La Revue Française de Psychanalyse

Freud dans le texte

Freud dans le texte

« DE COMBIEN DE TEMPS AVEZ-VOUS BESOIN POUR ME DÉLIVRER DE MA SOUFFRANCE ? »

Je travaille quotidiennement avec mes patients, à l’exception des dimanches et des jours de grande fête, donc habituellement six fois par semaine. Pour les cas légers ou pour la poursuite des traitements qui ont grandement progressé, trois séances par semaine suffisent  d’ailleurs. Sinon, les restrictions de temps ne procurent d’avantage ni au médecin ni au patient ; au début, elles sont totalement à rejeter. Même de courtes interruptions ne manquent jamais d’ébranler un peu le travail ; nous avions coutume de parler en plaisantant d’une « croûte du lundi » au moment de reprendre après le repos du dimanche ; quand le travail est moins fréquent, on court le risque que l’on ne puisse pas tenir le même pas que l’expérience de vie réelle  du patient, que la cure perde le contact avec le présent et qu’elle soit poussée sur des voies latérales. Il arrive aussi que l’on tombe sur des malades auxquels on doit consacrer plus de temps que la moyenne d’une heure, parce qu’ils emploient la plus grande partie de l’heure à se dégeler, à devenir tout simplement communicatifs.

Une question déplaisante pour le médecin, et que le malade lui adresse au tout début, est la suivante : Combien de temps le traitement va-t-il durer ?  De combien de temps avez-vous besoin pour me délivrer de ma souffrance ? Si l’on a proposé un traitement probatoire de quelques semaines, on se soustrait à une réponse directe à cette question en promettant de pouvoir donner un avis plus fiable une fois écoulée la période probatoire. On fait en quelque sorte la même réponse que l’Ésope de la fable au voyageur qui l’interroge sur la longueur du chemin en lui enjoignant : Marche ![1], et l’on commente cette consigne en donnant pour raison que l’on doit d’abord connaître le pas du voyageur avant de pouvoir calculer la durée de son voyage. Avec cet expédient on se ture des premières difficultés, mais la comparaison n’est pas bonne, car le névrosé peut facilement modifier son rythme et ne faire à certains moments que des progrès très lents. En vérité, il n’est guère possible de répondre à la question concernant la durée prévisible du traitement.

Sur l’engagement du traitement (1913c), OCP-F, XII, Paris, Puf, 2005, p. 167-168.

[1] L’anecdote est introuvable dans les fables d’Ésope, mais la réplique est en revanche attribuée à Till l’Espiègle.