La Revue Française de Psychanalyse

Eva Freud, 1924-1944 : une adolescente rebelle et oubliée

Eva Freud, 1924-1944 : une adolescente rebelle et oubliée

Entretien avec Isabelle Sieurin

Bernadette Ferrero-Madignier, Jean-Yves Tamet

Et maintenant, un souhait un peu sentimental. Cela me fait vraiment de la peine qu’une jeune femme aussi ravissante et intelligente qu’Eva ne laisse aucune trace, sinon dans le souvenir de quelques prélats catholiques… Je me demandais s’il ne serait pas possible que la photographie qu’elle avait prise avec papa et toi, sans doute la dernière de papa, puisse être un jour utilisée dans une biographie, en mentionnant le nom d’Eva. Une toute petite place à côté de son grand-père immortel.

Lettre d’Henny Freud à Anna Freud. Philadelphie, 20 février 1950, Bibliothèque du Congrès de Washington.

Bernadette Ferrero-Madignier, Jean-Yves Tamet : Isabelle Sieurin, vous avez publié en 2018 : Qui a tué Eva Freud ? Fragments d’une vie à Nice.Comment est né ce projet alors que jusqu’à présent peu d’auteurs ont cherché et écrit sur cette jeune fille ? Pourquoi vous êtes-vous approchée de ce thème, quel est le chemin qui vous a fait rencontrer votre sujet et comment avez-vous organisé vos recherches, puis construit votre démarche ?

Isabelle Sieurin : Tout commence au lycée Calmette, à Nice, par une plaque commémorative qui n’a pas été apposée à l’initiative de l’Éducation nationale, mais par une association : l’AMEJDAM (Association pour la mémoire des enfants déportés des Alpes-Maritimes). Cette plaque se souvient de l’assassinat par les nazis, avec la collaboration des autorités françaises de l’époque, des seize élèves juives du lycée de jeunes filles de Nice, aujourd’hui lycée Calmette où j’enseigne la philosophie. Dans le cadre d’un projet pédagogique sur la mémoire et l’Histoire, j’ai voulu reprendre la démarche de l’association. Il s’agissait de faire participer les élèves à la recherche des traces dérisoires, mais présentes, dans les archives du lycée, des noms des petites disparues. Simone Jacob, future Simone Veil et ses sœurs, rescapées de la Shoah, figurent notamment dans ces registres. Lors d’un hommage à Simone Veil en février 2018, des travaux pédagogiques ont été initiés pour cet événement, ce qui n’avait pas été le cas, douze ans plus tôt, pour la cérémonie d’apposition de la plaque à la mémoire des élèves déportées. La démarche du travail mémoriel semblait, en effet, ne pouvoir surgir que dans un temps plus éloigné du drame originel, bien après la Shoah. Un besoin de mémoire, plus qu’un devoir formel et imposé de l’extérieur se fait ressentir, dans cette période d’effacement progressif et quasi total des pauvres traces et témoignages directs sur cette époque.

En feuilletant le vieux registre des entrées et sorties des élèves dans les années de guerre, au détour d’une page, parmi d’autres noms notés de cette écriture vieillotte, appliquée et penchée, un nom, tout à coup, m’a interpellée :

J’ai lu :

Eva Freud, née le 3 septembre 1924 à Berlin. Adresse : Grand Palais, 2 bd de Cimiez. Classe : première A.1, demi-pensionnaire. Profession du père : photographe. Date de sortie du lycée : 21 avril 42.

Cette Eva avait-elle un lien avec Sigmund Freud ? Et si oui lequel ?

J’ignorais tout d’Eva jusqu’à ce que je découvre sa trace au lycée Calmette. J’ai alors tapé Eva Freud dans un moteur de recherche. Les premières informations parvenues m’ont dirigée vers un article passionnant de Pierre Segond (Segond, 1992), psychologue, chercheur au CNRS, qui a enquêté, le premier, sur la jeune fille dans les années 1980, lorsque les différents témoins-clés de cette affaire étaient encore en vie. Deuxième résultat intéressant : à la Bibliothèque du Congrès de Washington est conservé le fond Sigmund Freud. Un carton contient des documents concernant sa petite fille Eva ! Le lycée Calmette, petit lycée de province, m’a conduite vers la plus grande bibliothèque du monde en ouvrages et en références.

J’apprends ainsi qu’Eva Freud était bien la petite-fille de Sigmund Freud, fille d’Oliver Freud son fils et d’Henny Fuchs, née en 1924 à Berlin. Eva et ses parents, comme Juifs, durent fuir le nazisme en 1933. Elle avait 9 ans lorsqu’elle arriva à Paris puis déménagea à Nice, âgée de 10 ans, en 1934. Eva fut scolarisée cette année-là au lycée de filles de Nice.

Pourtant une énigme se pose : son nom n’apparaît pas sur la plaque du lycée Calmette. Eva était juive. Je savais qu’au même moment le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, son grand-père, dut fuir les persécutions antisémites à Vienne et se réfugier à Londres en 1938 au moment de L’Anschluss, grâce à la protection de la princesse Marie Bonaparte. Cette infime trace de la présence d’Eva Freud au lycée, convoque une pulsion d’enquête née d’une fascination et de l’intuition d’avoir trouvé la trace d’une existence oubliée. Dans les divers travaux consacrés à la famille Freud (de Mijolla, 2010), seules quelques lignes, dans le meilleur des cas, évoquent Eva. Comment put-elle échapper aux persécutions nazies alors que Sigmund Freud était déjà à Londres, que ses sœurs furent assassinées dans les camps de mise à mort nazis ? Pourquoi se retrouva-t-elle à Nice au lycée de Jeunes Filles ? Que devint Eva Freud ?

J’ai donc « pisté » Eva, tiré sur un fil et la pelote s’est progressivement dévidée. Les découvertes fortuites, fausses pistes, rencontres, interviews des anciennes élèves du lycée dans les années de guerre, consultations d’archives, parfois à la manière d’une enquête policière, ont mis en évidence symétries et recoupements entre hier et aujourd’hui. Le récit de l’enquête, à la première personne, s’articule autour de la retranscription des témoignages de 2016 et ceux recueillis par Pierre Segond lorsque les témoins, toujours en vie, étaient plus nombreux. Différentes correspondances, celle d’Eva avec ses amies, avec ses parents et quelques lettres de ses grands-parents, Sigmund et Martha Freud provenant de la Bibliothèque du Congrès de Washington, archives scolaires et hospitalières scandent également la chronique que j’ai commencée à entreprendre.

Il s’agit peut-être moins de savoir comment Eva est morte que comment elle a vécu sa courte existence, quels sont les petits détails qui la rendent vivante. En cela je me suis inspirée de Daniel Mendelsohn dans le récit de son enquête sur sa famille, notamment lorsqu’il écrit (Mendelsohn, 2007) :

« C’est seulement en écoutant Jack Greene que j’ai compris que j’étais à la recherche de la mauvaise histoire, l’histoire de la façon dont ils étaient morts, plutôt que celle dont ils avaient vécu. Les circonstances particulières des vies qu’ils avaient vécues étaient, inévitablement, les choses impossibles à mémoriser qui font la vie quotidienne de chacun. C’est seulement lorsque la vie quotidienne prend fin, quand le fait de savoir que vous allez mourir dans trois mois plutôt que le lendemain ressemble à une oasis de ‟sécuritéˮ que de tels détails perdus paraissent rares et beaux … Et une fois de plus, nous avons appris qu’il existe encore, chose surprenante, beaucoup plus de preuves de ces vies et de ces morts ordinaires que vous ne l’aviez imaginé au départ. »

À partir du moment où il comprend comment les membres de sa famille sont morts, il saisit aussi que le plus important pour les rendre présents consiste à récolter des informations, même fragmentaires et dérisoires, sur leur vie. Les photographies jouent également un rôle essentiel dans le livre de Mendelsohn. Ainsi, lorsque j’ai découvert les photos d’Eva, j’ai mieux saisi ce besoin de savoirque déclenchent portraits et photos de famille.

J’ai aussi voulu comprendre pourquoi elle a immédiatement suscité en moi une telle attraction, un désir de connaître sa vie et de transmettre son histoire, Eva Freud est devenue une affaire personnelle. Car enquêter sur Eva, c’est aussi parler de Nice, d’une géographie intime : Nice aujourd’hui, hier, connue, mal connue, aimée, détestée, autrefois et récemment meurtrie, où je suis née, où je vis, qu’elle n’a pas voulu quitter, où elle passera la majeure partie de sa courte existence. Les lieux de vie, de joie, d’espoir et de désespoir d’Eva, le lycée de jeunes filles, le Grand Palais, le Palais Galatée, les plages de la Promenade, les studios de la Victorine, l’hôpital Saint-Roch sont autant de facettes qui parlent aujourd’hui encore de cette ville.

Dans l’iconographie disponible sur internet, il existe quelques rares photos d’Eva enfant. L’une d’elles retient mon attention : Eva, les cheveux courts, porte une petite robe au crochet, elle a environ 2 ans. Assise sur les genoux de son grand-père confortablement installé dans un fauteuil en rotin, elle s’agrippe affectueusement à son cou. Sa mère, debout, est derrière eux, dans une attitude protectrice. La photo a été prise en juillet 1927, à côté du perron d’une maison de vacances.

J’apprends dans l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco (Roudinesco, 2014) que la naissance d’Eva fut une source d’apaisement et de grande joie pour Freud. En effet, elle naquit un peu plus d’un an après la mort, en juin 1923, du petit fils chéri, Heinerle, âgé de 5 ans, fils de sa fille Sophie morte elle-même, à 27 ans, en 1920. Très affaiblie par une troisième grossesse non désirée, la fille adorée de Freud succomba à la grippe espagnole. Freud avait encouragé Sophie à accepter cette nouvelle grossesse et n’avait peut-être pas su comprendre son désarroi. Il regretta le conseil donné à sa fille à propos d’un éventuel avortement et opta pour une nouvelle position, cette fois beaucoup plus libérale sur le sujet. Mais surtout Freud, accablé par ces deuils successifs, écrivit le 15 février 1920 (Freud, 2012) :

« Le destin malheureux de ma fille me semble comporter un avertissement qui n’est souvent pas pris avec assez de sérieux par notre corporation. Face à une loi inhumaine et dépourvue d’empathie, qui impose même à la mère qui ne le veut pas la poursuite de la grossesse, le médecin devrait manifestement se faire un devoir d’enseigner les voies appropriées et inoffensives susceptibles d’empêcher les grossesses non désirées, dans le cadre du mariage. »

Cette nouvelle petite-fille, irrésistible avec ses grands yeux noirs rieurs et sa chevelure sombre déjà étonnement abondante, bouleversa Freud alors endeuillé. À partir des photos, j’imagine Evchen[2] gazouillant et regardant son grand-père comme si elle le suppliait d’oublier un peu son chagrin. C’était ainsi que tous ceux qui l’aimaient la nommaient. La ressemblance d’Eva avec les deux disparus, le petit Heinerle et sa mère Sophie, frappa ses grands-parents et en particulier son grand-père qui écrivit à Anna le 27 décembre 1926 (Freud, 2013) :

« La plus forte impression que j’ai de Berlin est la petite Evchen. Une réplique précise de Heinerle, visage carré aux yeux noirs comme du charbon, le même tempérament, facilité d’élocution, intelligence, a fort heureusement l’air plus résistant, ne se sentait pas bien et, dans un premier temps n’a pas été gracieuse. »

Et, quelques mois plus tard le 20 avril 1927 (Freud, ibid.) :

« Je te joins un petit portrait d’Eva, rapporte-le, je trouve la ressemblance de plus en plus bouleversante. »

Lettre d’Eva Freud du 13 août 1942 (Droits réservés Bibliothèque Sigmund Freud).

Les prénoms des enfants font-ils d’eux des revenants ? À en croire le fondateur de la psychanalyse, Eva serait comme le fantôme à deux faces, à son insu, de Sophie et de son fils. Un être disparu est remplacé par un autre qui porte son nom et ne provoque l’affection que parce qu’il rappelle celui qui n’est plus et qui était aimé avant lui. Mais Eva ne porte le prénom d’aucun disparu. Le prénom Eva, Ève, signifie la vie en hébreu… C’est sa cousine Sophie, la fille de Martin qui porte le prénom de sa tante défunte, selon le vœu du grand-père. Sur ce cliché, la petite Eva est pleine de vigueur, la vie même. L’ombre du passé ne ressurgit pas. Mais alors de quoi et de qui est-elle le nom ? Autant de questions auxquelles tente de répondre ce livre.

B. F.-M., J.-Y. T. : Avec ce livre sont convoqués des lectrices et lecteurs qui ont pu connaître la jeune fille au nom étranger dans cette cité de Nice, et peut-être même se sont-ils même souvenu de son nom, Freud. Certains se sont-ils reconnus dans cette histoire ? Ont-ils retrouvé un contact avec leur adolescence passée en cette intense période de troubles ?

I. S. : Les murs du lycée de Nice sont ventriloques. Ils parlent d’histoires oubliées ou mal connues pour ceux qui savent entendre. Eva a vécu dans une famille au nom tout aussi célèbre que banni à l’époque, parce que juif. Avec les rêves, les craintes d’une jeune fille comme tant d’autres, Eva grandit dans une famille ordinaire et exceptionnelle à la fois sur laquelle la figure du grand homme planait comme une figure tutélaire et une ombre portée.

Des jeunes filles se côtoyèrent, dans ce lycée, pendant la guerre. Certaines étaient juives et, parmi elles, certaines moururent, d’autres survécurent. Deux d’entre elles, Simone et Eva, se fréquentaient. En effet, Simone Veil évoque Eva Freud dans son autobiographie (Veil, 2007). Elles eurent des destins tragiques qui se firent étrangement écho. Alors que Simone Veil fut arrêtée à Nice puis déportée, qu’elle mit plus tard en œuvre la loi sur l’IVG, Eva Freud échappa aux bourreaux, mais mourut des suites d’un avortement clandestin. Eva Freud, née à Berlin en 1924, mourut à 20 ans, à Marseille, au moment de la libération de Nice en 1944, lors d’une intervention chirurgicale sur des abcès au cerveau consécutifs à une septicémie provoquée par un avortement. Mais ses parents, sa famille ne surent jamais à quoi elle succomba réellement. La grippe espagnole masqua la grossesse non désirée de sa tante Sophie quelques années plus tôt. Le motif de la grippe fut également utilisé pour dissimuler les causes réelles du décès d’Eva à sa famille.

Les rares témoins interrogés, qui ont connu la jeune fille, parlent à propos d’elle de ce je ne sais quoi, d’un charme envoutant qui me l’a fait aimer, comme un personnage romanesque et réel en même temps. Quelques traces, juste avant la disparition totale. Eva et ses parents perdirent la nationalité française quelques années après l’avoir obtenue, furent spoliés de leurs biens, des deux studios photo qui permirent à Oliver de faire vivre sa famille à Nice, en vertu des lois anti-juives de Vichy. Ils quittèrent Berlin gangrené par l’antisémitisme, s’installèrent à Paris puis à Nice. Mais lorsque la zone sud fut occupée par les Allemands, il fallut fuir encore.

La Bibliothèque Sigmund Freud de Paris[3] m’a également fait parvenir des photos et des lettres d’Eva à son amie et confidente Nicole Dreyfus. Une lettre en particulier témoigne du conflit intense qu’Eva et sa mère vivaient. Quant à Nicole, elle était issue d’une vieille famille juive alsacienne. Elle n’était rien moins qu’une descendante d’un cousin d’Alfred Dreyfus. À la mort de son père, en 1937, elle s’installa avec sa mère à Nice où elle fut inscrite au lycée de jeunes filles. C’est à cette époque qu’elle fit la connaissance d’Eva qui avait exactement le même âge qu’elle. En 1943, à l’arrivée des Allemands à Nice, Nicole et sa mère obtinrent des faux papiers par un réseau de Résistance et se cachèrent à Monaco. En mars 1944, avec l’aide de cousins qui vivaient en Suisse, elles trouvèrent refuge à Megève jusqu’à la fin de la guerre. À la Libération, Nicole devint avocate et défendit, plus tard, la cause anticolonialiste en s’engageant dans la défense de militants nationalistes et communistes du FLN. Il n’est sans doute pas étonnant qu’Eva et Nicole, deux personnalités indépendantes et charismatiques, furent liées par une amitié très forte. Sur la photo de terminale philo, Eva avait à sa gauche le professeur de philosophie, Monsieur Margot-Duclos et à sa droite Nicole Dreyfus.

B. F.-M., J.-Y. T. : Pourquoi avoir choisi dans ce titre, plus particulièrement le verbe « tuer » : Qui a tué Eva Freud ? Imaginez-vous une responsabilité individuelle ? Faites-vous allusion aux conditions troublées de cette période à Nice ?

I. S. : Nous voulions, avec mon éditeur, un titre marquant qui suscite le désir de lire le livre comme une enquête. Mais je désirais surtout que ce titre interroge sur le fait qu’Eva est avant tout une victime à plusieurs titres. Dans d’autres circonstances, sa vie, ses décisions et son caractère auraient probablement été différents. En premier lieu, les nazis traquèrent la famille Freud. Même si Eva ne fut pas prise dans une rafle, elle dut se cacher. Cette période de vie clandestine et brutalement très solitaire pour une jeune fille très sociable entraîna des conséquences terribles sur sa destinée. Sa relation avec le professeur de sciences alors même qu’elle aimait son fiancé russe Wova et qu’ils devaient se marier, son avortement, relèvent, selon moi, d’un comportement à la fois désespéré et totalement désorienté en cette époque de menace d’arrestation. Eva fut également victime des mœurs de la société d’alors à l’encontre de jeunes femmes qui subissaient des avortements clandestins dans des conditions abominables et souvent mortelles. La jeune fille impatiente de vivre sa vie, amoureuse de Nice, qui voulait être libre, fut donc un personnage tragique.

Le livre, illustré de nombreuses photographies prises par Oliver Freud, le père d’Eva, évoque l’album de famille. Comme dans une tragédie antique, la famille d’Eva ne parvint pas à l’aider et participa, sans le vouloir, à sa perte. Oliver et Henny Freud les parents d’Eva étaient totalement dépassés par leur fille et sa personnalité forte et fragile à la fois. Eva refusa de les suivre lorsqu’ils décidèrent de fuir aux États-Unis ! Les lettres d’Eva à ses amies, les personnes qui l’ont connue, témoignent de son fort désir d’intégration en France et de son amour de la langue française qu’elle écrivait et parlait remarquablement. Un des derniers portraits photographiques d’Eva, en 1943-1944, la révèle soigneusement apprêtée, avec une coiffure en coque, à la mode à cette époque. Un petit drapeau bleu, blanc rouge est accroché à la photo ! Eva était amoureuse d’un jeune Russe, Vladimir Mazel, surnommé Wova et souhaitait rester proche de lui, à Nice. Martha et Anna, alors en Angleterre, avaient des nouvelles sporadiques de Nice. Inquiète du sort de sa petite fille, Martha écrivit à ses parents :

« Nous avons appris la nouvelle quelque peu rocambolesque que votre petite Eva est fiancée, mais je ne le croirai vraiment que lorsque vous me l’écrirez ![4] »

Même si Eva était très mûre pour son âge, si le passage de la frontière était très risqué également, Oliver et Henny finirent par se résoudre à la laisser seule dans la ville occupée et sous la menace d’Aloïs Brunner, responsable de la Gestapo locale ! D’une certaine façon, les prêtres qui l’avaient incontestablement protégée voulurent « éliminer » son identité juive en l’incitant à la conversion au catholicisme. L’abbé Girault, résistant, aumônier du lycée, directeur de conscience très apprécié des élèves put influencer Eva dans cette « décision ». Elle qui avait souhaité faire sa bat-mitsvah à l’âge de 12 ans, alors qu’elle venait d’une famille juive, mais athée, fut baptisée Eva-Marie. Le père Barbe, aumônier à l’hôpital Saint-Roch, la soutint également dans sa longue agonie. Elle avait apparemment consenti à cette conversion et peut-être la désirait-elle. Mais elle était encore mineure et sans la possession de tous ses moyens pour faire un tel choix à ce moment-là. Après la mort d’Eva, de nombreuses lettres des deux prêtres à ses parents, alors aux États-Unis, témoignent de leur sincère attachement à la jeune fille.

Eva Freud et Nicole Dreyfus dans Le misanthrope de Molière, Lycée Calmette, Nice, 1942 (Droits réservés Bibliothèque Sigmund Freud).

Lorsque les parents d’Eva finirent par accepter de partir sans elle aux États-Unis, ils confièrent leur fille au psychanalyste Laforgue qui vivait, à cette époque, dans le Var. Eva souffrait en effet de migraines et de troubles, qu’elle-même appelait sa « maladie mathématique[5] ». Mais Laforgue « tua » Eva une deuxième fois. Lui qui était censé la protéger et prendre en charge ses difficultés, la jugea très sévèrement alors que la jeune fille était morte depuis peu. Il écrivit à son propos à la Princesse Marie Bonaparte :

« En ce qui concerne Eva Freud, je l’avais confiée à Stern pour un traitement bien difficile dans ces conditions vu sa névrose qui l’empêchait de suivre le moindre conseil. Elle n’a jamais voulu quitter Nice malgré nos efforts pour l’envoyer avec Stern et sa famille dans notre propriété de Tourtour dans le Haut Var qui a servi de refuge à bien des gens que nous avons pris sous notre protection. Elle est morte le 4 novembre 44 à Marseille où elle avait été opérée d’un abcès du cerveau consécutif à une infection causée par des manœuvres abortives. Elle était fiancée à un brave garçon actuellement à Paris. Celui-ci ne savait rien du drame, c’est un autre, un universitaire agrégé qui en paraît responsable alors qu’il n’a été que l’instrument de la névrose de la pauvre Eva [6]. »

Après la guerre, Laforgue fut mis en cause pour ses tentatives de collaboration avec l’Institut Göring de Berlin contrôlé par les nazis. De nombreux psychanalystes de la Société psychanalytique de Paris avaient choisi l’exil ou la résistance. D’autres exerçaient clandestinement après la fermeture de la Société en 1942. René Laforgue s’était alors défendu en arguant qu’il avait facilité le passage d’Olivier Freud aux États-Unis. Étrangement, il appela sa fille, née après la mort d’Eva, Ève. Laforgue souhaitait partager la responsabilité d’Eva avec un autre psychanalyste, Juif allemand, Henri Stern.

La femme de Stern demanda à leur fille Anne-Lise qui avait deux ou trois ans de plus qu’Eva de s’occuper de la jeune fille. Anne-Lise et Eva devinrent amies et se tinrent compagnie dans leur solitude respective. Anne-Lise quitta Nice pour Paris où elle fut dénoncée comme Juive et déportée à Auschwitz en avril 1944. Ce même printemps 1944, Eva tomba enceinte et subit cet avortement qui lui fut fatal. À son retour des camps en juin 1945, Anne-Lise constata la disparition d’Eva et, dans une lettre à Ernest Freud, un des deux fils de Sophie, l’amie d’Eva s’interroge :

« Où est-elle morte ? Où est-elle enterrée ? À Nice, dans le coin où habitait Laforgue ? Sous quel nom ? Cela a dû se passer juste avant la Libération de la France. Dès lors, ça aurait pu être sous son vrai nom … Aujourd’hui il me semble incompréhensible … que personne, immédiatement après la guerre, n’ait véritablement fait de recherche à ce sujet. Il est vrai nous étions tous très occupés. J’avais moi-même vécu tant de morts sans sépulture qu’à l’époque j’ai probablement compté la douce Eva parmi les autres » (Stern, 2004).

Pour la psychanalyste Anne-Lise Stern, Eva était « vaguement en analyse ».

Eva, son histoire, les lieux où elle a vécu m’habitent depuis trois ans maintenant. J’ai l’impression qu’ils font partie de moi, qu’ils ont suscité un élan narratif. Ils m’ont aidé à oser davantage, à m’engager dans ce qui m’intéresse vraiment : apprendre, transmettre, écrire. Je me suis trouvée confrontée avec moi-même pour parvenir à mettre en œuvre ce texte comme si, en quelque sorte, les morts m’y assignaient. La découverte d’archives fait résonner une histoire commune qu’il ne tient qu’à nous d’aller déterrer et qui renvoie aussi à la difficulté de traiter de cette Histoire mondiale, mais aussi locale.

Mais au-delà de tous les petits détails découverts sur sa vie, Eva reste pour moi la « mystérieuse » qui hante mes rêveries. Une sorte d’inspiratrice et de muse. J’ai été touchée dans mes cordes les plus profondes, émue, mais aussi exaltée par sa personnalité, sa beauté, ses fragilités, à la manière dont Yves Bonnefoy écrit :

« Je me demande s’il n’arrive pas que nos lectures nous rêvent, faisant de nous les jouets de forces qui sont actives dans les phrases que nous lisons ; et s’il ne fallait pas se réveiller de certaines pour mieux comprendre la vie » (Bonnefoy, 2017).

B. F.-M., J.-Y. T. : Ce travail rassemble archives et documents, « objets-témoins » de l’Histoire et de sa transmission et spécifiquement de celles qui ont trait à la Shoah. Pourriez-vous nous dire comment votre travail d’enquête s’est engagé pour aller découvrir ces traces ?

I. S. : Les documents sur lesquels j’ai travaillé pour le livre sont ceux que la bibliothèque du Congrès m’a envoyés. Depuis la publication, je me suis rendue à Washington. Pas d’enquête donc, sans séance réelle aux archives. J’avais déjà parcouru, pendant plusieurs mois, les archives départementales des Alpes-Maritimes, celles du cimetière de Marseille ainsi que celles du lycée. La consultation du vieux registre du lycée de jeunes filles de Nice a exercé sur moi et sur mes élèves une force émotionnelle et le désir d’en savoir plus. Manipuler de vrais documents, tourner des pages, voir les fiches, sentir leur odeur de vieux papiers classés, entendre le bruit des chemises cartonnées et des dossiers lorsqu’on les sort de leur boîte, constitue une expérience humaine et scientifique d’une grande richesse.

À Washington, j’ai eu devant moi les lettres d’Eva et celles de ses correspondants, écrites sur les feuillets manipulés autrefois par les protagonistes de cette histoire eux-mêmes et non plus des documents pdf dématérialisés dans une boîte mail. Quelque part, dans les sous-sols de la plus grande bibliothèque du monde, la fameuse box 8 m’attendait, avec les treize autres boîtes estampillées : Oliver and Henny Freud collection. Pourtant, pas si simple d’y accéder depuis que j’ai découvert la présence d’Eva sur le registre du lycée ! Dans le tunnel de la bibliothèque américaine, se fier aux panneaux indicateurs pour trouver son chemin est impératif. Un couloir immense conduit directement de la salle des enregistrements à la salle de lecture des manuscrits. Bibliothèque parfaite, interminable, car l’administration américaine impose une sorte de Dédale de Minos.

Entre le Thomas Jefferson Building, et le James Madison Memorial Building, bâtiments de la bibliothèque, une bonne dizaine de minutes de marche dans les couloirs labyrinthiques est nécessaire avant de découvrir les grimoires gribouillés par les copines d’Eva, les lettres d’amour de Wova, et autres archives personnelles. Très loin de Nice, des centaines de photos d’Eva et de ses parents. C’est elle surtout qui tient incontestablement la vedette.

Toute une vie, de la box 8 à la box 14. Bébé avec Henny. Petite fille épanouie et aimante avec ses grands-parents maternels. En classe, à Berlin, entourée de petites têtes blondes. Elle est la seule brunette et ne regarde pas dans la même direction que les autres. Toujours ses yeux noirs, rieurs et graves qui illuminent déjà d’une grâce indicible. Et puis enfin Eva à Nice. La Promenade, le Grand Palais, le lycée, les plages, le Château. Ville spectrale et vivante. Notre topographie affective à toutes deux. Les images de ces paysages familiers surgissent de l’autre côté de l’Atlantique, dans la grande bibliothèque américaine. Eva, sur une photo, est en maillot de bain pailleté, étendue sur les galets de la plage Beau Rivage. Ses tresses sont attachées sur le haut de sa tête et elle sourit, heureuse d’être là. Insouciante. En apparence. Car la voilà à 12 ou 13 ans, ce moment où l’on cesse d’être un enfant. Sur cette photo, elle est vêtue d’une robe avec un col rond en dentelle et un petit collier de perles noires entoure son cou comme une petite fille modèle. Elle est tout contre sa mère, leurs joues se frôlent, leurs mains se touchent à la manière des portraits médaillons ovales du xixe siècle. Mais les lèvres d’Eva sont légèrement pincées, comme si elle voulait mettre une distance entre sa mère et elle. Une petite fille ? Une jeune fille ? Un fil ténu la sépare tout autant de l’enfant que de la jeune fille. Mais surtout, elle a ce regard inquiet, un peu dans le vide comme si elle savait déjà qu’il fallait se préparer à un nouvel exil et qu’un drame couvait.

Retour à Nice. Une fois la tâche bien avancée, ce travail de recherche et d’écriture a donné lieu, avec une de mes classes, à un spectacle de lecture théâtrale de la correspondance d’Eva Freud et de son amie Hélène Dub, une jeune juive tchécoslovaque, réfugiée dans l’arrière-pays niçois. La jeune fille, âgée de 15 ans, comme Eva, orpheline et sans papiers, fut recueillie à Nice, chez les Freud, pendant six mois. J’ai retrouvé cette amie d’Eva, toujours en vie et recueilli son précieux témoignage. Les lettres d’Eva ayant très probablement été interceptées par la Gestapo, Hélène ne les a pas reçues en 1943, mais, soixante-dix ans plus tard, elle a eu connaissance par les élèves d’aujourd’hui qui les lui ont lues ! Avec son discret, mais néanmoins charmant petit accent allemand, Hélène a introduit le spectacle, au Centre culturel franco-allemand de Nice, avec ce texte :

« Ce que vous allez entendre ce soir est à la fois proche et lointain. Ce sont des années qui ont forgé ma vie. Lointain, car tant d’années se sont écoulées. La correspondance avec Eva que vous allez entendre ce soir n’est qu’un petit aperçu. Le reste a disparu dans les arcanes de la Gestapo. Cette correspondance, j’ai eu bien de la peine à la relire. Il y a peu de temps et par bribes seulement. Trop de souvenirs terribles s’y rattachaient. Et pourtant il est bon de jeter un coup d’œil sur le quotidien de deux adolescentes sous l’Occupation allemande. La vie continuait, si semblable à la vôtre avec ses plaisirs, ses regrets, ses peines. Certaines vies se taisaient parfois tout à coup, parfois pour toujours. Nous pensons ce soir à Eva, à sa soif de vivre, à tout ce qu’elle aurait pu nous apporter, à toute la force de vie qui était en elle. Quel dommage ! Eva est morte parce qu’elle était juive et parce qu’elle était femme. »

Puis les voix des adolescents se sont affirmées, peu à peu, dans un présent éternel. Une autre manière de tenter d’échapper au temps et à l’oubli est d’écouter, en guise de conclusion, la voix d’Eva :

« Nice le 12 février 1943

Dis-moi, Hélène est-ce que tu trouves le temps de penser un peu à toi, je veux dire sur ce qu’on peut appeler philosophiquement les problèmes de la vie en général et par rapport à̀ toi ? Toi tu me parais avoir trouvé un certain équilibre. Je t’envie, car plus je me creuse, et pire c’est. Alors je préfère tout laisser dans le vague, c’est plus simple et l’on est bien plus heureux. Je n’ai pas d’ambition métaphysique ou autre, et ça ne me gêne nullement de ne pas trouver de solution à des problèmes que l’humanité se pose depuis des millénaires.

Et si je me dis que je suis convaincue de ma propre inutilité, ce n’est pas exact non plus, car il me semble que j’ai des possibilités, en puissance, virtuelles pour ainsi dire et qu’il faudra que je trouve quelqu’un qui m’aide à̀ me réaliser moi-même. Connais-tu cette maxime de Nietzsche :

« Deviens ce que tu es » ?

Eva[7]

Bernadette Ferrero-Madignier et Jean-Yves Tamet sont Psychanalystes, membres de l’Association psychanalytique de France (APF).

Références bibliographiques

Bonnefoy Y. (2017). L’écharpe rouge. Paris, Gallimard, « Folio ».

Freud S. (2012). Lettres à ses enfants. Paris, Aubier.

Mendelsohn D. (2007). Les Disparus. Paris, Flammarion.

Mijolla de A. (2010). Freud et la France (1985-1945. Paris, Puf.

Roudinesco E. (2014). Freud en son temps et dans le nôtre. Paris, Seuil.

Segond P. (1992). Eva Freud une vie, Berlin 1924 Marseille 1944. Temps mod 556.

Sieurin I. (2018). Qui a tué Eva Freud ? Fragments d’une vie à Nice. Saint-Laurent du Var, Mémoires millénaires.

Stern A.-L. (2004). Le savoir déporté. Lettre à Ernest Freud-Halberstadt, souvenirs personnels sur sa cousine Eva. Paris,Seuil.

Veil S. (2007). Une vie. Paris, Stock.

Weissweiler E. (2006). Les Freud, une famille viennoise. Paris, Plon.


[1] Un premier dialogue autour de son livre avait déjà été engagé entre Bernadette Ferrero-Madignier, Jean-Yves Tamet, et Isabelle Sieurin. Voir http://lesenfantsdelapsychanalyse.com/du-cote-des-arts/litterature/256-qui-a-tue-eva-freud-fragments-d-une-vie-a-nice-d-isabelle-sieurin

* Psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France (APF).

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[2] Surnom allemand affectueux : petite Eva.

[3] Je remercie Cécile Marcoux de la Bibliothèque Sigmund Freud pour toutes les archives transmises lors de cette enquête sur Eva Freud.

[4] Martha à Oliver et Henny Freud, Bibliothèque du Congrès de Washington.

[5] Eva à Hélène Dub, Bibliothèque du Congrès de Washington.

[6] René Laforgue à Marie Bonaparte du 2/03/45, archive personnelle P. Segond.

[7] Lettre d’Eva Freud à Hélène Dub, du 12 février 1943, Bibliothèque du Congrès de Washington.

Visuel d’ouverture: Enveloppe d’une lettre Sigmund Freud à Eva Freud (Droits réservés Bibliothèque Sigmund Freud).

Illustrations: Nous remercions Françoise Dreyfus pour le don de ces documents à la BSF.