La pédopsychiatrie aujourd’hui (Ce que les enfants risquent de perdre)
Débats en psychanalyse, PUF
Nombre de Pages : 192
EAN 9782130863373
Format : 12.5 x 19 cm
Prix : 20,00€
BENOIT SERVANT est psychanalyste SPP.
Bernard Golse est un auteur prolifique, producteur d’une œuvre assez monumentale et exigeante, toujours extrêmement claire et stimulante ; et qui nous livre aujourd’hui un « petit livre » quasi pamphlétaire, et osons le dire presque grand public et très accessible. Un livre militant d’explication, de transmission et… de combat ! Le message est d’importance : c’est un livre totalement personnel et engagé pour défendre la pédopsychiatrie dynamique, pluridimensionnelle et psychanalytique. Depuis son parcours en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, et sa hauteur de vue, et au regard de tout ce qu’il croit, Bernard Golse ne pouvait pas « se taire », et ne pas s’engager dans cette défense du soin psychique si malmené, et dont ce petit livre apparaît comme un précieux et actuel étendard : un « cri d’alarme » (p. 10) !
Être pédopsychiatre et analyste (pourtant le « plus beau métier du monde », selon l’aveu très convaincant de Golse) est aujourd’hui dans un immense danger, et fait face à des risques monumentaux, que même l’enthousiasme, l’expérience, l’énergie et la productivité impressionnante de l’auteur additionnés (et de toutes les équipes et les praticiens qui se reconnaissent à cet endroit), n’arrivent pas à enrayer. L’humour non plus ne suffit pas à faire avec l’idée qu’on va bientôt garder les derniers pédopsychiatres dans une réserve comme une espèce « en voie d’extinction » ; et que les options du soin psychique (pour toutes les équipes et professionnels de la santé mentale) se retrouvent rangées dans un musée poussiéreux. Ainsi, la revendication de ce « plus beau métier du monde » ouvre le livre (p. 7) et revient à la clôture de cet ouvrage (p. 149 sq.) dans la désignation d’un nécessaire « trésor à préserver » d’urgence, pour le bien des enfants et de leurs familles.
« Comprendre pour soigner » et « éviter que des destins ne s’inscrivent comme des fatalités irréversibles, quoi de plus exaltant ? » (p. 149) ; voilà le credo pour répondre à la souffrance psychique d’un enfant ou d’un adolescent. Comprendre le comment du fonctionnement cérébral et de ses troubles (dans une neuropathologie fonctionnelle cognitive et comportementale) ne suffit pas. Il faut explorer le pourquoi de cette souffrance ! Ajouter la recherche du sens et du vécu pour un sujet donné. Voilà l’objet même de l’approche pédopsychiatrique (psychopathologique et psychanalytique). Perspective sous-tendant une pensée clinique authentique défendue ici par Golse, qui apparaît précisément comme le fondement d’une pédopsychiatrie humaniste, indispensable au soin psychique de l’enfant et pourtant si attaquée, contrainte, malmenée, voire en passe d’être oubliée aujourd’hui.
Ce livre est donc un plaidoyer ; son message est restreint, comme épuré, déterminé, essentiel. Le souci de la forme est la clarté et la lisibilité. Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : Bernard Golse, à son habitude, propose une réflexion dont l’amplitude et l’exigence sont assez larges ! Trois sections organisent l’ouvrage. Premièrement « Ce que je suis », à travers quelques évocations rapides de son parcours de rencontres fortes et d’enjeux essentiels, deuxièmement, « Ce que je crois », pour expliquer, défendre et montrer la richesse et la complexité de cette pédopsychiatrie « dynamique » ; troisièmement, « Ce que j’espère », pour dépasser la seule dénonciation et dégager des pistes pour l’avenir.
Depuis son trajet et ses dettes (dans l’ombre de deux géants : Michel Soulé, Serge Lebovici et de quelques autres) ; à travers son histoire personnelle, et la musique passionnément toujours ; de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à l’hôpital Necker ; de la clinique des bébés comme paradigme à son combat pour les enfants autistes ; dans toutes ses implications (associatives ou de recherches CRAIF[1], CEDAT, CNAOP, « programme PILE », etc.), Golse est entier et totalement lui-même ; un brin hyperactif peut-être, en tous cas hyper engagé et hyper productif toujours ; jusqu’aux enjeux plus actuels de l’A.E.P.EA., de la C.I.P.P.A[2], ou plus récemment de sa création de « l’Institut Contemporain de l’Enfance ». Et c’est depuis cette histoire riche multidimensionnelle qu’il témoigne et tente d’analyser le naufrage actuel de la pédopsychiatrie ; ses raisons ; en même temps que la richesse inouïe de sa position, de ses savoirs et de ses pratiques ; et de dégager des pistes d’avenir pour revivifier ce « trésor » clinique et thérapeutique avant qu’il ne soit trop tard.
L’agonie de la pédopsychiatrie est constatée par tous (crise profonde des vocations, pénurie terrifiante de pédopsychiatres, augmentation de 80 % de l’activité avec des moyens augmentés de 5 %, inégalités territoriales criantes, sinistre de la formation, défaut de lits d’hospitalisation, délais de prise en charge inacceptables et listes d’attentes monumentales, modèles psychopathologiques et psychanalytiques disqualifiés au profit de perspectives uniquement neurodéveloppementales, biomédicales, gestion totalitaire et univoque des politiques de santé mentale et diktat partisan des recommandations HAS, etc.). Et les équipes d’appeler au secours depuis des années dans un silence abyssal, ou des réponses évitantes et cyniques. Le paradigme autistique, qui pourrait/devrait être le modèle exemplaire de la complexité des pathologies du développement et de la rencontre féconde et complémentaire entre différentes perspectives au sein de la psychopathologie clinique, témoigne malheureusement depuis longtemps de l’écrasement totalitariste des politiques (de compréhension et de prise en charge), dans une véritable chasse aux sorcières à l’encontre de la psychanalyse, de la psychopathologie et in fine de la pédopsychiatrie dans son entièreté.
Ainsi, et dans le contexte actuel de crise profonde (voire d’agonie) de la pédopsychiatrie « qui ne veut pas mourir » (p. 42), de la psychopathologie, de la psychanalyse et plus globalement de toutes les équipes du soin psychique si abîmées, si contraintes et malmenées, Bernard Golse tente d’analyser ladite crise et « les raisons d’un tel désastre » ; là où s’additionnent selon lui : a) l’évolution de la demande sociale (de moins en moins centrée sur le sujet, sa créativité ou sa souffrance, mais bien plus sur des symptômes à écraser ou réadapter) ; b) le poids du paramètre économique (la pression des laboratoires et les misères des politiques de santé) ; c) une certaine évolution anthropo-psychologique avec l’évacuation de la complexité ; le tout conduisant à un risque de retour vers une neuropsychiatrie (presque une « handicapologie ») très fonctionnelle et rééducative. Et on pourrait rajouter à ces éléments une gestion bureaucratique descendante et contraignante des politiques de santé qui se satisfont tellement mieux des perspectives simplistes des diagnostics seulement symptomatiques, des thèses neurodéveloppementales et des méthodes de réadaptation les plus rapides et les plus mesurables.
Les attaques contre la psychanalyse sont à tous ces endroits un aspect sans doute central et malheureusement paradigmatique dans nombre de méprises et d’ignorances projectives évoquées à l’endroit de la pédopsychiatrie (« l’inculture fait toujours le lit de l’intolérance » p. 148). A contrario de quoi, Golse démontre de manière extrêmement solide, la complexité d’une pensée psychanalytique très actualisée, épistémologiquement très aboutie et « grosse » de tant de développements. Il défend aussi dans la plus passionnante des actualités et des potentialités, les croisements et intersections entre psychanalyse et neurosciences, avec au milieu l’axe vivifiant de la neuro-psychanalyse ; et les très nombreux chantiers qui s’ouvrent depuis cette rencontre féconde : l’après-coup, la perception, la mémoire, les représentations d’action, la théorie de l’esprit et la question de l’identification projective, la dialectique contenant-contenu, la problématique des frayages, etc., sont convoqués ici, sous la plume de Golse, comme autant de secteurs à réélaborer. Mais l’auteur ne regarde pas que dans cette direction neurocognitive, il rappelle aussi en permanence la pensée phénoménologique (p. 116-117), la philosophie, la biologie, ou l’anthropologie pour approcher « l’humain » dans l’homme et la compréhension de ses souffrances qu’elles soient cognitives, sensori-motrices, comportementales, instrumentales, sociales, affectives ou intrapsychiques.
Le modèle polyfactoriel et la transdisciplinarité auxquels Golse nous convie engagent alors la troisième partie de l’ouvrage sur des propositions pour l’avenir, pour défendre une pensée vive, au cœur de la pédopsychiatrie (de la « médecine de l’esprit », comme aime à l’appeler Didier Houzel).
« Redonner sa place au monde interne de l’enfant », respecter « la vie psychique sous toutes ses formes » (p. 11), exige une formation et une position tant théorique et psychopathologique que technique et clinique : écouter la qualité psychique (historique, affective, pulsionnelle, interactive) de l’homme, depuis ses sources les plus précoces et tout au long de son développement, dans tous ses avatars et ses souffrances. Posture exigeante qui va de pair avec porter une attention considérable aux parents ; mais tout autant à l’évaluation des psychothérapies psychanalytiques et du soin psychique en général ; et dans le même temps opérer un stimulant mouvement intellectuel en avançant gaillardement et sans crainte vers les sciences cognitives et neurodéveloppementales ; en démontrant à chaque pas des « séries complémentaires », déjà chères à Freud, sont la seule issue, sans jargon la « modernité épistémologique impressionnante » de la psychopathologie (p. 105) et de la psychanalyse (p. 65) au cœur de la psychiatrie et des métiers du soin psychique. Il s’agira à tous ces endroits de parler de complexité en termes simples : le modèle polyfactoriel et l’hypothèse et sans concessions. « Il est clair que le développement psychique et les troubles de ce développement se jouent à l’exact entrecroisement d’un certain nombre de facteurs internes et externes. Il n’y a là aucune place pour quelque clivage que ce soit et la psychopathologie (qu’elle soit psychanalytique, cognitive, systémique, ou développementale) se doit impérativement d’intégrer cette dialectique fondamentale et fondatrice entre déterminants internes et déterminants externes » (p. 113).
Dans cette perspective, le modèle du bébé, la clinique et les apports du précoce et de l’observation apparaissent pour Golse comme des illustrations exemplaires et des grandes forces pour s’approcher de la complexité du développement et de la vie psychique du sujet, dans la rencontre de l’autre et de l’environnement.
Quelques brefs exemples (Pierre, Jeanne, Héloïse, Alban) illustrent cliniquement, tout au long des pages, le propos, jamais désarrimé du soin et de la rencontre authentique de l’autre. Ces évocations de cas venant témoigner aussi de « la force de la dimension narrative de la psychanalyse ».
Quand on connaît Bernard Golse, on le retrouve totalement à chaque page. Le travail d’écoute et de soutien permanent aux parents « experts de leur enfant » (p. 141sq) ; l’essentialité de « redonner toute sa place au monde interne de l’enfant » (p. 115sq) et à la position d’écoute et de rencontre de chaque petit sujet ; le plaidoyer pour la/les psychopathologie(s) et la multiplicité des approches en pédopsychiatrie (convergentes et complémentaires sur la qualité du sujet) ; le transdisciplinaire et la passion pour la qualité psychique de l’homme (de la naissance à la fin de vie dans une compréhension « vie durant » du développement et des interactions ontogenèse/épigenèse, individu/environnement) ; la lutte enfin toujours contre l’intolérance et pour l’humanité. Autant d’éléments qui accompagnent ainsi ce devoir de résister, de « tenir bon », de transmettre et toujours de revenir à la clinique et au sens du soin psychique : c’est-à-dire d’une pensée clinique (Green) pour quoi la psychanalyse est indispensable et tellement moderne.
Et dans ses conclusions sur « ce métier si merveilleux », Bernard Golse nous entraîne du combat militant à un espoir « raisonnable » pour les années à venir, et pour les jeunes générations (des professionnels autant que des enfants et des familles). La dialectique complexité/modestie est toujours articulée à l’aune de la clinique (« aucune discipline, aucun professionnel, n’a le monopole de la vision et de la compréhension d’un enfant » p. 13). Merci infiniment l’ami, pour cet ouvrage si précieux pour la pédopsychiatrie actuelle, pour ce qu’on perçoit de toi à chaque page, pour soutenir tous nos combats actuels et à venir, et pour ce permanent souci de réfléchir, de transmettre, avec plaisir, entrain et exigence… encore et toujours.
« L’enfant n’est pas une simple mosaïque de fonctions neuropsychologiques juxtaposées […] ses éventuelles souffrances ne peuvent se com-prendre que par l’appréhension conjointe de ce qu’il est, et de ce qui se joue entre lui et son environnement » (p. 148). « Si la pédopsychiatrie perd son âme, si elle ne cherche plus à avoir une vision globale de l’enfant dans ses relations avec son environnement, si elle oublie que la souffrance psychique existe bel et bien… Alors c’est toute la qualité de nos services et de nos structures de psychiatrie infanto-juvénile qui risque de s’effacer pour longtemps ou à jamais » (p. 150) !
[1] C.R.A.I.F. (Centre Ressource Autismes Île-de-France), CEDAT (Centre d’Évaluation et de Diagnostic de l’Autisme et des TED), CNAOP (Conseil national d’accès aux origines personnelles), Programme Pile (Programme international pour le langage de l’enfant).
[2] A.E.P.E.A. (Association Européenne de Psychopathologie de l’Enfant et de l’Adolescent), C.I.P.P.A. (Coordination Internationale entre Psychothérapeutes, Psychanalystes et membres associés s’occupant de personnes autistes).

