La Revue Française de Psychanalyse

Intrication et désintrication au sein des pulsions de vie entre pulsions du Moi et pulsions sexuelles

Intrication et désintrication au sein des pulsions de vie entre pulsions du Moi et pulsions sexuelles

Jean Guillaumin

Article paru dans la Revue française de psychanalyse, t. LXVI, n° 5, 2002, p. 1809-1823.

On peut se demander si Freud n’a pas, en 1920, déplacé sur le binôme pulsion de vie/pulsion de mort l’opposition, qu’il ne parvenait pas à formuler entre ce qu’il a appelé depuis 1905, les pulsions du Moi et les autres pulsions (intéressant la libido d’objet, la libido narcissique et l’autoérotisme), incluses par lui avec elles au sein du vaste ensemble des « pulsions de vie », sans poser le problème des liens qu’elles pouvaient avoir ensemble. Y a-t-il des intrications ou des désintrications entre les pulsions du Moi et les autres pulsions de vie ? Et la question capitale de la notion même d’intrication n’a-t-elle pas été au moins en partie escamotée par l’accent quelque peu passionné que Freud a mis sur le nouveau concept de pulsion de mort ?

Il est en tout cas singulier qu’à la suite de Freud lui-même, nous prêtions généralement si peu d’attention au destin spécifique des pulsions du Moi proprement dites, et à leurs articulations ou oppositions avec les autres « pulsions de vie », desquelles Freud a pourtant pris soin de les distinguer constamment avant comme après 1920. Il y a cependant dans la clinique psychanalytique, telle du moins que nous l’observons aujourd’hui, et sans doute dans la clinique même de Freud, de nombreuses situations dans lesquelles nous sommes, semble-t-il, à même de repérer des disjonctions et des conjonctions entre les mouvements de survie et de reproduction auxquels s’applique la dénomination freudienne de pulsion du Moi, et les mouvements de la libido érotique, narcissique comme objectale, voire celui de la destructivité.

De quelles situations cliniques pouvons-nous légitimement partir pour situer correctement le problème ?

Je me contenterai ici, faute de place, d’évoquer deux domaines qui offrent des observatoires peut-être privilégiés à cet égard. Je consacrerai ensuite l’essentiel de cette contribution à un très nécessaire examen métapsychologique de la question de fond négligée par Freud, je veux dire des singularités des pulsions du Moi dans le cadre du groupe des pulsions de vie. Dans ce développement j’aurai l’occasion de revenir incidemment à certaines interrogations cliniques relatives à l’élaboration des concepts freudiens autour des années 1920. L’invention de la pulsion de mort et le contexte dans lequel elle a été exposée mettent évidemment en cause le fonctionnement psychique de Freud lui-même. Les problèmes qu’il a évoqués et ceux qu’il a évités le concernaient aussi personnellement. Et son œuvre et ce que nous savons de sa personne en portent des traces qui peuvent aussi contribuer à notre réflexion. Mais ces considérations dynamiques peuvent apparaître secondaires par rapport aux suggestions qui proviennent de champs cliniques incessamment rencontrés par la pratique analytique. Revenons-en aux deux domaines exemplaires, évoqués plus haut, et ouverts pour leur part à l’ensemble de la pratique psychanalytique sur lesquels j’attire une attention privilégiée :

1 / En premier, les recherches – actuellement en voie de développement – portant sur les effets graves exercés à moyen ou long terme, non seulement sur le comportement, mais sur l’organisation de l’appareil psychique et la personnalité des sujets soumis à divers âges de la vie à des situations de violence extrême. Nous savons que dans ces cas le but de survivre peut l’emporter aveuglément à ce point sur tout autre but pulsionnel que l’organisation symbolique œdipienne et même les formes dites prégénitales de la sexualité se trouvent littéralement abrasées, rejetées et n’entretiennent plus aucune alliance repérable avec la lutte pour la vie et la survie, ne faisant d’une certaine façon qu’entraver cette dernière quand elles continuent à s’y attacher. La violence contre les autres, voire contre soi-même, domine alors absolument le fonctionnement de l’individu. On sait, par exemple, les conduites psychopathiques plus ou moins incurables qui ont été engendrées chez des enfants et des adolescents par certaines guerres africaines ou asiatiques contemporaines (Rwanda, Cambodge, Libéria, etc.). Sans parler des violences sans mesure, ne considérant ni l’âge, ni le sexe, ni l’état de « l’adversaire », habituelles hélas à toutes les guerres, et, pis encore, les terrifiantes régressions vers des actes inconditionnels de survie qui ont été observés dans les situations de déprivations alimentaires et de dégradations extrêmes, où toutes les distinctions qualitatives tendent à disparaître (camps d’extermination ou de détention et de promiscuité prolongées…). Tout se passe alors comme si les pulsions du Moi, ordonnées à une assertion primaire de la survie individuelle et plus rarement collective, occupaient à perte de vue tout le tableau, sous des formes qui peuvent d’ailleurs varier selon les contextes, mais qui, toutes, sont aussi radicalement exclusives de toute concession aux autres mouvements rattachés par Freud à l’Éros, c’est-à-dire ce qu’on pourrait appeler approximativement les pulsions désirantes. Celles-ci semblent alors s’éclipser presque totalement.

2 / En second lieu, l’étude, probablement capitale, d’un conflit latent remarquable, qu’on trouve toujours à quelque profondeur chez la femme (et de là chez l’homme, en raison de la bisexualité psychique) entre l’aspiration à la reproduction, et donc à l’enfantement – autre dimension ou plutôt autre but, selon Freud, des pulsions du Moi – et les désirs de satisfaction sexuelle, objectaux ou narcissiques. Ce problème n’est sans doute pas sans rapport avec celui de la sublimation, par des voies que je ne saurais évoquer ici. La clinique de l’adolescence et surtout celle de la post-adolescence, que j’ai longtemps travaillée, apportent sur ce point de nombreux exemples éclatants. Elle montre en particulier l’existence, souvent paralysante ou mutilante psychiquement, de véritables clivages et de formidables basculements entre des finalités qui s’avèrent soudain contraires après avoir semblé mener le même combat. La vie très particulière de bien des couples de jeunes et leurs conduites en apparence souvent décousues s’expliquent probablement par les considérables difficultés d’une alliance stable entre les composantes opposables des pulsions de vie que j’ai dites. Et j’ai soutenu ailleurs que la structure entière de la post-adolescence comme telle, qui met en suspens la résolution de tels problèmes, intéressant l’identité personnelle et les dimensions sociales de la sublimation, peut sans doute résulter de conflits de but pulsionnel de ce genre. Adolescence et « désintrication » des pulsions de vie entre elles, qui commande tout le tableau et conduit à une issue qu’il est ensuite aisé d’attribuer à une « pulsion de mort ». Dans ce cas ce serait bien aussi faute d’avoir porté une attention suffisante aux conflits et aux compatibilités des pulsions désirantes et des pulsions de vie qu’on en mettrait avec Freud les effets au compte d’une force spécifique destructrice, également baptisée pulsion par Freud, malgré l’incertitude en ce qui la concerne des caractéristiques par lesquelles Freud lui-même avait défini la pulsion en 1915.

C’est en effet, du mode d’alliance et de désalliance qu’on peut imaginer entre les pulsions du Moi et les autres pulsions de vie que dépend finalement un éclairage correct des figures cliniques correspondant aux deux points que je viens de soulever. On sait que les termes d’intrication et de désintrication, auxquels J. Laplanche et J.-B. Pontalis ont dès 1965 proposé de substituer les mots, à mes yeux tout aussi insatisfaisants, d’union et de désunion, sont une approximation dans notre langue de divers vocables utilisés d’une façon mal systématisée par Freud : Vermischung, Vermelzung, Einigung et d’autres. Freud réservait assez indifféremment ces termes aux associations ou dissociations (Entvermischung par exemple est opposé à Vermischung comme désintrication à intrication) plus ou moins étroites et primitives, ou au contraire, construites et tardives entre pulsions de vie et pulsion de mort.

Certes, nous convenons tous que traduire le vocabulaire de Freud en cette matière est difficile et aventureux. Mais voilà justement qui nous ramène directement à la mise en cause des bases logiques de la théorie métapsychologique de 1920. Car ce point de langage n’est assurément pas sans rapport avec l’aspect irrationnel des grandes notions dont il s’agit ici. Après d’autres, je rappellerai que la problématique de la pulsion de mort constitue peut-être la question la plus disputée, sinon pour certains la pierre d’achoppement de la théorie psychanalytique. C’est ici qu’il nous faut maintenant tenter de passer franchement du côté de la théorie de Freud, et de serrer de plus près sa singulière logique, et le faux pas qu’elle a probablement commis.

Je l’ai marqué dès le départ, je me propose, en effet, d’éprouver l’hypothèse que l’élaboration de Freud à ce sujet reste profondément fragilisée par le défaut dans sa démarche d’une analyse préalable précise et cliniquement fondée des rapports entre les diverses composantes de ce qu’il appelle ensemble pulsions de vie ou tout simplement Éros, par opposition à la pulsion de mort, Thanatos. Il faut souligner que la fonction propre des pulsions du Moi leur attribue une finalité en son principe radicalement distincte de celles des pulsions désirantes, ou sexuelles, dans la mesure où dans tous les textes de Freud, de 1905 à l’Abrégé de 1938 en passant par Au-delà du principe de plaisir, elles sont exclusivement ordonnées à la défense, à la survie et à la reproduction des individus au sein de l’espèce, et nullement à la jouissance et à la décharge des tensions. En ce sens, elles sont même tendues vers un but exactement contraire à celui que suppose le principe entropique d’abaissement des tensions, et s’opposent ainsi à la fin propre de la pulsion de mort, telle que vue par Freud, ce qui n’est pas le cas pour les autres pulsions. Par contre ce que j’ai appelé, en gros, les pulsions désirantes ou sexuelles demeurent au contraire asservies, on ne se le rappelle jamais assez, au but entropique de cette dernière, la mort finissant toujours par les mettre en échec. L’inconsistance logique qui résulte de ce défaut d’analyse préalable a d’ailleurs été diversement repérée par d’autres auteurs que moi[1]. Quel est donc le point de rupture de la construction métapsychologique de Freud en 1920 ?

Sans doute peut-on se mettre d’accord sur une première évidence : cette construction conceptuelle est entièrement centrée autour de la conception qu’il s’est faite en quelque sorte intuitivement de la seule pulsion de mort (peut-être à partir d’interrogations qu’on trouve dès avant 1920 chez des auteurs comme S. Spielrein), tout le reste de son système semble ordonné à la justification à tout prix de cette fameuse notion nouvelle. Avant d’aller plus loin, il nous faut donc revenir à la vision freudienne de ladite pulsion de mort. Freud en fait une force universelle qui entraîne les êtres vivants vers un état ultime d’inertie, rapproché par lui du concept de dégradation entropique selon le principe de Carnot Clausius. De la pulsion de vie Freud se contente de faire sans hésiter une sorte de détours ou de moyen de retardement sur le chemin de cette dégradation. Selon lui, la pulsion de vie se présente alors comme une dérivation ou une manière de shunt, de résistance latérale provisoire, reprise temporairement sur l’écoulement universel de la pulsion de mort. On pourrait dire sous cet angle que la vie exerce temporairement à l’encontre de l’entropie un travail d’opposition nég-entropique voué par hypothèse au final à l’échec.

Dans ces conditions, les pulsions apparaissent dans leur ensemble indiscutablement en logique freudienne subordonnée à la Pulsion de mort, dont elle ne peut que freiner latéralement et partiellement, à titre momentané, le but inexorable, pour finir par rejoindre le courant principal dont elle s’est un instant écartée, et par s’y perdre. Il ne saurait donc être question entre les deux types de pulsions d’une alliance sur pied d’égalité. Aux yeux de Freud la pulsion de mort est reine et les rapports qu’elle peut entretenir avec la pulsion de vie ne peuvent être que des combinaisons provisoires plus ou moins heureuses ou instables n’infirmant nullement l’absolue subordination de la seconde à la première.

Il s’ensuit que la nouvelle métapsychologie de 1920 ne se présente pas sur le fond comme un véritable système binaire, ainsi qu’on le dit trop souvent. Il s’agit plutôt d’une sorte de monisme où, comme je viens de le dire, les pulsions de vie demeurent une simple variation modale sur les chemins de la pulsion de mort. Cela valant pour toutes les composantes de l’Éros relevant ou du narcissisme, ou de la libido objectale, ou des pulsions du Moi, placées en quelque sorte dans le même panier et soumises à la même dépendance à l’égard de Thanatos.

Or ce panier commun comporte un artifice trompeur. Beaucoup de choses suggèrent que la dernière au moins des composantes nommées, à savoir les pulsions du Moi, n’est pas à l’égard de la pulsion de mort dans la même position que les autres pulsions de vie (libido, objectale ou narcissique, autoérotisme), cela en raison du but sexuel auquel elles aspirent.

Freud lui-même dans une sorte d’excursus, s’est laissé aller dans Au-delà du principe de plaisir à d’intéressantes considérations biologiques et philosophiques sur l’hypothèse d’une manière de vie éternelle des cellules primitives, obtenue de proche en proche par scissiparité et aboutissant ainsi, au moins en principe, à la perpétuation d’un élément initial vivant. Si l’on devait adhérer à cette hypothèse, on comprend aussitôt qu’elle met en échec le principe de la domination finale absolue de la pulsion de mort, auquel, comme on l’a vu, Freud se rallie en définitive. Dès lors, on remarquera que l’hypothèse d’une sorte d’éternité de la vie envisagée un moment par Freud ne peut sans aucun doute relever que des finalités qu’il attribue constamment aux pulsions du Moi. Il s’agit, en effet, de prolonger, de protéger et de reproduire indéfiniment le noyau premier de vie. Ici le désir d’objet entre individus de sexe différent ou même semblable, comme aussi bien le narcissisme, conçu comme un investissement de soi ou de l’autre dont le destin se décide entre des individus séparés et distincts ne sont pas strictement indispensables. C’est alors la sexualité qui apparaît à son tour, au mieux dans cette perspective, comme une simple modalité circonstancielle, voire comme une sorte de fantaisie biologique propre seulement à certaines espèces et en particulier à l’homme, dans le travail de maintien et de reproduction permanente de la vie. Le caractère commun à toutes les pulsions, celui d’une insatiable activité permanente se retrouverait là aussi, dans une opposition binaire radicale entre des pulsions du Moi visant à une vie infinie et répétitivement revendiquée et la poussée contraire et symétrique de la pulsion de mort, perpétuellement tendue vers la destruction. On notera que c’est un tel dualisme qui prévaut dans la philosophie d’Empédocle d’Agrigente, remarquée et citée par Freud, visiblement attiré par ce modèle.

Il est donc clair que Freud n’a, en fin de compte, pas retenu l’hypothèse d’une régénération infinie de la vie qui, seule quant à elle, aurait pu donner à sa nouvelle métapsychologie la structure d’un véritable dualisme formé par deux tendances de poids égal et situé dans le même champ, orientée l’une vers l’éternisation de la vie et l’autre vers sa disparition. Il a tenu, pour des raisons qui demeurent à interroger, à maintenir face à la pensée de la mort l’accent sur le sexuel et le libidinal en négligeant d’examiner la place instrumentale et la fonction médiatrice de ces derniers par rapport à l’identitaire et au spécifique (que Freud n’ignorait pourtant pas et qui ont évidemment à faire avec ce qu’il nommait les pulsions du Moi : il a souvent parlé de l’inné et de ce que nous appelons aujourd’hui le génétique). On peut se demander si l’idée latente d’une grandiose scène conflictuelle romantique entre l’amour et la mort – inspirée aussi bien d’Empédocle d’Agrigente que du romantisme philosophique allemand[2] – ne l’a pas fasciné dans sa théorisation au détriment d’une logique plus rigoureuse. Peut-être des difficultés contre-transférentielles intimes et les déceptions qu’il rencontrait alors au tournant de l’âge devant certains échecs de la psychanalyse telle qu’il l’avait conçue jusqu’ici, l’ont-elles aussi influencé et poussé à introduire une nouveauté radicale, supposée rendre compte des butées auxquelles il se heurtait dans le système psychanalytique. C’est en tout cas une suggestion que j’ai avancée dans un article cité en note plus haut de 1989 et dans mon livre Transfert–Contre-transfert (1998).

La priorité absolue accordée à l’assertion de la pulsion de mort au détriment de l’analyse du jeu des diverses composantes des pulsions de vie pourrait bien tenir historiquement, en ce sens, aux questions précisément vitales de l’identité propre et intime de Freud et de sa filiation ainsi que de l’identité de la psychanalyse elle-même à laquelle, on le sait, il s’identifiait en quelque sorte et dont la perpétuation, s’y l’on veut la reproduction, lui importait à titre essentiel.

Peut-être faudrait-il approfondir davantage ce point important. Attachons-nous néanmoins pour l’instant à quelques remarques qui permettront, le cas échéant, de remonter, ne fusse qu’en passant, aux sources des inhibitions identitaires du créateur lui-même de la psychanalyse et de projeter ainsi par un détour clinique un peu plus de lumière sur ce qu’on pourrait appeler la partie immergée de l’iceberg des pulsions du Moi.

Deux points ici sont à noter.

En premier, on relèvera que l’interprétation que Freud fournit en 1918 et en 1919 et reprend en 1920 et ultérieurement, de certains aspects troublants du matériel et de la nosologie psychanalytique semble plutôt formelle et par conséquent vague. Elle ne repose que sur une illustration clinique très superficielle, relevant, soit d’une phénoménologie de type psychiatrique, soit de diverses sources littéraires (voir notamment 1919) : ce qui l’amène à se contenter de survoler l’étude des mécanismes psychiques en œuvre au moyen de l’introduction de nouvelles notions essentiellement descriptives, dont la plus importante sera celle de la compulsion de répétition. C’est le cas pour les névroses traumatiques de guerre qui ont donné lieu à un congrès de psychanalyse en 1918. À cette occasion, les explications proposées ne semblent pas avoir dépassé le niveau de simples hypothèses quantitatives censées rendre compte d’un assez mystérieux mécanisme statique de retour du même où le remarquable modèle de l’après-coup semble ne plus pouvoir jouer et où les causes précises et la finalité d’ensemble échappent aux congressistes, bien que Freud pour sa part ait entrevu l’importance générale de la répétition dès son article célèbre de 1914 sur Remémoration, répétition et élaboration, sans toutefois en repérer les causes profondes ni surtout les liens avec la problématique sexuelle. L’obscurité du processus répétitif qu’il mettait ainsi en vedette est telle on le sait qu’il le qualifiait de « démoniaque ». Par ailleurs, il avait aussi depuis très longtemps distingué, sans non plus s’y intéresser beaucoup, des névroses à transfert, certaines névroses dites actuelles, excluant la reprise du passé dans le présent et marquées cependant cliniquement par la compulsivité. Il y a lieu sans doute de penser que la dimension « actuelle », qui semble avoir dérouté Freud dans ces divers tableaux nosologiques, renvoyait directement au rôle et aux mécanismes restés mystérieux et inanalysés dans la théorie psychanalytique des fameuses pulsions du Moi. Comme si, ainsi que je l’ai suggéré plus haut à titre exemplaire pour la clinique de la violence et celle des aspirations génésiques chez la femme, lesdites pulsions du Moi prévalaient, en effet, absolument, en s’en détachant sur la libido et le sexuel. De la sorte, il y aurait là quelque chose comme un genre de désintrication, une rupture en tout cas du lien (Entbindung ?), non pas entre pulsions de mort et pulsions de vie en général, mais entre pulsions du Moi et pulsions libidinales : désintrication dont Freud ne se serait guère préoccupé, soit en raison de l’attention privilégiée, sinon unique, qu’il accordait aux destins de la libido sexuelle dans l’ensemble des « pulsions de vie », soit en raison (mais les deux mobiles peuvent converger) d’un embarras personnel particulier devant les sources et le fondement du désir de vivre comme tel…

Seconde remarque, qui va dans le même sens : Freud qui se heurte, semble-t-il, entre 1914 et 1920 à ce qu’il appellera la réaction thérapeutique négative, laquelle s’exprime elle aussi sur le mode répétitif d’une résistance, tournant le bénéfice de l’analyse contre elle-même, n’en tire d’abord pas d’autres conséquences que d’attribuer cette butée à l’action de la pulsion de mort, véhiculée par la répétition. Tout juste esquissera-t-il en 1923 quelques nuances concernant certaines de ces réactions thérapeutiques négatives produites par des résistances narcissiques idéalisantes. Tout se passe comme si Freud, là encore, laissait échapper pour tous les autres cas l’importance des dimensions d’autodéfense, voire de reproduction et de transmission, des pulsions identitaires engagées dans des blocages insurmontables. En ce qui me concerne, je crois pouvoir tirer de mon expérience la conviction qu’au fond de toute problématique de réaction thérapeutique négative ou d’analyse interminable, irréductible à la seule interprétation obstinée de la sexualité génitale ou prégénitale, qu’on ne saurait d’ailleurs pour autant en cliver, on trouverait l’existence d’une lutte féroce « pour la vie » dans laquelle le fantasme essentiel ou plutôt le vécu élémentaire serait celui de l’anéantissement du moi ou de sa survie. Le psychanalyste ne peut résoudre de tels problèmes – et peut-être que Ferenczi l’a justement aperçu – qu’en prenant en compte dans ses interventions et dans l’analyse de son contre-transfert, la gravité de l’enjeu ainsi engagé, très en deçà de l’élaboration de la sexualité, à laquelle cet enjeu est cependant nécessaire, même si ce rapport de nécessité reste largement à préciser. La condition première de la mise en œuvre des pulsions sexuelles et la reconnaissance de sa dépendance inévitable à l’égard des pulsions du Moi dont les finalités générales à la fois les dépassent, les enveloppent et les utilisent.

Les analyses de certains auteurs, et notamment celle de J. Bergeret sur La violence fondamentale (Dunod, 1984) proposent des vues jusqu’à un certain point en accord avec celles que j’exprime ici. Pour J. Bergeret par exemple, la pulsion de mort n’a en elle-même guère d’intérêt. La violence et la destructivité se rattachent d’emblée à ses yeux, du moins tel que je le lis, à une sorte de narcissisme vital qui gouverne les combats élémentaires que l’individu ne manque pas de mener dès l’origine pour assurer sa vie. D’autres auteurs ont pu dans divers contextes mettre l’accent sur le caractère primitif de ce qu’on a nommé « rage narcissique ». Je regrette seulement, pour ma part, que le problème capital du statut métapsychologique des pulsions du Moi dans leurs rapports avec l’agressivité, d’autodéfense n’ait pas été suffisamment élaboré dans son rapport même aux pulsions du Moi par les analyses. Il se pourrait néanmoins que les études, plus récentes du même J. Bergeret sur l’autoérotisme et le narcissisme, s’accordent à une prise en compte plus subtile des pulsions du Moi sous-jacentes à la sexualité, bien que l’analyse précise du rôle de ces pulsions fasse ici encore défaut. Sont ainsi laissés dans l’ombre la nature et le nœud central des mécanismes par lesquels s’opère la liaison ou l’« intrication » (?) de l’élément vital ou identitaire des pulsions du Moi et de la dimension sexuelle de l’histoire personnelle. L’écart que Freud n’a pas su ou pas voulu combler demeure sans doute encore dans notre écoute, bien que l’étude de l’attachement et du rôle qu’y joue ce que Freud appelait pour sa part la « pulsion d’emprise » (Bemachtigungstrieb) suggère une voie d’approche : l’emprise serait un des moyens spécifiques de la survie et très probablement partie des pulsions du Moi comme telles.

Ce qui est essentiel reste cependant sans réponse. Il faut donc aller plus loin et interroger davantage l’ensemble des témoignages du débat difficile de Freud avec ces fameuses pulsions du Moi, trop peu étudiées.

La question complexe des rapports entre la libido sexuelle et le narcissisme est probablement engagée, notamment dans la suite des travaux de Jacqueline Cosnier (1969) sur la balance narcissisme/objectalité. On peut se demander si les recherches de Freud sur le narcissisme, officialisées en quelque sorte en 1913, ne représentent pas chez lui, comme plus tard chez d’autres qui s’y sont consacrés (H. Kohut, 1972), une tentative de traiter par déplacement sur cette complexe notion la problématique irrésolue des liens entre pulsions du Moi et libido érotique ou narcissique. Mais le texte même de la première partie de son essai montre l’importance des obstacles auxquels il se heurte aussitôt : il ne se sent pas, dit-il en substance, de taille à traiter le problème et craint qu’il ne conduise à de « stériles » considérations théoriques ; il se contentera donc de parler, sans autre et directement, d’une clinique du narcissisme. C’est donc sans doute devant l’inadéquation du glissement ou de la transposition, un moment envisagés, mais dont il ne parvient pas à se former une vue claire, que Freud se résout à abandonner ouvertement quelques années après, en 1920, l’étude, fût-ce par narcissisme interposé, des relations entre les composantes du groupe des pulsions de vie, telles que prises en bloc dans Au-delà du principe du plaisir, et qu’il opte pour le dualisme fort artificiel et à vrai dire simpliste, de la nouvelle théorie, qui élimine ainsi l’hypothèse incontournable à mon sens, d’un dualisme de premier degré entre instincts de survie, visant l’éternité, et tendance à l’écoulement universel vers l’indifférenciation et la mort.

Une question légitime vient alors, insistante. Quels motifs ont pu pousser Freud à cette aveuglante simplification de sa logique ? Voilà qui nous ramène peut-être aux suggestions faites plus haut sur la genèse psychique intime des vues de Freud. On ne peut abstraire totalement les théories des forces qui les ont orientées et des opérations conscientes, mais aussi inconscientes qui ont conduit à les systématiser.

La psychanalyse arrive entre 1913 et 1919 à une manière de crise de transmission où les besoins d’autodéfense et de continuation ou de reproduction de génération en génération de la pensée analytique se présentent de manière particulièrement aiguë et nouvelle. L’âge de Freud, on l’a dit, joue ici son rôle. Mais la disparition ou la dispersion de nombre de ses premiers disciples met aussi en relief le mode largement improvisé sur lequel jusqu’ici la doctrine et la pratique analytique ont été transmises avec ou sans expérience analytique personnelle approfondie, l’exemple du pourtant génial Ferenczi étant ici paradigmatique. Tout se passe comme si, dans ces années-là, Freud prenait conscience des impasses auxquelles peuvent conduire des filiations psychanalytiques entravées par le poids excessif des liens personnels, et que cependant il ne pouvait se résoudre à en évaluer les conséquences transférentielles et contre-transférentielles, préférant déplacer sur sa nouvelle théorisation l’explication de ces échecs. On n’a pas de peine à imaginer que le traitement psychanalytique de certains de ses proches, en premier de sa fille Anna elle-même (en 1914 et 1921-1922), et la formation hâtive, depuis longtemps, de praticiens eux-mêmes non analysés produit à ce stade des difficultés techniques insurmontables en raison du conflit objectif entre une problématique de reproduction narcissique de l’analyste par des sortes de doubles collés ambivalemment au professeur. La situation n’est pas métaphorisable : le désir de reproduction de l’analyste fait alliance avec les aspirations de l’analysant et n’a pas de représentation possible dans le transfert qui en devient en bonne partie ininterprétable. Cette situation, au demeurant, n’aurait pu s’éclairer véritablement qu’au prix d’une remise en cause de toute une pratique qui coïncidait avec l’histoire même de la psychanalyse, et dont la réelle mise en cause aurait pu compromettre gravement, inopportunément, les certitudes sur lesquelles s’était précédemment bâti l’ensemble de la théorie freudienne. La notion de pulsion de mort intervenait donc à point pour prendre en charge et « expliquer » le caractère soi-disant inéluctable de certaines apories pratiques et théoriques restées à l’époque impensées, sinon impensable. On voit pourquoi, en ce sens, tout approfondissement du rôle primordial des pulsions d’autoreproduction et d’autoprotection du moi comme condition fondatrice et encadrante de l’activité pulsionnelle désirante pouvait mener à une démarche exigeant un type d’interprétation que les psychanalystes d’alors n’étaient nullement prêts à pratiquer, et que ceux-ci aujourd’hui prennent difficilement en compte, certains s’étant d’ailleurs quelque peu brûlés les ailes par des choix techniques insuffisamment réfléchis, par exemple en proposant une douteuse analyse préalable du seul « narcissisme », censée précéder et conditionner une ultérieure analyse du registre œdipien, lequel, bien entendu, se trouve dans notre espèce en tension dès l’origine – sur un mode qu’il s’agit précisément, selon mon opinion, de définir – avec les exigences des pulsions du Moi. Grâce à l’entrée fracassante de la pulsion de mort sur la scène psychanalytique, ces redoutables questions techniques et bien d’autres encore découlant du statut même des pulsions du Moi pouvaient s’effacer, tout comme le problème métapsychologique corrélatif. Cela au prix du renoncement à interroger des intrications et des désintrications, autrement plus réelles que celles trop générales et philosophiques d’Éros et de Thanatos.

À ces raisons en quelque façon structurelles ou relationnelles propres à la psychanalyse encore adolescente s’en ajoutent d’autres, plus personnelles encore, chez Freud. Autour de 1920, sa santé commence à s’altérer sérieusement et son cancer de la mâchoire sera diagnostiqué en 1923. Les prémisses en remontent sans doute à 1917. Par ailleurs dans la même période, il subit des deuils très douloureux qui touchent à la fois sa famille et certains de ses amis. La relance de la théorie psychanalytique par l’introduction de la pulsion de mort dans le cadre d’un dualisme impressionnant et la poursuite par Freud, à partir de ce coup d’éclat de recherches psychanalytiques, qui à une lecture approfondie apparaissent aux yeux de beaucoup comme assez indépendantes de l’hypothèse majeure de 1920, supposent l’instauration chez lui d’un véritable clivage fonctionnel entre les inévitables interrogations autoanalytiques et les nouveaux développements de sa clinique et de sa théorie. Ce clivage semble avoir, à tout le moins, contribué à immobiliser un approfondissement des vues d’Au-delà dans le sens que j’ai dit.

Telles étant les choses, nous pouvons revenir maintenant à nos précédentes préoccupations : on doit se demander si nous sommes en mesure aujourd’hui de pallier ce défaut historique, en nous penchant, comme je l’ai suggéré en commençant, sur la clinique contemporaine, voire en revenant sur certaines des observations publiées de Freud.

Pouvons-nous, en effet, à présent, avec l’expérience acquise par la psychanalyse depuis la mort de Freud, retrouver dans une certaine mesure ce que l’on pourrait nommer la clinique perdue ou encore la clinique exilée de Freud : exilée d’une démarche analytique qui paraît difficilement pouvoir s’en passer ? Les exemples généraux que j’ai introduits plus haut font espérer une réponse positive. Je propose en fait dans ces pages d’engager, au prix d’une modification de certains des préjugés métapsychologiques que Freud a induits chez nous pour des raisons qui finalement lui appartiennent, la recherche sur les liens entre la violence et la sexualité sur de nouvelles voies.

Il n’est pas question dans le cadre de ce texte d’ouvrir un débat approfondi ni non plus de proposer quelque systématisation que ce soit des questions à poser. Mais en attendant que nous ayons un jour, peut-être, un congrès sur les pulsions du Moi, on peut ici relever quelques-unes des problématiques auxquelles cet article pourrait introduire, et que certaines des approches récentes de la recherche psychanalytique ont déjà indirectement rencontrées.

A / Quel est, sous l’angle d’une métapsychologie des pulsions, le rapport entre la théorie freudienne dite de l’étayage et le lien entre pulsions du Moi et pulsions sexuelles ? Et cette théorie, précise, mais limitée, suffit-elle à répondre à nos interrogations ? Le modèle freudien de base de l’étayage et celui de la transformation des mécanismes et compétences innées du nourrisson pour la recherche du sein en pulsion proprement sexuelle orale à l’occasion de l’érotisation d’un décalage entre la satisfaction biologique et l’exercice même de cette recherche effectuée par répétition. Suffit-il à rendre compte d’une articulation et d’une sorte de complicité plus générale entre pulsions du Moi et pulsions érogènes ? Jusqu’à quel point faut-il inscrire ce schéma transformationnel dans les nécessités de l’espèce et dans les conditions mêmes de sa survie ? C’est un point que l’excellent rapport de nos amis belges, et en particulier les analyses de J. et de M. Haber, n’a pas abordé de fond, mais pourrait éclairer. N’y aurait-il pas avantage cliniquement à mieux repérer, à ce niveau où l’observation directe est utile et praticable, et peut être mis en concordance de l’écoute dans un dispositif analytique, les situations pathogènes dans lesquelles l’écart ou la synchronie temporelle entre les expressions pulsionnelles du désir et les rythmes corporels élémentaires, gestuels et vocaux entre la mère et l’enfant sont mis en échec, atteignant des seuils de rupture inducteurs de troubles graves par une sorte de décollage entre les deux destins pulsionnels que nous confrontons, ces troubles pouvant même conduire à la mort ? Dans cette perspective on serait sans doute fondé à penser que ce que Freud nomme la « pulsion de mort » correspond simplement au produit plutôt qu’à la cause de ces disharmonies vitales. Notons en passant que des débats récents, comme ceux qui se sont développés sur la notion de procédés autocalmants, seraient peut-être à reprendre en fonction d’une meilleure théorisation des pulsions du Moi.

B / Si on prend en considération la problématique majeure, aujourd’hui amplement déployée du pulsionnel et du sexuel dans la psychanalyse, on est par ailleurs amené à examiner de plus près la question de l’étayage fortement interrogée par P. Denis dans son rapport de Rome et dans son ouvrage récent. Ces travaux posent la question de ce qu’il nomme un élément « formant » de la pulsion. Un élément formant de la pulsion, c’est-à-dire une partie essentielle de la pulsion elle-même, qui en tire sa structure et son orientation vers l’objet qui lui est propre. On peut se demander si cet élément « formant » s’intègre jamais complètement à la pulsion désirante et si la fameuse « réclamation insatiable » de la pulsion n’est pas l’expression d’une sorte de rappel insistant de la pulsion du Moi marquant l’existence d’une sorte de décalage fondamental entre ses finalités, les finalités érogènes, exigeant incessamment un réglage de ces dernières sur la demande essentielle d’auto- régulation et de défense des instincts de vie.

C / Freud a soutenu dans les premières pages de Pour introduire le narcissisme, en 1914, que la notion de pulsion du Moi était difficile à établir encore qu’elle soit nécessaire, en raison des doutes qu’il avait sur l’existence d’un Moi précocissisme antérieur à l’élaboration proprement psychique. On est à même à présent, semble-t-il, de considérer ce point comme résolu dans la mesure où :

1 / La théorie psychanalytique n’a cessé de développer l’intuition freudienne d’un originaire au niveau duquel serait dès le départ inscrit dans l’avant-coup – et d’ailleurs transmis par la vie psychique de l’environnement premier et les effets intergénérationnels – sous une forme condensée échappant à la logique secondaire, l’ensemble des problématiques que déploiera progressivement par le jeu de l’après-coup le développement psychique. Il y aurait donc en ce sens un « Moi » avant le Moi, à la fois réel et potentiel. Cela sans confusion avec les prétentions génétiques de certaines théories à la recherche du moment « réel » où le Moi serait à prendre en considération.

2 / Freud n’a jamais écarté le principe d’un fondement biologique déterministe de la psyché sur le corps, il en fait même acte de foi. Il y a lieu de penser en ce sens aujourd’hui que la vie psychique tout entière inscrite par l’évolution dans le programme génétique de l’homme (les recherches de P. Marty sont sur ce point très intéressantes) est l’accomplissement par la voie de mise en représentation symbolisante d’une réalité d’abord collée aux automatismes de survie dont l’orientation et le fondement sont fournis par l’individualisation et l’autorégulation qu’appelle et que provoque la séparation première de la naissance. C’est ici que la pensée également freudienne prend toute son importance, de l’inné et du spécifique. Le caractère prémature de l’enfant humain et sa tardive dépendance à l’environnement, noté par Freud dans la deuxième partie de l’Esquisse de 1895, est une caractéristique essentielle de notre espèce, et nous lui devons l’intense et long travail de la psychisation. Sous cet angle, les pulsions du Moi, ordonnées à la reproduction autant qu’à la défense du Moi, sont finalisées par la continuation de l’espèce. Et tout se passe comme si la psychisation était au bout du compte la recherche d’un accord de base, en soi précaire et sans cesse à rétablir, entre les finalités propres de l’espèce incarnées dans les pulsions du Moi et le développement, tendant virtuellement vers l’autonomie des pulsions désirantes individuelles auxquelles la bisexuation et la haute mentalisation de notre espèce, précisément nous contraint. Soit dit en passant, mais le point n’est sans doute pas minime, Freud avait repéré dans l’imaginaire humain de nombreux témoignages de la « marque de fabrique » universelle de l’espèce, très certainement liée à une structure corporelle commune à nous tous. On peut notamment penser aux caractéristiques, assurément spécifiques de ce que Freud appelait les « rêves typiques » (1900), sur lesquels M. Fain a beaucoup travaillé. On doit considérer que la célèbre querelle entre Freud et Jung autour de l’universalité des symboles trouve dans la question que je viens de soulever sa source et sa réponse.

D / Je consacrerai ce dernier paragraphe, qui comme les précédents exprime mes convictions personnelles, mais aussi mes incertitudes, à une ultime interrogation qui va nous ramener à la problématique de « l’intrication » et la « désintrication », sur ce qu’on pourrait considérer comme le nœud premier des pulsions du Moi et des pulsions sexuelles. Ce lien nodal, toujours menacé comme je viens de le noter d’un excès de l’un sur l’autre des deux instincts, instincts du Moi/instincts sexuels, engendre la mort s’il se défait totalement. Nous en avons des exemples remarquables, sur lesquels je ne saurais m’arrêter ici, dans le développement de la culture contemporaine. Mais quelle en est la nature, et pouvons-nous en approcher le creuset, à la manière dont Freud a tenté en 1924 de repérer dans le sadomasochisme quelque chose comme la source originaire de l’intrication entre pulsion de vie et pulsion de mort (une question que B. Rosenberg a depuis quelques années beaucoup étudiée) ? Je suggère dans ces dernières lignes que la clinique peut mettre en évidence à travers l’étude, sans cesse à reprendre, des problématiques de séparation et de deuil l’existence vertigineuse du point nodal dont je parle. Il se joue entre vie et mort à travers la collusion ou le conflit entre des identifications de structures radicalement différentes, les unes que j’appellerai primaires tournées vers une assertion d’identité dès les premiers jours de la vie (être comme « l’autre », être « l’autre ») par un mimétisme inné sans doute éthologiquement spécifique, les autres, secondaires et médiatisables par un tiers, tournées vers la recherche d’une consommation de l’objet, repéré comme non-Moi, alimentant le désir d’être soi en opposition à l’autre. Je suis d’avis qu’une prise en compte suffisamment étendue et sans préjugé de l’ensemble des connaissances psychanalytiques et même psychologiques et anthropologiques disponibles, renforce la certitude que les deux types d’identification auxquelles j’ai fait référence existent séparément non seulement dans l’enfance, mais toute la vie et que c’est de leur suffisante harmonisation selon des rythmes temporels partageables par plusieurs individus, réglée par des modèles parentaux ou thérapeutiques qui l’ont eux-mêmes effectuée que dépend l’issue de la conjonction ou la disjonction dont il s’agit. Je crois pour ma part que cette issue procède du travail incessant de mise en représentation de l’irreprésentable dans l’ambiguïté d’une séduction permanente et peut-être d’une lutte, pour ainsi dire d’une séduction des pulsions du Moi via la sexualité (et je pense ici aux travaux d’A. Green). Peut-on alors parler d’intrication ou de désintrication ? Ces mots de structure objective et réalistique dissonent peut-être définitivement avec la nature de la connaissance psychique, qui tire toute sa force du maintien d’une inconnue à l’arrière-plan, d’un vécu dont nous participons sans jamais pouvoir le théoriser entièrement par la pensée.


[1] F. Guignard, « Épître à l’objet », 2000 ; voir aussi l’article de P. Denis dans ce numéro de la Revue ainsi que le rapport de C. Smadja au Congrès de langue française de Lausanne en 2000, à comparer avec mon article de 1989 dans cette même revue et mon avant-propos à l’ouvrage Le Père, réalités et figures à paraître en 2003 aux Éditions L’Esprit du temps). Auteurs qui en tirent d’ailleurs des conséquences différentes de celles que je propose, mais qui confirment les réserves qu’appelle l’ensemble de la construction de 1920.

[2] H. et M. Vermorel, A. Clancier & coll., Freud, Judéité, lumières et romantisme, Champs psychanalytiques, Delachaux & Niestlé, 1995, avec aussi ma contribution au dernier chapitre de cet ouvrage.