La Revue Française de Psychanalyse

L’enfant en psychanalyse

L’enfant en psychanalyse

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Marie-Laure Léandri, Françoise Moggio, Paul Denis (dir.),
Caractéristiques :

Débats en psychanalyse, PUF
Nombre de Pages : 192
EAN 9782130863373
Format : 12.5 x 19 cm
Prix : 20,00€

Recension :

BENOIT SERVANT est psychanalyste SPP.

Ce nouveau volume de la collection « Débats en psychanalyse » des Puf, dirigée et animée par des membres de la Société Psychanalytique de Paris, se présente comme un « livre de témoignage de ce que la psychanalyse peut apporter aux enfants en difficulté et à leurs parents, et répond à la question de ce qui la spécifie » (p. 10). Il s’agit en particulier de s’intéresser à la vie relationnelle du jeune patient, tout particulièrement avec ses parents, inévitablement associés aux soins, et à sa vie intérieure.

Après une « Ouverture », par des éléments d’ordre général sur la psychopathologie et le cadre de la psychothérapie de l’enfant, une partie « Polymorphisme de la psychopathologie de l’enfant » en présente certains aspects fréquents, où l’on remarque l’importance de la dimension somatique (troubles alimentaires, sphinctériens, du sommeil, douleur), avant une partie « Les cliniques contemporaines » éclairant sur des manifestations plus récentes.

Dans ses « Éléments de psychopathologie de l’enfant », Paul Denis brosse d’abord un tableau de la conception psychanalytique du développement de l’enfant, marqué par l’ensemble pulsion-représentation, la pulsion se développant à la fois par les zones érogènes et l’appareil d’emprise, les investissements d’objets partiels objets de la pulsion se combinant progressivement en un objet total, objet d’amour. Ces « lignes de développement » (oral, anal, phallique) pourront être source de conflits, éclairant l’origine des troubles.

L’investissement d’un objet d’amour, de nature incestueuse, va évoluer sur un plan fantasmatique, marqué par le refoulement lors de la crise œdipienne. La vie psychique s’organise progressivement autour des fantasmes originaires et des instances, qui permet d’en comprendre la conflictualité.

L’angoisse est ainsi interprétée comme conséquence d’un obstacle à la satisfaction libidinale ; mais cette dernière peut surtout provoquer un surcroît d’emprise, prenant une dimension sadique, suscitant un clivage entre emprise et satisfaction, au profit de la première. Les autres mécanismes de défense sont le refoulement, et si le réseau fantasmatique fonctionne moins, la répression, qui s’exprime alors par des troubles du comportement. On en arrive ainsi à ce qui peut se constituer un symptôme à proprement parler, dans la mesure où il consiste en une restriction de l’activité psychique sur un comportement répétitif, insatisfaisant sinon sur un mode masochiste de par les conflits qu’il suscite avec les adultes, les pairs, l’enfant lui-même (dans les auto-reproches), mais dont il ne peut pourtant se défaire.

La menace angoissante peut également être liée à l’existence de traces traumatiques, contraignant le psychisme à s’organiser sur leur évitement, ou d’un système imagoïque persécuteur, au détriment d’un fonctionnement différencié des instances.

Enfin, l’auteur souligne l’importance du registre narcissique chez l’enfant, en raison de la latence sexuelle, qui le rend particulièrement dépendant de son environnement, et peut donc éclairer nombre de souffrances psychologiques à cette période de la vie.

Le texte de Jacques Angelergues, « Conditions de la mise en œuvre de la psychothérapie d’enfant », entre dans le vif de la pratique, en soulignant l’enjeu des conditions de faisabilité, indépendamment des critères d’indication. Il le fait à l’aide de vignettes cliniques très illustratives, mettant en évidence ces conditions tant du côté de l’enfant (investissement de son fonctionnement mental dans le cadre d’écoute non directive et associative de l’analyste) que du côté des parents (avant tout leur capacité à accepter qu’il se passe des choses importantes pour leur enfant en dehors de leur contrôle).

« Sous le signe du symptôme », de Martine Pichon-Damesin, est une très vivante illustration de la spécificité de l’approche analytique avec les enfants. Chacune des vignettes cliniques met en valeur la qualité particulière de présence adéquate pour l’analyste, étayée sur son associativité fantasmatique. Elles montrent également l’importance décisive de l’attitude parentale. L’analyste comprend la situation psychique de l’enfant à partir de son contre-transfert, mais aussi de l’histoire familiale. C’est la circulation entre ces différents registres représentationnels, entre imaginaire, individuel et partagé, et réalité externe, le plaisir qui peut en naître en séance, qui semble insuffler à chaque fois une possible dynamique dans des situations apparemment bloquées.

« Psychopathologie de la phobie scolaire », de Marika Bourdaloue, est centré sur une vignette clinique d’un adolescent. Elle met en évidence la part de la réalité externe, tant dans le processus pathologique (mésentente parentale, traumatisme infantile lié à une malformation), que dans la défense symptomatique (recours aux jeux vidéo en réseau contre la peur de la rencontre sociale en milieu scolaire), voire le recours thérapeutique possible (un établissement soins-études). Mais cette part externe ne retire rien à l’intérêt décisif d’un abord psychanalytique authentique, permis par la patience et la pertinence de l’analyste, passant par la possibilité de comprendre la conduite symptomatique (avec l’aide du contre-transfert) avant de l’interpréter, dans le respect de la temporalité du patient pour cela. Et cela constitue ainsi un argument de poids sur la valeur de la psychanalyse dans des situations cliniques où la réponse purement comportementale est trop souvent proposée.

« Troubles phobiques de la fonction alimentaire », de Karine Gauthier, a l’intérêt de présenter en parallèle deux vignettes proches au premier abord : deux fillettes de 8 ans présentant des troubles alimentaires phobiques, pour mieux en discerner les différences : « Léa, à l’inverse de Zoé, investit le champ culturel pour tenter de contenir une excitation encore en mal de refoulement. L’accès à ces références lui permet de gagner une distance par rapport à l’objet excitant tout en maintenant une possibilité pour elle et pour l’analyste de jouer avec les représentations » (p. 79). Ces difficultés de Zoé amèneront une interruption prématurée de la cure.

« Quand faut y aller…Troubles sphinctériens de l’enfance, significations et destins », de Mathieu Petit-Garnier, met particulièrement en évidence la dimension relationnelle de ces symptômes, et du coup le rôle privilégié du jeu dans les séances de psychothérapie pour psychodramatiser ces enjeux, permettant leur métaphorisation. Ils ont aussi un impact important sur le « jeu » permis à l’analyste, tant envers son jeune patient que ses parents : « L’analyste sera sollicité dans sa propre organisation sadique-anale […] Les modifications de fonctionnement de l’enfant passeront par une élaboration de la dynamique transféro-contre-transférentielle qui pourra être éprouvante pour le thérapeute » (p. 93). Ce qui manifeste à nouveau le caractère irremplaçable de l’abord psychanalytique.

Dans « Le sommeil du jeune enfant », Sarah Bydlowski indique que « les troubles du sommeil constituent probablement l’un des motifs de consultation les plus fréquents à cet âge » (p. 96). Et elle le relie à certaines conditions de vie : l’isolement et l’éclatement familial (avec l’absence du père), la place du travail et de la maîtrise dans la vie quotidienne, qui permet de comprendre la difficulté pour l’enfant, dans un environnement peu sécurisant, à se laisser aller au sommeil.

Le rôle de la mère de « liaison pulsionnelle » est ainsi déployé au long des premiers mois et années, directement fonction de l’état psychique de celle-ci ; l’introjection et l’identification à une mère apaisante permettent de supporter son absence et inversement, si cela n’est pas possible. L’attitude de la mère sera directement fonction de la reviviscence de vécus d’impuissance chez celle-ci dans la relation avec son très jeune enfant, au détriment de son attention aux besoins propres de celui-ci. Ainsi sera-t-elle plus ou moins apte à introduire le différé progressif « utile » dans la réponse à la demande durant le temps de l’endormissement.

Les différents achoppements dessinent en creux ce qui sera attendu du suivi psychothérapeutique, à la fois sur le plan de la réalité externe (tiercéisation qui semble particulièrement en défaut) et de la réalité interne (développement d’une capacité de fantasmatisation et établissement d’un espace transitionnel).

« L’enfant et sa dépression », de Paul Denis, est une nouvelle illustration de l’apport incomparable de la psychanalyse. D’une part en soulevant la question du « masque » que prend la dépression sous la forme de multiples symptômes, volontiers comportementaux, mais dont le point commun est la perte d’estime de soi. D’autre part, sur le plan psychopathologique, elle permet de comprendre qu’il s’agit du refus de la perte (d’un être cher) : par intériorisation de l’objet (selon la conception freudienne qui permet de comprendre les auto-accusations), mais aussi par la négation du caractère irréversible de la perte (et l’organisation d’une relation d’attente, le refus d’investir un nouvel objet). Ceci peut être favorisé dans certains cas par la complicité dans ce déni de l’entourage familial, en particulier par l’évitement, voire l’interdiction de parler du disparu. Ce qui permet de comprendre a contrario le succès de certaines psychothérapies courtes qui autorisent à sortir du silence.

Paul Denis propose alors de comprendre le mouvement dépressif lui-même comme un substitut à l’objet perdu, ce qui rend compte de sa durée. Chez l’enfant déprimé, « la peur de perdre son “chagrin” est celle de se trouver confronté de nouveau à la menace de désorganisation » (p. 116). La psychothérapie à l’inverse visera à « ranimer des images et des fantasmes qui avaient perdu leur pouvoir d’animation, leur pouvoir porteur pour la reprise du vol de psyché » (p. 118).

« Le masque de la douleur », d’Anne Maupas, rapporte l’histoire clinique d’une fillette de 9 ans, adressée pour une douleur rebelle de la cheville consécutive à une entorse. Le caractère psychogène de la douleur va se confirmer au fur et à mesure des séances, avec la découverte d’un contexte familial douloureux et difficile. Mais ce dévoilement, avec la guérison symptomatique, amène au jour une excitation jusque-là réprimée et qui s’adresse crûment à l’analyste ; et il faut toute la finesse de celle-ci pour permettre à la jeune patiente de subjectiver cette émergence pulsionnelle brutale : « Angeline a fait tomber le masque de la “douleur du corps”, a prudemment mis à découvert la “douleur de l’âme” […], puis, en acceptant de jouer des rôles, de faire semblant, a réussi à exprimer de façon masquée la profondeur de ses sentiments » (p. 126).

Viennent alors les textes concernant les cliniques actuelles.

« L’abus narcissique, figure du traumatisme », de Bernard Bensidoun, évoque la situation d’enfants qui doivent, en raison de l’attente de leur mère, tel Romain Gary, effacer en soi toute forme d’altérité pour rester l’enfant imaginaire de celle-ci. Cette situation est source d’insatisfaction permanente. L’auteur illustre son propos par la vignette clinique d’un garçon de 10 ans, Émile, qui épuise ses parents par ses comportements et surtout le fait qu’il « n’écoute rien ». L’auteur de son côté constate l’intolérance à la passivité de son jeune patient, déterminée par « l’exigence permanente d’être au service de l’objet » (p. 138). La cure pourra évoluer grâce à l’apparition de jeux dans lesquels Émile se fait disparaitre pour que l’analyste se le représente. « Ces enfants souvent décrits comme opposants semblent être dans le refus de tout ce qui vient vers eux, ce qui signe l’impossible accès à l’usage de la négation » (p. 139).

« Psychopathologie des TDAH. Pour une approche globale de l’hyperactivité et des difficultés d’attention de l’enfant. » de Bernard Touati, vise à réintroduire une réflexion psychopathologique et métapsychologique sur une conjoncture clinique où l’abord médicamenteux et comportemental est privilégié. Il faut alors comprendre l’hyperactivité comme un évitement de l’ennui et de la tristesse, à mettre en rapport avec une expérience précoce d’abandon, d’insécurité, de désinvestissement. Ainsi le trouble serait lié au défaut de constitution d’un « espace de séparation, dans l’entre-deux, qui à la fois sépare et relie, s’ancre sur les échanges et écarts corporels mis en perspective dans le temps » (p. 147) ; mais aussi une défaillance de la capacité de jeu, de la « réciprocité et du rythme nécessaires à la construction corporelle et psychique du bébé au cours du dialogue tonico-émotionnel » (p. 152), et ainsi de la constance objectale.

De même, « Une enfant perdue », de Claire-Marine François-Poncet propose une compréhension et un abord psychanalytique de la transidentité chez les adolescents, en présentant la cure d’une patiente de 14 ans qui se déclare « trans », et qui y renoncera après deux ans de thérapie. L’auteure souligne la dimension identitaire de cette conjoncture clinique, mais aussi le facteur traumatique ; chez sa patiente, la puberté précoce contemporaine du divorce de ses parents. L’intérêt incomparable de la psychanalyse est ici de « déjouer » la tentation identitaire en introduisant au contraire une lecture polysémique, qui témoigne en même temps de l’authenticité d’une écoute de la souffrance sous-jacente, tout à l’inverse des réponses militantes qui reposent essentiellement sur l’adhésion groupale.

L’ouvrage se termine par le texte d’Éric Corbobesse, « Les addictions chez l’enfant et l’adolescent ». Celui-ci est original par son abord de la recherche d’apaisement de l’enfant, non par des substances chimiques (comme on le conçoit pour les addictions « classiques » de l’adulte et de l’adolescent), mais par des stimulations de son corps propre : jeux d’évanouissement ; néo-besoin d’un objet externe (sein, biberon, tétine, bercement, voire médicament) pour obtenir le sommeil ; mérycisme et spasme du sanglot. Tous ont pour point commun de tenter de pallier une carence du monde interne par l’investissement du perceptif et de la motricité.

En ce sens, les addictions de l’adolescent et de l’adulte, différentes dans leur modalité, sont dans une continuité sur le plan du fonctionnement mental, avec la recherche d’une emprise sur le monde externe pour contourner le paradoxe narcissico-objectal décrit par Philippe Jeammet.

L’auteur développe alors les questions soulevées par le mésusage des écrans aux différents âges de l’enfance et de l’adolescence ; l’inquiétude qu’ils suscitent tient à la conscience des adultes qu’ils risquent de compromettre la construction psychique par la place de prothèse qu’ils occupent.

J’espère avoir pu donner une idée de l’extrême richesse de ce volume, qui me semble avoir parfaitement atteint son objectif de montrer la valeur de la psychanalyse dans l’abord de la souffrance psychique de l’enfant.