La Revue Française de Psychanalyse

Freud dans le texte

Freud dans le texte

Auto-érotisme

« Relevons comme caractère le plus frappant de cette activité sexuelle [le suçotement] que la pulsion n’est pas orientée sur d’autres personnes ; elle se satisfait sur le corps propre, elle est auto-érotique, pour recourir à un nom introduit avec bonheur par Havelock Ellis1.

De plus, il est clair que l’action de l’enfant qui suçote est déterminée par la recherche d’un plaisir – plaisir déjà vécu et maintenant remémoré. C’est la succion rythmique d’un lieu de la peau ou de la muqueuse qu’il trouve alors la satisfaction dans le cas le plus simple. Il est aussi facile de deviner en quelles occasions l’enfant a fait les premières expériences de ce plaisir qu’il aspire maintenant à renouveler. La première activité de l’enfant, et la plus importante pour la vie, la succion du sein maternel (ou de ses succédanés), ne peut que l’avoir déjà familiarisé avec ce plaisir.  Nous dirons que les lèvres de l’enfant se sont comportées comme une zone érogène et que la stimulation par le flux de lait chaud fut bien sûr la cause de la sensation de plaisir.  Au début, la satisfaction de la zone érogène était bien sûr associée à la satisfaction du besoin de nourriture. / L’activité sexuelle s’étaye d’abord sur une des fonctions servant à la conservation de la vie et s’en rend indépendante seulement plus tard [1915]./ Quiconque voit un enfant rassasié quitter le sein et retomber en arrière, sombrer dans le sommeil, les joues toutes rouges et le sourire bien heureux, ne manquera pas de se dire que cette image reste encore la norme pour l’expression de la satisfaction sexuelle dans la vie ultérieure. Le besoin d’une répétition de la satisfaction sexuelle est ensuite séparé du besoin d’une ingestion de nourriture, séparation qui est inévitable lorsque les dents apparaissent et que la nourriture n’est plus exclusivement absorbée par succion, mais qu’elle est mâchée. Pour la succion l’enfant ne se sert pas d’un objet étranger, mais de préférence d’un lieu de sa propre peau, parce que celui-ci est plus commode pour lui, parce qu’il se rend ainsi indépendant du monde extérieur qu’il n’est pas encore capable de dominer et parce que, de cette façon, il se crée en quelque sorte une seconde zone érogène, toute inférieure qu’elle soit. L’infériorité de ce second lieu est entre autres ce qui l’amènera plus tard à rechercher les parties équivalentes, les lèvres d’une autre personne. (« Dommage que je ne puisse me donner à moi-même un baiser », pourrait-on lui faire dire).

Tous les enfants ne suçotent pas. Il est à supposer que les enfants qui en viennent à cela sont ceux chez qui la signification érogène de la zone labiale est constitutionnellement renforce. Si celle-ci subsiste, ces enfants deviendront, adultes, des gourmets de baisers, auront un penchant pour les baisers pervers ou, si ce sont des hommes, auront une forte motivation innée à boire et à fumer. Mais que s’ajoute à cela le refoulement, et ils ressentiront du dégoût pour le manger et produiront des vomissements hystériques. En vertu de l’usage commun de la zone labiale, le refoulement empiètera sur la pulsion de nourriture. Beaucoup de mes patientes affectées de troubles alimentaires, de boule hystérique, de constriction de la gorge et de vomissements avaient été, dans leurs années d’enfance, d’énergiques suçoteuses.

Sur le suçotement, ou succion voluptueuse, nous avons déjà noté les trois caractères essentiels d’une manifestation sexuelle infantile. / Celle-ci apparaît par étayage sur l’une des fonctions corporelles importantes pour la vie [1915],/elle ne connaît encore aucun objet sexuel, étant auto-érotique, et son but sexuel se trouve sous la domination d’une zone érogène. Anticipons en disant que ces caractères valent également pour la plupart des autres activités des pulsions sexuelles infantiles. »

Trois essais sur la théorie sexuelle (1905d), Œuvres complètes- Psychanalyse, t. VI, Paris, Puf, 2006, p. 116-118.

1 H. Ellis a toutefois défini quelque peu différemment le terme technique « auto-érotique », au sens d’une excitation qui n’est pas provoquée de l’extérieur, mais qui a sa source à l’intérieur même. Pour la psychanalyse, l’essentiel n’est pas la genèse, mais la relation avec l’objet [1920].