La Revue Française de Psychanalyse

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Le non-moi
Entre stupeur et symptôme

Rfpsy : Laurent Danon-Boileau, pouvez-vous nous dire quelques mots de ce qui a inspiré votre dernier livre, Le non-moi, entre stupeur et symptôme ?

Laurent Danon-Boileau : Je ne suis pas convaincu que l’inquiétante étrangeté soit un phénomène marginal qui ne se manifeste que quand le moi du sujet est en défaut et qu’il se trouve confronté au retour du refoulé ou à un mouvement de dépersonnalisation. Je pense au contraire que l’inquiétante étrangeté est un mouvement et un sentiment fondateur de la construction du moi : l’inquiétante étrangeté qui révèle au sujet son contact avec le non-moi. Qu’il s’agisse de l’autre, de l’inconscient, de l’objet en tant qu’il manifeste de l’intérêt pour un tiers. Le non-moi constitue le fondement et le point de départ du moi. Dans une expérience qui ne peut pas être en tout assimilé avec ce que l’on imagine du ça. Parfois cela engendre la stupeur. Parfois, quand la psyché dispose d’une capacité de surplomb suffisant, cela fait symptôme.

Un des enjeux psychiques important dans la cure est de faire en sorte que l’affect d’étrangeté – lequel traduit bien souvent la déconvenue du sujet face à la découverte d’une représentation qui s’avère en écart avec ce que lui révèle la perception actuelle- ne soit pas uniquement de l’ordre du « désagréable ». À ce titre, mon livre constitue une défense, un plaidoyer pour l’affect d’étrangeté. Car même lorsqu’il émerge douloureusement au contact de l’impensable, même lorsqu’il exige le suspens de toute pensée et le recours à la « capacité négative », il est fauteur de connaissance et à terme de plaisir.

 

Mon livre constitue une défense, un plaidoyer pour l’affect d’étrangeté

Bien entendu, la question du non-moi n’a de sens que pour le retour qu’elle implique vers la question de ce que peut être le moi. Classiquement, le moi comme on sait se définit comme un effort de cohésion, ou comme instance intermédiaire entre ça et surmoi, voire comme devenir du ça enfin civilisé. Ce qui prévaut, quel que soit le point de vue où l’on se place, c’est l’effort de consistance. Mais cette dimension de consistance, cet effort de cohésion, de négociation entre monde interne et externe, entre ça et surmoi, me semble parfois ressortir à une obstination et à une exigence identitaire qui peut porter atteinte à la vie psychique. Quand le daimôn du sujet prévaut sur la prise en compte de ce qui peut advenir d’autre en lui et à son contact, quand il devient hostile à toute étrangeté à tout hasard, à toute tuchè par souci d’identité à soi-même, qu’il devient hostile à tout ce qui peut être autre, il y a tout lieu de craindre le pire. Tout ceci renvoie au fond à la question de savoir comment s’organiser face à ce qui est étranger tant en soi que devant soi et préserver une dimension de conflit essentielle à la manifestation du vivant.

Le non-moi […] est aussi présent dans ce que le sujet contient de plus sage et de plus conscient en lui, je veux dire le langage et les mots.

Mon idée (si tant est qu’elle soit mienne) c’est que tout processus est passible de retournement et peut constituer la meilleure ou la pire des choses. Tel est le cas pour le transfert comme pour le refoulement. Le transfert comme le refoulement peuvent permettre ou au contraire entraver la vie psychique comme le mouvement de la cure. Il en va de même du moi dont la constitution et la vie sont crucialement dépendante d’un non-moi qui ne saurait être identifié en tout à la réalité extérieure ni à l’objet. Le non-moi c’est fondamentalement ce qui fait que le sujet, contrairement au charbonnier, n’est pas maître chez lui. C’est l’inconscient, assurément, mais un inconscient dont on se réjouirait qu’il conserve une salutaire dimension trublionnaire. D’ailleurs le non-moi n’est pas que cela. Il est aussi présent dans ce que le sujet contient de plus sage et de plus conscient en lui, je veux dire le langage et les mots. En effet le langage – et particulièrement le langage en analyse – est l’une des manifestations les plus profondes de notre intimité. Mais c’est également la part de nous-même la plus socialisée, la plus étrangère. En effet, chacun des vocables que nous utilisons nous a préexisté et son emploi se poursuivra au-delà de nous. Rien n’est plus anonyme qu’un mot. Et pourtant, si nous le prononçons, si nous l’écrivons, quelque chose de notre intimité vient signer sa forme pour lui donner un tour foncièrement singulier.

Assurément, ce qui vient d’être dit est phénoménologique. Mais cela souligne d’emblée l’intrication décisive que le non-moi a avec tout ce qui est du registre du moi. D’une certaine façon, en tout domaine, le travail psychique au cours de l’analyse consiste à tenter de rendre compatible avec le moi du sujet psychique ce qui initialement est à son contact et constitue sa négation. Ce peut être l’inconscient dans ses manifestations symptomatiques. Ce peut être la langue. Ce peut être la réalité en tant qu’elle résiste aux projections et aux vœux de toute puissance. Ce peut être l’objet en tant qu’il destine son intérêt à un tiers. Dans toute ces situations le sujet psychique a affaire avec ce qui n’est pas lui. Il peut avoir recours à trois types de réponses. Il se fige, il se déforme ou il explose. La seule réponse vivante est la déformation. Toute la question est de savoir jusqu’où un sujet psychique peut se laisser déformer. Sans déformation opérée par l’autre (qu’il s’agisse de l’inconscient, de l’objet, d’une personne aimée, d’un patient) – autrement dit sans laisser au non-moi sa part d’effet sur le moi – rien n’advient sinon la répétition morne qui n’entend que soi et rien d’autre. Pourtant évidemment, si l’appropriation du moi par le non-moi fait effet de colonisation au point que le moi ne peut plus protester de sa distance et de son altérité au non moi, rien de vivant n’est plus en jeu non plus.

Dans mon travail d’écriture, le non-moi est également la représentation que je peux me faire de mon éventuel lecteur de ses attentes de ses incrédulités de ses certitudes. Aussi, ce que je dis, je ne le dis pas pour moi. Je ne le dis pas non plus pour quelqu’un de radicalement étranger. Je le dis pour l’autre que je m’invente au fil du déroulement de l’histoire.

 

L’ouvrage

Le moi n’est pas cette part de soi-même sur laquelle on peut se reposer sans arrière-pensée. Le moi n’est pas, tant s’en faut, la raison même. En partie inconscient, il s’agite pour faire croire qu’il maîtrise ce qui lui échappe, si bien qu’entre le moi et un «non-moi» on ne sait pas toujours où on en est.
L’auteur procède par chapitres non conclusifs, parfois par fragments : ce qui n’est pas moi «ne peut se dire que dans le divers et l’erratique». Et, comme il faut des prises sûres quand on éprouve que le propre d’un sujet, c’est le regard qu’il pose sur ce qui n’est pas lui – pour s’en émerveiller, s’en trouver réveillé, ou pour s’en offenser –, les contours décrits font appel à des connaissances et des pratiques affirmées et précises : en psychanalyse, en thérapie d’enfants autistes, en linguistique, en littérature.

Cette nouvelle histoire du moi, décrite via ce qui n’est pas lui, s’adresse à qui attend des livres un compagnonnage solide et délicat. «Le moteur même de mon propos, écrit Laurent Danon-Boileau : la pensée du lecteur, avec tous ses méandres et digressions. Ce que j’en imagine me soutient et me tient constamment en dialogue.» Quand le lecteur du livre ne se distingue plus du moi de l’auteur (ou de son non-moi)…

Le non-moi, entre stupeur et symptôme, Paris, Gallimard, « Connaissance de l’Inconscient », novembre 2017.

 

Crédit image :
Courtoisie de Laurent Danon-Boileau