La Revue Française de Psychanalyse

Présentation du numéro

Présentation du numéro

Éditorial


Ce numéro est le premier de la nouvelle équipe de rédaction de la Revue française de psychanalyse.

Sous la direction de Françoise Coblence de 2012 à 2020, notre revue a été placée sous le signe de l’ouverture, prenant la liberté d’élargir ses intérêts bien au-delà de la seule théorie et pratique psychanalytiques.

C’est en prolongeant cet esprit d’ouverture que la nouvelle équipe s’est renforcée de collègues venant d’autres sociétés psychanalytiques que de la seule SPP, de France comme de plusieurs pays étrangers, assumant ainsi sa place de première revue psychanalytique de langue française dans le monde. C’est dans ce même esprit que la revue entend accueillir davantage d’articles en dehors de son thème principal, dans des rubriques adéquates, de façon à ce que tout psychanalyste francophone se sente libre de nous proposer un texte, quelle qu’en soit la thématique. Les auteurs qui nous font l’amitié de nous envoyer leurs textes sont assurés que celui-ci recevra l’accueil attentif de notre équipe de rédaction à travers une lecture anonyme et contradictoire. C’est enfin pour mieux asseoir sa place dans le monde que notre revue tient au respect des normes éditoriales habituellement admises dans la communauté scientifique internationale.

Le hasard a voulu que ce premier numéro accueille un dossier sur la psychanalyse au Liban, pays durement touché depuis des décennies par des crises diverses, comme pour rappeler combien la question de la liberté est au cœur de la psychanalyse : de sa pensée comme de son exercice.

Thème du numéro : Quelle liberté ?

Argument

Comme l’amour, l’idée de la liberté suscite des élans et des passions par son pouvoir d’attraction psychique en profondeur. Objet d’idéal ou de terreur, elle est marquée dans notre culture, au croisement des mouvements psychiques individuels et des aspirations des peuples luttant pour leur affranchissement des pouvoirs autoritaires, par le sceau d’une séduction incontestable.

Comme l’amour, la liberté serait toujours à conquérir, mais qu’en est-il alors de ces courants contraires qui poussent à la sacrifier dans le plaisir, l’hédonisme, le devoir ou l’effroi de la perte de l’objet ?

Ne porte-t-elle pas d’emblée l’idée d’un rapport à soi ou aux autres ? Comment la concevoir hors du registre de la conscience et de celui d’une altérité représentable ? Dans le débat opposant Henri Ey à Lacan, la folie serait la pathologie de la liberté alors que pour le second le fou serait l’homme libre. Ce débat sur la liberté a marqué des générations de psychiatres.

Les psychanalystes accueillent les demandes de se libérer de la souffrance de ses symptômes, de l’emprise située au-dedans de soi, des chaînes du corps et de ses exigences, des imagos impérieuses, ou de l’assujettissement perçu comme venant du dehors, des relations vécues comme tyranniques et harcelantes. Les remaniements progressifs des investissements topiques et économiques par l’analyse de la relation transférentielle et la mise en sens produisent entre autres des effets de « liberté » dont l’analysant témoigne comme un éprouvé proche de celui du plaisir lié à la capacité de choisir et de réaliser.

Mais comment définir la liberté ? Du temps des Grecs, le mot « eleutheria » signifiait aller vers l’objet désiré. Mais, chez Homère, seul Zeus parmi tous, dieux ou mortels, serait initialement le porteur de cette qualité. Seul Zeus serait libre. Belle métaphore du fantasme d’une satisfaction pulsionnelle sans entraves et de l’omnipotence infantile projetée dans le père archaïque, les parents de la préhistoire personnelle. Pour l’inconscient la liberté se confondrait-elle alors à celle de l’illimité comme exigence du ça ? Et qu’en est-il de ce qu’on appelle la liberté de penser, valeur chérie en Occident ? Appartient-elle à une démarche de la conscience seule ? Est-elle liée à la liberté de jugement et qu’en est-il de la liberté de croire ?

Dans l’évolution de la pensée grecque, la notion de liberté va se décliner en liberté subjective : sentiment d’avoir la possibilité de faire ce que l’on veut et liberté objective : la condition de l’homme libre par rapport à l’esclave puis celle des cités contre l’Empire, enfin celle de l’individu sur ses passions. Liberté négative donc, qui est la capacité de s’opposer, de résister, à la tyrannie dans l’ordre politique, mais aux contraintes plus généralement, sans projet d’avenir ni contenu qui appartiendraient à la liberté positive. Cette distinction a été mise au travail par Isaiah Berlin (1958).

La philosophie, les sciences politiques, la psychologie sociale, celle des groupes et des organisations, se saisissent de la notion dans leurs vertex théoriques spécifiques.

Les siècles des révolutions au nom de la liberté jusqu’à l’érection de sa statue en 1886 à l’entrée du Nouveau Monde et l’emprise grandissante de l’homme sur l’environnement infiltrent aussi la pensée de Freud, homme des Lumières. Dans le destin qu’il se donne tout d’abord (Assoun, 1984) : car il ne s’agit pas seulement de découvrir l’existence de l’inconscient (cela avait d’ailleurs été fait avant lui), mais de le dévoiler dans son contenu, et pour cela d’avoir le courage de lutter activement (en véritable conquistador) contre les forces de refoulement. La pente « naturelle » de chacun serait de laisser opérer le refoulement pour la tranquillité de son âme et Freud de dénoncer « la berceuse consolante […] de la nourrice, de la mère séductrice qui rend agréable la passivité du renoncement, qui désarme le guerrier phallique » (Donnet, 1995).

C’est dans le même mouvement de perplexité et d’aversion devant la découverte de l’inclination profonde de l’homme vers la servitude, la face obscure de la liberté, qu’il a cherché à se défaire de l’hypnose. Le transfert porte néanmoins en creux cette « demande hypnotique », demande de suggestion visant la décharge de la tension conflictuelle.

Ainsi, la psychanalyse nous place devant ce paradoxe : accueillir la souffrance des symptômes et du mal-être qui cherche à être levée par le sujet en analyse alors que dans les replis de la parole et du corps, le désir d’attachement, de soumission, voire de punition, réclame constamment son dû.

La méthode analytique met en exergue la liberté de parler en séance par l’instauration de la règle de la libre association, à dire tout ce qui vient à l’esprit et comme cela vient. Ceci a pu nourrir pour certains, comme en mai 68, l’illusion ou le reproche que la cure viserait à « jouir sans entraves » ou à « interdire d’interdire ». Elle attirerait les aspirations des révoltés, à l’instar de la position adolescente, ou les foudres des conservateurs. Pourtant, si l’analyse initie un processus de libération du sujet, celui-là n’advient que par le travail psychique du deuil d’un moi-sujet en tant que maître illusoire de son unité et de sa liberté ; il n’advient que par le travail de prise de conscience de ses assujettissements, par la reviviscence dans le transfert de ses empêchements ou a contrario de ses impulsions à penser, à agir ou à réaliser. Un processus dont la part-en-tiers, les limites du cadre et son autorité reconnue par les deux protagonistes de la cure, forme une partie constitutive, tel un garant pour cette libération toujours conditionnelle selon la pertinente formule de Laurence Kahn (2016).

« C’est incroyable ce sentiment de liberté en ce moment, je me sens capable de tout… », dit une patiente pour exprimer l’intense euphorie qu’elle éprouve, identifiée à un homme « libertin » qu’elle venait de rencontrer après un divorce traumatique et qui l’initiait aux relations sexuelles éphémères et clivées sans engagement.

Le sentiment de liberté apparaît alors comme teinté de la défense maniaque contre la perte et contre le besoin désespéré d’attachement de cette patiente où la multiplication des ruptures cherche à conjurer la douleur de celle subie. Il apparaît aussi comme synonyme d’un triomphe illusoire du narcissisme blessé jusqu’à l’épuisement du moi et de ses ressources dans la recherche régrédiente de la formation d’une masse à deux. L’identification à un maître séducteur figure un des aspects du transfert négatif donnant forme au versant incestueux du fantasme d’un père œdipien hors censure, hors mesure et hors conflit. La liberté du libertin et du libertaire : une figure de l’abolition de toute censure surmoïque intrinsèque à la libération sous conditions du processus analytique ?

L’association libre en tant que méthode fait l’objet de recherches qui abordent non seulement le travail des résistances dans le fonctionnement névrotique, mais la possibilité même d’un déploiement associatif ainsi que la potentialité féconde qu’il représente pour le fonctionnement mental par la richesse et la complexité croissante des liaisons. À partir de son négatif, l’absence de liberté associative, André Green (2000) propose le concept de position phobique centrale dans les organisations limites, qui caractérise la perturbation du fonctionnement associatif par l’émergence de la destructivité implicite et du déni par le patient de sa réalité psychique pour éviter le rapprochement des traumas. Ainsi, la liberté peut être vidée de son sens et dénuée de sa fonction.

« Quel est le sens de la liberté que vous me donnez ? », s’exclame un patient confronté à l’angoisse du vide et de l’isolement grandissant par la phobie des relations et de tout lien : liberté mélancolique des états limites aux prises avec l’incapacité de jouer librement,témoignage de l’absence des capacités négatives décrites par Adam Phillips (2009) au profit du négativisme comme échec de l’organisation de la négation au sens freudien.

Le paradoxe, qui apparaît là en négatif de celui décrit par Winnicott, marque le non-avènement de la transitionnelle, de l’aire de l’illusion, matrice de la créativité. J.-L. Donnet a montré cet enjeu de la transitionnelle avec l’humour. L’humour, forme de jeu de l’esprit, est une des armes de la liberté dans les situations d’oppression, mais plus généralement un des recours de l’homme pour accepter sa finitude. Le lien entre la capacité de jouer, la liberté et ses effets de croissance psychique ne constituerait-il pas un champ de recherches privilégié ?

Nombre d’analystes gardent aujourd’hui la conviction que néanmoins un authentique travail analytique est possible avec ces patients. C’est-à-dire un travail qui libèrerait le patient du poids d’empêchements à vivre souvent issus de vécus traumatiques et d’atteinte aux capacités de ressentir et de représenter. Ce travail devra passer par la symbolisation de l’expérience traumatique, qui n’émergera elle-même que dans la relation transféro/contre-transférentielle dans une écoute transitionnalisante (Kaës, Anzieu, 1979 ; Roussillon, 2009), ce qui suppose la capacité psychique de jeu symbolique et créatif chez l’analyste. Il peut nécessiter de nouveaux conteneurs, des aménagements du cadre, non seulement de l’analyse elle-même (face à face, attitude moins en retrait de l’analyste), mais en recourant éventuellement à d’autres dispositifs. Il permettra d’envisager une fin heureuse du traitement, où la séparation de l’analyste soit possible, après une longue période de grande dépendance dans laquelle l’important pour ce dernier aura été de « tenir » et de survivre.

C’est dire ici que la liberté n’est pas en tout ou rien, ni un absolu, mais au contraire qu’elle ne se conçoit pas sans médiations et sans degrés, car elle n’existe que dans son lien dialectique à son autre, la nécessité.

Si la psychanalyse est porteuse d’une conquête de la liberté du sujet, elle ne peut toutefois se passer d’un contexte sociopolitique et culturel qui la reconnaît, la définit et indique ses limites, garants de l’altérité. La liberté avec ses limites serait-elle alors au service d’une altérité porteuse de la conflictualité comme de la fécondité de la pensée ?

Klio Bournova

Benoît Servant

Références bibliographiques

Assoun P-L. (1984). L’entendement freudien, Logos et Anankè. Paris, Gallimard.

Berlin I. (1958). Two concepts of liberty. Oxford, Oxford University Press.

Donnet J-L. (1995). Le surmoi. Paris, Puf : 71, 126 sq.

Freud S. (1925h/1992). La négation. OCF.P, XVII, Paris, Puf.

Green A. (2000). La position phobique centrale. Revue française de psychanalyse 64(3) : 743-771.

Kaës R., Anzieu R. (1979). Crise, rupture et dépassement. Paris, Dunod.

Kahn L. (2016). Libération Conditionnelle. Dans La liberté en psychanalyse. Paris, Puf.

Phillips A. (2009). Trois capacités négatives. Paris,l’Olivier.

Roussillon R. (2008). Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité. Paris, Dunod.

Sommaire

Éditorial

THÈME : QUELLE LIBERTE ?

Rédacteurs : Klio Bournova, Benoît Servant

Coordination : Sabina Lambertucci-Mann

Klio Bournova, Benoît Servant – Argument

Entre déterminisme et contraintes internes : la liberté émergente

Catherine Chabert – Une liberté dangereuse

Alain Ferrant – Libertés et servitudes : processus psychanalytique et création littéraire

Jessica Tran The – La métapsychologie de la trace : du déterminisme à la liberté

Travail psychanalytique : espace potentiel de liberté ?

Dominique Bourdin – Devenir plus libre : conquête ou accueil ?

Julie Chevalier – La capacité d’être libre

Martin Joubert – Le symptôme de la liberté

Mario De Vincenzo – Des degrés de liberté

Du socius au sujet : idéaux de liberté et nouvelles formes d’assujettissement

Alain Ehrenberg – Neurosciences cognitives et idéaux d’autonomie

François Duparc – Malaise dans la sexualité : les nouveaux esclaves de la liberté

Alberto Konicheckis – Libertés et contraintes du culturel

Claire-Marine François-Poncet – Éros et la liberté

François Richard – Vraie et fausse libération sexuelle

DOSSIER : LIBAN

Maurice Khoury – Regard sur l’évolution de la psychanalyse au Liban. Moments d’histoire

Wafica Abou Habib Kallassi – Notule sur la psychanalyse kleinienne et post-kleinienne au Liban. Initiation et développements

Marie-Thérèse Khair Badawi – La petite histoire dans la grande. Témoignages

Maurice Khoury, Mouzayan Osseiran – La visite de Jacques Lacan au Liban

Mona Chahoury Charabaty – Histoires conjuguées. Analyste, institution et Révolution

PSYCHANALYSE ET MÉDECINE

Panos Aloupis – L’énigme de la douleur du corps

PSYCHANALYSE ET NEUROSCIENCES

Sara Botella – La neuropsychanalyse et la science du rêve

PSYCHANALYSE ET ÉTHIQUE

Elsa Chamboredon, Dorothée Guiche, Philippe Robert – Regards croisés sur l’éthique dans la publication de cas cliniques

REVUE DES REVUES

Stéphanie George – Revue Belge de Psychanalyse 74, 2019

Benoît Servant – Psychanalyse et psychose 20 : Humeur

Beatriz Thaler – Adolescence 37, n° 1, 2019 : Les Sexualités

Bernard Voizot – Revue Cliniques 17 et 18

REVUES DES LIVRES

Bernard Brusset – Hors des sentiers battus : un parcours psychanalytique, de Raymond Cahn

Corinne Ehrenberg – Le sexe dans la bouche, de Jean-Claude Lavie

Kalyane Fejtö – Dostoievski par Julia Kristeva, de Julia Kristeva

Benoît Servant – La vie ordinaire des génocidaires, de Richard Rechtman