voir Freud, Deuil et Mélancolie : à partir de 1915, l’ombre de l’objet transforme le sujet en objet des exigences de l’objet, comme le remarque René Roussillon.

3 J.-L. Donnet définit l’agir de parole comme « énoncé égosyntone qui négative la réflexivité » (Une traversée du site analytique, Paris, SPP éditions, 2017, p. 68).

4 Didier Anzieu évoque les premières transmutations sémantiques quand le bébé boit le lait, boit sa mère des yeux et boit ses paroles.