La Revue Française de Psychanalyse

Entretien avec Guénaël Visentini

Entretien avec Guénaël Visentini

Guénaël Visentini est psychanalyste, psychologue clinicien (en BAPU) et maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l’université de Strasbourg. Il est l’auteur de nombreux articles et de trois ouvrages publiés aux Presses universitaires de France : Pourquoi la psychanalyse est une science. Freud épistémologue (2015), L’efficacité de la psychanalyse. Un siècle de controverses (2021), et Penser et écrire par cas en psychanalyse. L’invention freudienne d’un style de raisonnement (2025).

Rfp : Dans votre livre, Penser et écrire par cas en psychanalyse. L’invention freudienne d’un style de raisonnement, vous défendez la qualité scientifique de la psychanalyse en mettant en valeur le modèle de pensée original élaboré progressivement par Freud, le raisonnement par cas, qui permet de soutenir la rigueur de la démarche psychanalytique face aux critiques dont elle fait l’objet. Pourriez-vous nous présenter les principaux points de votre thèse ?

G. Visentini : Oui. Merci de m’offrir l’occasion de présenter les résultats de ma dernière recherche. Avant d’en arriver aux conclusions, cependant, j’aimerais dire un mot sur la genèse de ce travail, tant du point de vue du contexte dans lequel il prend place que de celui de ses questions et visées initiales. Pour cela, je dois remonter le temps jusqu’au début des années 2000 où j’ai commencé une cure analytique. Au fil des ans, alors que j’éprouvais en moi-même les effets de cette expérience hors norme, j’en suis venu à me questionner sur ses ressorts psychologiques. Ce désir de savoir m’a conduit à me former en psychanalyse par la fréquentation de colloques, séminaires et groupes de travail au sein de différentes Écoles. C’est là que je me suis heurté à ce qu’on peut appeler une babélisation de la discipline, soit le fait que, depuis le geste inaugural freudien, il n’y ait plus une psychanalyse mais plusieurs, pour reprendre le mot de Robert Wallerstein en 1988 lors du congrès annuel de l’IPA.

Dans sa prise de parole, devenu un article qui a fait date – One psychoanalysis ? Or many ? – Wallerstein avait alors en tête les différents courants de pensée en débat au sein du champ analytique. Mais on pourrait aujourd’hui aller plus loin et dire qu’il y a – en débat – presque autant de psychanalyses qu’il y a d’analystes, tant les différences de pratiques et de discours – y compris au sein d’une même École ou d’un même courant d’idée – sont importantes, allant parfois jusqu’à des positions clairement inconciliables.

Pour certains psychanalystes, cela ne fait pas problème. Une pensée hétérogène, se plaisent-ils à rappeler, est une pensée riche, vivante, stimulante. Ils ajoutent parfois que ces disparités théoriques ne sont qu’un écho des bigarrures de la vie psychique. Ces arguments sont parlants. Mais je me suis toujours dit qu’ils ne nous dispensaient pas de l’exigence d’un examen critique de cet état de fait, à la fois pour en comprendre la logique et, surtout, pour en saisir les effets à différents niveaux :

– celui de la transmission de la psychanalyse d’une part : que peut-on transmettre d’une discipline aussi éclatée ?

– celui du statut scientifique, clinique et politique de la psychanalyse d’autre part : qu’est-ce que cette insaisissabilité épistémique suscite dans le champ de la recherche, chez les autres professionnels du soin, ou parmi les décideurs, lorsqu’ils essaient – légitimement – de la situer ?

– enfin – je crois – il s’agit de penser les effets de cet éclatement au niveau des pratiques effectives : que perçoivent les patients de cette extrême diversité clinico-théorique allant – disons-le – du jour jusqu’à la nuit ? Et une telle offre de soin – à ce point dépendante de la personne de l’analyste – est-elle déontologiquement tenable ?

Ça fait beaucoup de questions. Et dans ce livre, entre autres, je me suis essayé à les affronter.

En ce qui concerne plus généralement la dissémination épistémique de la psychanalyse, j’en suis notamment arrivé à cette conclusion qu’après Freud, le projet d’une science de la vie psychique – ne sacrifiant ni la complexité ni la cohérence – a peu ou prou été abandonné. La complexité de la psyché a continué d’être explorée, mais plus la cohérence des différents modèles qui servent à la penser. Les analystes ont globalement cessé de se soucier de ce problème, alors même que leur objet – la vie psychique humaine, consciente comme inconsciente – n’en a pas moins continué de conserver – au-delà des multiples modèles qui en rendent compte – une forme de cohésion intrinsèque et de continuité d’arrière-plan ; jusqu’à preuve du contraire, en tout cas

Voilà ce qui, concrètement, s’est passé : de décennie en décennie, ceux qui ont eu la prétention de penser l’inconscient y sont allés de concepts ad hoc, au contact de leur clinique ; ces concepts ont parfois bien décrit des aspects nouveaux de la vie psychique et de l’expérience analytique (ce qui, en tant que tel, a constitué une forme de progrès), mais ils n’ont plus été retraduits et enchâssés dans un modèle cohérent de pensée, suffisamment compréhensible et transmissible, ce qui était une exigence du projet freudien – et qui reste un critère de toute démarche psychologique à prétention scientifique.

Quelques exemples pour illustrer cela :

– pensons à la façon dont Winnicott passe du « Moi » freudien au « self » comme par glissement subreptice, en ce qu’il se situe d’emblée dans une autre perspective clinique du fait de la rencontre avec d’autres types de patients, marqués du primat des effets de l’environnement précoce sur leur constitution subjective ;

– pensons à l’introduction par Bion de la « fonction alpha » et des « éléments bêta » sans parler de sa grille d’observation des transformations subjectives, concepts qui ouvrent à d’autres manières de voir, de penser et de pratiquer la psychanalyse, processuelles plus qu’archéologiques – donc ayant un autre rapport à la question de la vérité – sans que ces perspectives nouvelles ne soient véritablement articulées avec ce qui se faisait antérieurement ;

– pensons enfin à la resituation par Lacan de la psychanalyse dans une succession de modèles philosophico-logico-formels comme la tripartition Réel/Symbolique/Imaginaire, les mathèmes ou la nodologie, qui, par soubresauts exploratoires, essaime les paradigmes de pensée sans se soucier d’aucune cohérence avec les acquis antérieurs, y compris de Lacan lui-même.

Je n’ai cité ici que trois grands penseurs. Mais il y en aurait tant d’autres… Et il faut ajouter la multitude des praticiens qui ont tenté, bon an mal an, de faire valoir des trouvailles théoriques, parfois heureuses, certes, mais le plus souvent redondantes, devant plus au narcissisme des petites différentes qu’à de réelles découvertes – qui, elles, supposent des données inédites, des questions nouvelles ou, à tout le moins, des interprétations véritablement novatrices.

En raison de ce peu de cas fait de la cohérence et de l’originalité disciplinaire, la psychanalyse est aujourd’hui devenue un champ très hétéroclite, où pullulent des concepts descriptifs plus ou moins pertinents et compréhensibles, plus ou moins novateurs ou périmés – et le plus souvent juxtaposés plus qu’articulés entre eux.

Vous l’avez compris, je mets ici en mot mon propre rapport – à la fois enthousiaste et déçu – au champ analytique, après un quart de siècle d’assidue fréquentation.

Clairement, ce qui me manque – mais, plus positivement, ce qui me laisse à désirer – c’est ce que Wallerstein appelait de ses vœux dès 1988, et quelques autres après lui aussi, à savoir un socle commun de pensée qui permettrait de situer épistémologiquement la psychanalyse, à la fois pour elle-même (sa transmission, sa pratique), pour les patients (préciser ce qu’on leur propose) et pour les autres (soignants, chercheurs, socius et décideurs).

Faisons un pas de plus ; je situerais le problème ainsi : c’est la réflexion disciplinaire, à mon sens, qui – depuis quelques décennies – s’est affaiblie dans la pensée psychanalytique, soit une réflexion qui pense la discipline dans son histoire, sa continuité, ses points de rupture, sa cohérence malgré tout. Il y a quelques exceptions bien sûr (Laplanche, Widlöcher, Roussillon – ou Castel, aujourd’hui, à sa manière – pour les Français ; sinon Glover, Wallerstein et quelques autres grandes figures dans l’espace anglophone). Mais brossé à grands traits et du point de vue de ce qui se donne globalement à voir, le tableau est celui d’une multiplicité quotidienne de lieux de pensée analytique où – chacun peut le constater facilement – se développent des microcultures de groupe ayant pour beaucoup rompu avec la réflexion disciplinaire telle que je viens de la définir.

Le seul problème de ce mode de fonctionnement qui, après tout, a sa légitimité (dès lors qu’on situe la psychanalyse du côté d’un simple mouvement d’idée, d’une pensée libre, sans trop de contraintes, comme étant par exemple apparentée à la littérature, à la philosophie, à l’essayisme ou à la poésie), le seul problème, dis-je, c’est l’avenir de la discipline en tant que telle, dans ses spécificités éthiques et cliniques, réfléchissant ses apports et de ses limites, et ayant donc un sens comparatif de ses frontières vis-à-vis des autres disciplines – notamment celles du champ du soin (médecine somatique, psychiatrie, psychologie) mais pas seulement, tout aussi bien celles qui traitent de l’humain (histoire, sociologie, anthropologie, etc.).

Or ce problème de l’avenir de la psychanalyse – comme discipline – se pose avec de plus en plus d’acuité depuis une vingtaine d’années. Même s’il y a toujours eu des attaques, il y a des effets de seuil. Depuis la fin du siècle dernier, la psychanalyse est clairement discréditée dans sa prétention à la scientificité, ce qui entraîne en cascade une délégitimation au niveau des institutions de soin et de l’université avec, au final, une perte de crédibilité médiatique et sociale. Très récemment, en novembre 2025, un projet d’amendement a été déposé au Sénat – fort heureusement retoqué – qui entendait tout bonnement interdire la pensée psychanalytique dès lors qu’un clinicien bénéficie d’argent public ; d’autres attaques ont suivi, jusqu’aux nouvelles recommandations de la Haute Autorité de Santé concernant l’autisme, parues en février dernier, lesquelles ont fait passer l’approche psychanalytique de « non consensuelle » à « non recommandée ». Quels effets à moyen terme ces attaques répétées auront-elles sur les pré-transferts des sujets en souffrance et sur le déroulement des psychothérapies et cures analytiques ?

Le discrédit, c’est la perte de crédit. Et le crédit, au fond, n’est qu’un mot pour dire la confiance. Or pour inspirer confiance, il faut un minimum pouvoir expliciter ce qu’on fait, qui on est, être au clair avec ce qu’on propose, se montrer capable de bilan critique aussi, car nous ne sommes plus à une époque où des dogmes, des postures, des mystifications ou de simples mots d’esprit peuvent suffire à faire vivre la pratique.

C’est tout ce contexte, au fond, qui m’a amené à réfléchir, à ma mesure – et dans les pas d’une série d’autres analystes – à ce qui pourrait constituer le socle commun de la discipline, un socle qui puisse s’expliciter, se situer, se critiquer et se transmettre dans un mouvement élaboratif constant. Un socle qui puisse aussi permettre de déterminer, à partir de lui, le niveau hiérarchique des concepts faisant partie des théorisations de la psychanalyse (distinguées de ce socle épistémique, donc). Ce qui permettrait de différencier – au niveau de la variété théorique – entre :

– les concepts à valeur universelle comme ceux de la métapsychologie (pulsion, Moi, mécanismes de défense, identifications, fantasme – bagage conceptuel à enrichir de façon cohérente en reprenant les propositions les plus novatrices des post-freudiens et des contemporains) ;

– les concepts typologiques valant avant tout pour une série de patients, comme le complexe d’Œdipe (Freud) ou la crainte de l’effondrement (Winnicott) ;

– et, enfin, les concepts descriptifs à valeur unique, forgés au raz de la singularité des patients et permettant de les comprendre eux et eux seuls, en tant qu’à nuls autres pareils – ce qui est une spécificité de la pensée psychanalytique.

On voit que cette simple hiérarchisation des niveaux conceptuels (induite par la réflexion épistémologique) a aussitôt un effet critique : elle remet par exemple en cause la centralité de l’Œdipe, sa supposée universalité. Plus encore, elle permet de comprendre la logique de l’erreur freudienne : à savoir une montée en généralité indue à partir d’un ancrage clinique biaisé, à prédominance névrotique. Si vous recevez cinquante sujets névrosés et que vous y retrouvez chaque fois quelque chose comme de l’Œdipe, vous pouvez être tenté de partir du principe que l’Œdipe est un universel ; à partir de là, biais de confirmation, vous essaierez peut-être de le chercher dans le discours de tous vos patients, même quand il ne s’y trouve pas, comme dans ce cas de schizophrénie dont parle Freud à Jung dans une lettre du 14 avril 1907, où il interprète de façon œdipienne la manière qu’a ce patient d’enfoncer ses doigts dans le trou d’une porte. Avec ce cas, Freud, clairement, plaque un concept ayant une valeur descriptive pour la série des névrosés sur un sujet pour qui le complexe d’Œdipe n’est visiblement pas le problème organisateur. En d’autres termes, il confond concept typique d’une clinique donnée – électivement, celle de la névrose – et concept métapsychologique, supposé valoir pour tout appareil psychique.

Dans d’autres textes, il est plus prudent et nuancé sur l’Œdipe – et c’est ce Freud plus critique qui peut nourrir la réflexion aujourd’hui. Tout aussi intéressant pour la psychanalyse contemporaine est le Freud qui a pu voir, avec le temps, que les concepts descriptifs de la névrose manquaient de justesse et d’opérativité pour ceux qui s’avéraient avoir un Moi carencé par une succession de traumas cumulatifs. Il ouvrait ainsi la voie à la théorisation spécifique des organisations limites, ensuite entreprise par Ferenczi, Balint, Winnicott, Kohut, Kernberg et d’autres, pour lesquels le concept de « self » – en tant que Moi en cours de développement, au plus près des perceptions corporelles et dans un lien d’hyper-dépendance à l’autre – s’avère effectivement pertinent, pour peu qu’il soit métapsychologiquement resitué.

En somme, après Freud, on a dés-universalisé certains de ses concepts, on a en a produit quantité de nouveaux, mais, je me répète, on n’a pas procédé suffisamment à une remodélisation cohérente de l’approche du fonctionnement psychique à partir d’un socle épistémique commun dans lequel s’embrancherait les différentes ramifications et sous-ramifications théoriques issues de la rencontre avec les variétés du « réel » clinique. Pour ne prendre qu’un exemple, il n’y a pas aujourd’hui de modèle commun de diagnostic psychanalytique. Les manières de diagnostiquer participent de micro-cultures locales que chacun perpétue à sa manière, conduisant à des appréciations parfois très opposées de la problématique psychique inconsciente d’un même patient[1].

Pour la transmission, ça complique les choses (nos étudiants, à l’université, sont les premiers à nous le faire savoir). Mais ça rend également très difficiles les discussions cliniques entre collègues : on n’est parfois pas du tout d’accord sur ce que c’est que la psychose, la perversion ou les organisations limite (quand cette catégorie est acceptée, car elle est toujours rejetée par certains). Quelles incidences cela a, ensuite, dans la rencontre avec les patients ? Quelles éventuelles négligences (au sens de ne pas être capable de caractériser et prendre en compte certains types de vécu) ? Ça doit au moins poser question, à défaut de trouver facilement une réponse.

D’où, en tous cas, mon choix d’investir ce qu’on pourrait appeler un programme de recherche en épistémologie de la psychanalyse, à visée clarificatrice, certes, mais qui ait aussi des incidences au plan thérapeutique et même politique.

Un tel programme, par son ampleur, était au départ susceptible d’avoir plusieurs portes d’entrée. Mais dans mes recherches, j’ai fini par choisir celle du cas. Pourquoi ? Parce que, à la lecture des collègues – passés et actuels – il m’est clairement apparu que le rapport aux cas constituait le cœur vivant de la pratique, de la recherche et – au final – de la transmission disciplinaire.

Rappelons l’importance des cinq grands récits de cas de Freud, du cas de la Petite Piggle de Winnicott, du cas « Belle » de Robert Stoller, du cas Dominique de Françoise Dolto, ou du cas Z d’André Green et Jean-Luc Donnet. Et il y en aurait d’autres ! Au fond, pas de psychanalyse sans rapport à des patients qui, dans le mouvement même où ils sont pensés en finesse et profondeur, prennent de facto le statut de « cas » pour l’entendement analytique.

Certes, il faut ici savoir se défaire du sens en partie péjoratif du mot « cas » et le reconceptualiser à partir d’un point de vue disciplinaire ; penser par cas, en psychanalyse, ce n’est pas caser le patient en le réduisant à quelques items comme ça se fait dans la démarche expérimentale, mais au contraire – avec lui – multiplier les perspectives, croiser les lignes interprétatives, co-enrichir la description de ses vécus, au point que cela conduit à l’effet inverse : décaser le sujet, justement le libérer des catégorisations par lesquelles il se pensait d’abord lui-même par introjection de signifiants-maître venus des quelques autres ayant initialement marqué son histoire.

Ici, l’étymologie permet de dégager un filon sémantique assez ajusté à la pratique : « cas » vient du latin « casus », participe passé de « cadere » qui veut dire « chuter » ; c’est la traduction du grec « ptosis » (chute) d’où vient le mot « sym-ptôme » soit l’ensemble des signes cliniques qui, pour ainsi dire, tombent ensemble. Le cas, en ce sens étymologique, c’est donc un événement, quelque chose qui advient, qui fait rupture dans la continuité de l’existence, qui surprend aussi – on retrouve quelque chose de ce sens initial dans la locution « le cas échéant ».

Pour le dire autrement, le cas – au fond – c’est justement l’incasable, l’énigmatique, que l’on va d’abord devoir penser pour lui-même, à partir de lui-même et de ses circonstances propres – procédure que j’ai proposé d’appeler « descendre en singularité »[2] – avant de repérer d’éventuels liens d’identité et de différence avec d’autres cas, rendant possibles des montées en généralité.

Pour Freud, la psychanalyse est très clairement indexée à une telle pensée par cas opérant des va-et-vient entre le singulier, le typique et le général – le singulier restant le point d’ancrage. Trois exemples parmi d’autres :

« De quelque manière que vous puissiez accueillir mes résultats, permettez-moi de vous demander de ne pas les tenir pour le fruit d’une spéculation à bon marché. Ils reposent sur une laborieuse exploration individuelle des malades, qui, dans la plupart des cas, s’est prolongée durant cent heures de travail et au-delà[3] » (1896) ;

« Nous essaierons de tirer le plus d’enseignements possible des conditions du cas devant lequel nous nous trouvons et d’éviter une approche [immédiatement générale] du problème[4] » (1905) ;

« La psychanalyse a comme seul et unique avantage de ne pas affirmer abstraitement [ses hypothèses] mais de les démontrer sur un matériel qui concerne chaque individu personnellement[5] » (1916).

Cette reconnaissance de la centralité du cas en psychanalyse fait ensuite l’unanimité parmi les analystes : pour Jones, par exemple, les cas sont « la base réelle de la psychanalyse[6] » ; pour Rappaport, ils sont « le lieu de résidence de la preuve en psychanalyse[7] ». Du côté des commentateurs, c’est la même chose. Un seul exemple : Paul Ricœur, 1981 : « l’ultime prétention à la vérité [de la psychanalyse] réside en ses études de cas[8]. »

Tout cela pour dire que la porte d’entrée du cas n’a pas été choisie au hasard. Pour beaucoup d’analystes, dont je fais partie, il s’y joue quelque chose comme le fondement de la discipline, au sens où l’on rencontre d’abord des patients, puis qu’on pense et écrit des cas pour – au fond – mieux les rencontrer et mieux les accompagner. Et je le précise : écrire ne veut pas dire publier, loin de là. Publier c’est encore autre chose. Écrire, a minima, ça veut dire : utiliser les ressources de la raison graphique (au sens de Goody[9]) pour affiner sa pensée[10].

Si, maintenant, l’on se tourne vers les critiques de la psychanalyse, on voit que les plus radicales visent la pensée et l’écriture par cas, en tant – justement – qu’elles sont perçues comme un fondement disciplinaire. Dès les années 1910, alors que la discipline est introduite aux États-Unis, le plus grand psychologue de l’époque, Robert Woodworth, peut ainsi écrire :

« [L]eurs méthodes supposées démontrer des faits psychologiques me semblent grossières et inadaptées, et leurs conclusions unilatérales et exagérées […]. [I]ls ne fournissent jamais un accès direct aux faits qu’ils supposent exister et sur lesquels ils fondent leur psychologie […]. Les conceptions [de la psyché] fondées sur des cas simples étudiés expérimentalement sont beaucoup moins fascinantes, mais sont probablement plus vraies […] [que les] conceptions poétiques [de la psychanalyse] pour lesquelles aucune preuve véritable n’est présentée[11]. »

Rappelons également la fameuse incise de Popper, aussi savoureuse que caricaturale :

« Quant à Adler, une expérience qu’il m’a été donné de faire m’a vivement marqué. Je lui rapportai, en 1919, un cas qui ne me semblait pas particulièrement adlérien, mais qu’il n’eut aucune difficulté à analyser à l’aide de sa théorie du sentiment d’infériorité, sans même avoir vu l’enfant. Quelque peu choqué, je lui demandai comment il pouvait être si affirmatif. Il me répondit : « grâce aux mille facettes de mon expérience » ; alors je ne pus m’empêcher de rétorquer : « avec ce nouveau cas, je présume que votre expérience en comporte désormais mille et une[12] ».

Cette critique des méthodes de recherche par cas en psychanalyse est lapidairement résumée par Hans Eysenck, à la fin du siècle dernier :

« Nous ne pouvons pas plus tester les hypothèses freudiennes sur le divan [au cas par cas, donc] que nous ne pouvons trancher entre les hypothèses rivales de Newton et d’Einstein en allant dormir sous un pommier[13]. »

Pour Eysenck, raisonner par cas c’est donc mettre en sommeil la science. Celle-ci ne peut être qu’expérimentale, c’est-à-dire protocolisée et statistiquement indexée aux grands nombres.

Pendant tout le XXe siècle, le cœur de la critique contre la psychanalyse portera sur ses cas, jusqu’au fameux débat entre John Forrester et Adolf Grünbaum, dont la reconstitution constitue un temps fort du livre, dans l’introduction. Je ne détaille pas trop ; mais la thèse de Grünbaum est de poser une alternative : soit la psychanalyse reconnaît qu’elle ne fait que raconter des histoires de cas sans valeur scientifique (leurs données et interprétations n’étant pas issues de méthodes fiables), soit – si elle veut être en adéquation avec son projet de faire science – elle doit en passer par le laboratoire et précritériser ses cas puis tenter de trouver des relations stables entre certaines des variables choisies. À quoi Forrester répond : et si la psychanalyse avait inventé un nouveau style scientifique de raisonnement, par cas ; à la fois rigoureusement empirique et probant dans ses interprétations, bien que non expérimental ?

Toute ma relecture de Freud, dans Penser et écrire par cas en psychanalyse, a pour but de répondre à cette question, avec – en arrière-plan – l’idée que dans le penser et l’écrire par cas pourrait bien être trouvé le fameux socle commun, définitoire de la discipline – c’est-à-dire trans-théorique. Je dis « pourrait », car je n’ai étudié que le penser par cas freudien. Il faudrait réitérer l’exercice – avec une méthode d’analyse similaire, et de façon indépendante – pour tous les grands corpus casuistiques de l’histoire de la psychanalyse. Car s’il s’agit vraiment d’un socle commun, il doit être transverse – ce qui implique un travail collectif qui aurait l’heureuse issue de déboucher sur un consensus.

Quelques mots, pour finir, sur ma méthode de travail. Après avoir passé en revue les travaux abordant frontalement la question du cas, j’ai recensé trois écueils méthodologiques – à savoir :

– le littéraro-centrisme, soit le fait de considérer les cas psychanalytiques avant tout comme des récits fictionnels, sans réelles ambitions scientifiques ;

– le freudo-centrisme, soit le fait de considérer que le fondement de la psychanalyse ne pourrait être trouvé que dans les cas freudiens, puisqu’il est le fondateur de la discipline ; en somme il faudrait revenir à Freud, par Freud, et pour Freud ;

– enfin l’internalisme et l’externalisme dans l’analyse du corpus freudien, soit le fait de considérer que celui-ci ne pourrait être compris que comme système autoréférencé de pensée (prédisposant à penser la génialité de Freud) ou, au contraire, qu’il ne serait intelligible que comme maillon quasi prédictible d’une longue chaîne historique de pensée (en ce sens, les hypothèses freudiennes n’auraient rien d’à ce point originales ; elles ne seraient qu’une habile synthèse d’idées antérieures).

C’est en réponse à ces trois écueils que j’ai forgé ma méthode de lecture, en prenant place dans un courant d’épistémologie contemporaine qu’on qualifie de « socio-historique » pour la distinguer de l’épistémologie néo-positiviste. Je ne détaille pas, mais :

– j’ai pris Freud au sérieux dans son projet de faire science de sa pratique ;

– j’ai considéré ses écrits de cas comme des gestes situés accomplis à partir de la pratique pour la penser (Freud devenant en ce sens un clinicien parmi d’autres, un collègue plus qu’un grand auteur à révérer) ;

– enfin, j’ai essayé de voir comment il inventait un nouveau style de raisonnement, dans un dialogue constant avec le réel de la clinique et les idées qui lui étaient contemporaines.

Concrètement, ce focus au raz de la pratique m’a amené à suivre toutes les apparitions du mot « cas » au fil de l’œuvre (j’en ai compté 2785, dont j’ai pu analyser la fréquence en fonction des types de textes – cliniques ou non) Un autre fil conducteur a été le repérage de l’émergence textuelle de tous les patients supposément reçus par Freud (j’en ai compté 141). À partir de ces traces textuelles de la pratique, j’ai essayé de dégager les schèmes du penser par cas freudien que j’ai distingué des schèmes de son écriture par cas.

L’intérêt – pour moi – d’extraire de tels schèmes (ou opérations de pensée) a été de pouvoir me situer à un niveau disciplinaire, et donc de dépersonnaliser ou défreudianiser l’épistémologie de la psychanalyse. Certes il y a nom propre, mais dans ce nom propre (celui de l’inventeur) il y a de l’autre (Freud n’a pas pensé tout seul, ce qu’ont bien montré un ensemble de travaux contemporains) et les schèmes sont voués à être transmis et repensés par d’autres.

Au fond, pour moi, les schèmes de pensée et d’écriture par cas constituent un héritage disciplinaire, un bien commun, dont il me semble que chacun pourrait se saisir en les resituant comme tels. Plus techniquement : ils rendent possible un ensemble d’opérations de pensée, prises dans une éthique spécifique ; ils permettent que l’on s’ajuste au réel clinique singulier dont nous sommes responsables. Les dégager a pris du temps ; d’où aussi la taille du livre. Ça a vraiment été pour moi l’expérience d’une lenteur dans la pensée, soit un nouveau style élaboratif en psychanalyse où l’on a tendance, souvent, à vouloir incarner la fulgurance du Witz au motif que ce serait coller au plus près des formations de l’inconscient – ce qui est en partie contestable, puisque l’inconscient a aussi sa laboriosité, sa ténacité et ses processus de fond.

Je vais devoir accélérer malgré tout : à quels principaux résultats suis-je arrivé ? Je vous le disais, en introduction du livre, il y a cette question extraite du débat entre Forrester et Grünbaum jusque-là restée sans réponse : Freud a-t-il oui ou non inventé un nouveau style scientifique de raisonnement, spécifiquement « par cas » ? Je ne rentre pas dans le détail, mais, en conclusion, ma réponse est : « oui ». Et la démonstration en est faite tout au long des cinq chapitres du livre. Ce n’est donc pas résumable en quelques mots. Je note seulement que ça oblige, pour l’occasion, à repenser – en la rouvrant – la notion de « science », à partir des travaux les plus contemporains sur le sujet.

La démonstration me donne bien sûr l’occasion de décortiquer le style de raisonnement freudien en ses multiples strates épistémiques. C’est un des apports majeurs du livre – ma « thèse » pour reprendre votre terme. Je montre que ce style de raisonnement – en son fondement – convoque des schèmes que je propose d’appeler « basaux », permettant de reconnaître l’existence de signes et d’évaluer leur significativité, opération que je désigne comme « faire cas », au cœur des situations cliniques. Au fond, il s’agit là de schèmes de l’attention – en tant que créatrice – et c’est pourquoi on les retrouve en arrière-plan de toutes les strates de son penser par cas, de façon transverse, comme opérateurs de leurs différents remaniements.

Cela étant dit, Freud, tout d’abord, pense par cas en articulant ces schèmes basaux à ceux de la tradition médicale, que j’appelle « sémio-typologiques » en ce qu’ils permettent avant tout le jugement diagnostique. Freud excelle dans cet art – l’attention diagnostique, donc – avant d’en sonder les limites pour comprendre les souffrances psychiques des patients qu’il reçoit.

On constate alors un remaniement de son penser par cas au moyen de schèmes empruntés à la tradition psychologique, dont il se réapproprie certaines opérations de pensée en les reciselant : on peut isoler ici les schèmes « étiologiques », qui permettent à Freud de renouveler la question diagnostique en introduisant une multifactorialité indispensable pour repérer les différents types d’organisation psychique (il distingue alors, pour chaque symptôme et souffrance, les causes constituantes, spécifiques, adjuvantes et déclenchantes). Et à côté de ça, il élabore ce qu’on peut appeler des schèmes du « maniement des quantités », qui indexent la pratique à la question économique, soit ces valeurs-seuils de la vie psychique par où elle passe de l’état normal à l’état pathologique. Les types d’organisation étant bien spécifiés, c’est toujours ensuite une question de quantité, dit-il, en ce qui concerne l’aller mal et l’aller bien.

Enfin, dernière strate de son penser par cas, les schèmes métapsychologiques (plus connus) qui permettent des jugements universalisant (sur les processus psychiques) ainsi que les schèmes – inédits – de l’attention aux signes uniques, qui permettent, eux, des jugements singularisant, et dont il m’est apparu qu’il fallait reclarifier la logique.

Ces différents schèmes – les textes l’indiquent – sont élaborés au contact des patients, en situation clinique, dans le but de s’ajuster au mieux à la complexité multi-strates de leur vie psychique. Ils sont certes variés, mais cohérents entre eux, au sens où chaque nouvelle strate modifie le régime fonctionnel des strates précédentes. Pour ne prendre qu’un exemple : faire place à la singularité transforme la question diagnostique, sans toutefois l’abolir comme le pensent certains. Le diagnostic devient juste plus processuel et s’élargit tout en s’unicisant ; je renvoie ici à toute la tradition psychopathologique en psychanalyse et à l’effort nosographique qui en a découlé.

C’est cette cohérence complexe du penser par cas qui a été perdue, me semble-t-il, au fil des générations de post-freudiens. On n’a progressivement retenu du raisonnement analytique que ce qui concerne la ressaisie des traits uniques du patient, soit l’apport le plus original de Freud, certes, mais sans la globalité des opérations concomitantes. Et on a comblé le vide avec beaucoup de considérations éthiques, virant parfois à l’emphase. Lacan n’a pas peu contribué à cet état de fait en raison de son hypertropisme tout personnel en direction de ce qui, dans le « réel » clinique, relève du singulier.

Le résultat, à mon sens, c’est qu’on a cessé de comprendre le style de raisonnement psychanalytique par cas dans sa teneur globale, telle que Freud en avait ouvert l’horizon. On a cessé de comprendre que la singularité subjective ne peut être rigoureusement ressaisie qu’à partir de ce que le patient a de commun avec d’autres, en une démarche comparative intégrant dès le premier instant la question diagnostique, par exemple. Pour le dire autrement, c’est toujours comme reste de l’universel et du typique que l’unique se signale comme tel – « prince déguisé en mendiant » disait Freud.

Au passage, en perdant la globalité et le feuilletage du modèle de pensée par cas – tel que légué par Freud – on a perdu de vue l’importance de l’écriture pour penser au plus près nos patients – l’importance de l’écriture investie comme démarche scientifique (côté sciences humaines), accroissant la réflexivité critique et permettant la ressaisie la plus fine des processus, problématiques et souffrances de nos patients. On est plutôt allé vers un style idiosyncratique, affine à la littérature là où, pour mieux penser grâce à l’écriture, il se serait agi de pouvoir la questionner, de n’avoir pas un rapport naïf à elle, ce qui relève justement – chez Freud – des schèmes d’écriture par cas.

Je n’ai pas le temps de les détailler ; mais je considère que ces schèmes d’écriture font partie du socle commun évoqué en début d’intervention, au sens où, au final, ils permettent de pousser plus loin qu’à l’oral le décentrement réflexif nécessaire à toute pensée analytique. Un seul petit exemple : la réflexion critique initiée par Freud (notamment dans sa postface au cas Dora) sur ce que j’ai proposé d’appeler les « contre-transferts d’écritures », faisant référence au fait que lorsqu’on écrit, on est la plupart du temps seul et qu’on dispose donc d’un pouvoir de dire et de faire dire, de taire et de faire taire, ainsi que de juger par soi seul des situations, pouvoir dont on peut user et abuser, ce qui constitue une brèche pour les processus contre-transférentiels qui ne manquent pas de s’y engouffrer. Ça se voit tellement dans les écrits de cas lorsque le rapport à l’écriture manque de réflexivité ! À mon sens, on ne peut donc pas – pour rester sur cet exemple – ne pas se poser la question de ses contre-transferts d’écriture ; et se la poser doit entraîner une densification de l’écriture. Il en est de même pour l’ensemble des questions qui médiatisent le rapport de Freud à son écriture et dont nous pouvons – sinon devrions – nous inspirer.

Cette élévation de la réflexivité scripturale – c’est ma thèse – situe Freud – à son époque et au plan méthodologique – du côté des sciences humaines naissantes, ce qui explique aussi pourquoi celles-ci s’appuieront sur la psychanalyse jusque dans les années 1980 pour se penser elles-mêmes, en tant qu’ayant des objets singuliers qu’elles écrivent elles aussi dans le cadre de recherches par cas, toujours subjectivées. Depuis, le rapport s’est inversé. Les sciences humaines ont enrichi ce qu’on pourrait appeler avec Paul Veyne le « questionnaire » de leurs écritures de recherche, là où les analystes ont plutôt oublié celui qui était déposé çà et là dans leur tradition, produisant des écrits de cas sans réflexion méthodologique, souvent critiqués pour leur naïveté, leur ethnocentrisme et leur manque de réflexivité critique.

D’où la perte d’influence de la psychanalyse – aussi – dans le champ des sciences humaines. Une seule citation en exemple de cette dégradation des exigences disciplinaires de la psychanalyse contemporaine – Adam Philipps, fameux analyste anglais :

« Je pense que les psychanalystes n’auraient pas dû adhérer au modèle scientifique avec autant d’empressement. Je ne pense pas que la psychanalyse soit une science ni qu’elle devrait aspirer à l’être [C’est] au mieux une profession de promoteurs d’idées intéressantes sur les difficultés et les bonheurs de la vie. […] – vous pourriez tout autant essayer l’aromathérapie, le tricot, le deltaplane[14]. »

Avec des amis de la psychanalyse comme lui, nous n’avons pas besoin d’ennemis ! Pour finir, je pense que nous devrions nous réapproprier la complexité du modèle freudien de pensée, et être collectivement plus au clair sur ce qui constitue le socle commun de la psychanalyse (ses schèmes fondamentaux de pensée), par différence avec les multiples théorisations cliniques (concepts descriptifs).

Rfp : En préparant ce numéro, il nous a semblé intéressant de souligner une forme d’ambivalence freudienne, bien décrite par Jean Starobinski : « Nous nous trouvons en présence d’un assez singulier complexe doctrinal, où l’optimisme épistémologique (la science est en progrès, nos connaissances vont croissant) se double d’une métaphysique pessimiste (les forces primitives qui nous meuvent sont obscures, aveugles, barbares, violentes, insatiables). La lucidité est possible, mais le fond des choses est irrationnel », que l’on pourrait retrouver dans l’héritage freudien, dans l’opposition entre un courant « rationaliste », proche du modèle médical et scientifique (par exemple dans la psychanalyse américaine), et un courant tenté d’associer la raison aux forces refoulantes et acceptant l’irrationnel comme indice du retour du refoulé (manifesté plus particulièrement dans le courant lacanien). Que pensez-vous de cette manière de voir, et de l’effet de ce clivage éventuel sur la désaffection actuelle envers la psychanalyse ? Pourrait-on considérer votre démarche comme une tentative de dépasser cette contradiction, permettant à la psychanalyse de mieux se défendre face aux attaques ? À ce sujet, comment comprenez-vous la violence de certaines d’entre elles ?

A.V. : Je crois en effet que l’on se doit de complexifier cette manière de voir peut-être un peu trop binaire, qui me semble passer à côté ce que véhicule fondamentalement la discipline. Il y a certes, en amont du projet scientifique de la psychanalyse, quelques postulats métaphysiques ; aucun positionnement théorique n’est exempt de partis pris. Mais, chez Freud, ils sont liés à ce projet – dans le droit fil, donc, des partis pris des sciences de son temps. Par ailleurs, toute la difficulté, ici, est de distinguer les différents niveaux où ces partis pris structurent la discipline : la psychanalyse est en effet à la fois une pratique, une théorisation de la pratique et une heuristique plus large de compréhension de l’ensemble des phénomènes humains. La question du rapport entre rationalité et irrationnalité doit ainsi être posée séparément pour chacun de ces niveaux.

Commençons par la pratique : elle confronte à des logiques psychiques contradictoires (j’aime mon père que je soigne d’une maladie grave ; je la hais parce que je me sacrifie pour lui). Pour autant, est-ce à dire que le psychisme serait « irrationnel » en son fond ? Si l’on suppose qu’il doit être monobloc, unitaire, cohérent, alors, oui, les contradictions sont appréhendables comme « irrationalité ». Mais cette supposition (simpliste) est justement pré-psychanalytique. Le grand apport de Freud, avec sa science de la vie psychique fondée sur le terrain de la rencontre, est de proposer un modèle complexe de compréhension de la psyché, au sein duquel « tout ce qu’[on] doit celer à autrui, en tant que personne socialement autonome, et […] tout ce qu’[on] ne veut pas s’avouer à [soi]-même en tant que personnalité unitaire[15] » puisse trouver place, nonobstant les représentations conscientes qu’on a de nous-mêmes. En d’autres termes, la psychanalyse permet de penser le « réel » psychique au-delà des idéaux et injonctions sociales qui nous traversent et nous constituent. Elle cherche à décrire et à comprendre « ce qui est », sans le juger. C’est en ce sens qu’elle s’arrime à la quête de vérité constitutive de toute science. Ce qui pourrait apparaître irrationnel d’un point de vue externe (métaphysiquement ou moralement) est relu comme une multiplicité de logiques internes, non a priori cohérentes, se déployant à plusieurs niveaux (conscient, préconscient, inconscient) et produisant donc de la complexité.

Au fond, chez Freud en tout cas, les seuls postulats métaphysiques que l’on trouve sont ceux qui orientent la recherche scientifique : à savoir l’idée qu’il n’y a qu’un monde – et donc pas de surnature ni de surnaturel – (cf. hypothèse du monisme ontologique) ; et l’idée que ce monde, cette nature – qui inclut le physico-chimique, le vivant et le psychique – n’est pas fondamentalement chaotique (cf. hypothèse du déterminisme ontologique). On ne trouve pas chez lui – en tout cas dans le projet scientifique de la psychanalyse – l’idée que le fond de l’être serait irrationnel, position métaphysique qui impliquerait un pessimisme épistémologique voire moral.

Qu’il puisse y avoir cette idée dans la psyché de Freud est une chose (on connaît l’assombrissement de ses positions personnelles, dans la dernière partie de sa vie) ; que beaucoup d’analystes à sa suite se soient réappropriés ce pessimisme – à partir de leurs propres expériences de vie ou au vu des guerres et autres infamies infligées à des humains par d’autres humains – cela est recevable. Mais il est important de ne pas en faire un postulat fondamental de la psychanalyse. En toute rigueur, son périmètre de jugement – en tant que discipline scientifique – est plus limité. On n’a que trop attribué à la psychanalyse ce qui venait personnellement de Freud ou d’autres analystes, au lieu d’attribuer à cette discipline la logique argumentée de ses hypothèses concernant le « réel » psychique.

Comme je le disais plus haut, il s’agit là d’avoir le courage – contre une certaine tradition – de défreudianiser la psychanalyse, plus généralement de la dépersonnaliser, ce qui implique d’être plus au clair avec ses propres transferts. Est-ce que la sociologie, dans ses principes fondamentaux, intègre les jugements personnels de Durkheim ? C’est tout l’intérêt de s’en tenir à la psychanalyse comme méthode, comme schèmes de pensée – ce qui, à mon sens, constitue le socle commun. À partir de là, elle doit rester ouverte à ce qui vient, à ce qui est, sans préjuger ; elle ne doit pas ériger certains enseignements circonstanciés de la clinique (par exemple, le complexe d’Œdipe dans la névrose, ou le pessimisme tardif de Freud) en fondamentaux de la discipline. Il s’agit de deux niveaux différents. Ce qui ne veut pas dire que chacun – plus personnellement – ne soit pas libre de donner la signification qu’il souhaite aux vérités scientifiquement dégagées par la psychanalyse (une psyché en conflit, en tension vis-à-vis de la pulsionnalité comme eu égard aux injonctions surmoïques ; une psyché au fonctionnement non idéal, avec ses points d’incohérence, d’immoralité, de folie, etc.).

Pour en revenir au legs épistémique freudien – qui dépasse la personne de Freud, donc – on peut dire qu’il consiste à postuler que le « réel » – et plus particulièrement, en ce qui nous concerne, le « réel » psychique – suit des logiques que la raison humaine peut tenter de comprendre. Il y a certes toujours un reste ; mais ce reste n’est pas pour autant irrationnel, il marque la limite de la rationalité humaine, ce qui est différent. En d’autres termes, Freud n’a ni la position maximaliste d’un Hegel pour qui « le réel est au fond rationnel » ni la position tout aussi maximaliste du romantisme noir – à l’autre extrême – pour lequel « le réel est au fond irrationnel ». Tout au long de son œuvre, il ne cesse de rappeler que nous ne pouvons avoir de lumières sur le monde qu’au travers de la raison, bien qu’elle ne soit pas toute puissante. Le « réel » est en partie compréhensible par la raison, en partie pas. Que la raison ne soit pas toute puissante est juste un fait, un constat. En cas de butée, l’inventeur de la psychanalyse reste toujours du côté de la raison, sans céder à la fascination de l’irrationnel. Comme il l’écrit élégamment : « Si nous ne pouvons voir clair, du moins voulons-nous voir clairement les obscurités[16]. »

On pourrait objecter ici que la puissance des affects – mise en avant par la psychanalyse elle-même – freine voire empêche le travail de la raison. Les affects ne sont-ils pas souvent considérés comme l’envers du rationnel – le passionnel justement, avec sa connotation d’irrationnalité ? Certains psychanalystes se sont engouffrés dans cette brèche supposée ; ils se sont donné beau rôle en affirmant à l’envi que toute rationalité n’est jamais que rationalisation et qu’elle ne vaut pas plus que ce que valent les besoins affectifs du sujet raisonnant. Mais ce faisant, ils ont surtout parlé d’eux-mêmes et de leur propre besoin de ne pas faire l’effort de ressaisir raisonnablement le « réel ». Le pari freudien – et de tant d’autres analystes après lui – est que la raison peut (et doit) ressaisir quelque chose de ce « réel », pour mieux faire avec. C’est une responsabilité théorique (vis-à-vis de l’idéal régulateur de vérité), mais aussi éthique – vis-à-vis des patients.

En d’autres termes, pour Freud, la rationalité n’est pas toujours rationalisation. Et être psychanalyse c’est se tenir autant que faire se peut du côté de la raison. On ne s’expliquerait d’ailleurs pas pourquoi, si la psychanalyse était l’amie de l’irrationalité, elle se serait imposée auprès de tant de penseurs raisonnables et aurait convaincu tant de patients critiques et exigeants. L’anti-rationalisme – que Freud épingle du terme d’« anarchisme » épistémologique – est l’objet d’une critique ferme et laconique de sa part dans un passage des Nouvelle Suite des leçons d’introduction à la psychanalyse (1933). Il vaut la peine de le citer in extenso :

 

[L]’envie et la capacité me manquent pour m’engager là plus à fond [dans une discussion avec les contempteurs de toute rationalité scientifique]. Je puis seulement dire que la doctrine anarchiste a des airs de supériorité si grandiose aussi longtemps qu’elle se réfère à des opinions sur des choses abstraites ; au premier pas dans la vie pratique, elle est défaillante. […] Si l’opinion que nous avons était effectivement indifférente, s’il n’y avait pas de connaissance se distinguant parmi nos opinions, par leur concordance avec la réalité effective, nous pourrions bâtir des ponts aussi bien en carton qu’en pierre, injecter au malade un décigramme de morphine au lieu d’un centigramme, prendre pour l’anesthésie du gaz lacrymogène à la place de l’éther. Cependant même les anarchistes récuseraient énergiquement de telles applications pratiques de leur théorie[17].

Dont acte… Ne prenons qu’un exemple, dans le fil de la question des affects soulevée plus haut. Freud n’a-t-il pas tenté de retracer la logique inconsciente de la haine, affect que d’aucuns jugeraient irrationnel ? Lorsqu’il écrit que « l’objet nait dans la haine », il fait l’hypothèse que la haine serait l’affect fondamental de toute vie psychique, celui au travers duquel elle vibre en premier et qui, tout au long d’une vie, ne cesse de re-vibrer ça et là en elle. Pourquoi une telle primauté ? Parce qu’elle serait l’affect du vécu de séparation sujet/objet. Hypothétiquement, lors de la phase de développement intra-utérin, la vie psychique du fœtus serait marquée du sceau de la continuité (nutrition en flux continu par le placenta, variations jour/nuit perçues comme un continuum graduel, contingences silences/bruits tamisées et surclassées par le rythme régulier des battements cardiaques de la mère ; plus tardivement, succion du pouce provoquant un plus ou moins de sensations, malgré tout surclassés par l’arrière-fond de continuum sensoriel).

Ce n’est qu’à la naissance que le bébé ferait progressivement l’expérience d’un objet comme séparé de lui-même, c’est-à-dire aussi susceptible de faire défaut. À commencer par l’objet-sein régulièrement arraché de ce qui est peut-être d’abord vécu – inconsciemment et sur un mode indifférencié – comme bouche/sein. Voilà une expérience vulnérabilisante : le monde ne répond pas aux besoins primaires. Le psychisme fragile du bébé survit alors par l’illusion de toute-puissance ; c’est une défense psychique ; il hallucine rageusement le sein manquant ; il éprouve de la haine pour la perception du manque – signe que l’objet, pour lui, est né, c’est-à-dire s’est psychiquement séparé de l’auto-perception de lui-même. Le président actuel des États-Unis (Donald Trump) ne nous donne-t-il pas à voir à ciel ouvert, ces temps-ci, la logique implacable de cet affect primaire ? Tout ce qui ne va pas dans son sens le met en rage, au point que – ne sachant pas comment traiter les quantités auxquelles cela soumet son appareil psychique – il hallucine des objets non séparés de lui (lui obéissant au doigt et à l’œil comme des parties de son propre corps).

Certes, on ne comprend pas tout de la haine, du point de vue de cette logique de séparation sujet/objet. Elle s’enracine dans le vivant, qui reste une énigme autrement plus difficile à résoudre ; et d’autres logiques peuvent assurément être conjecturées pour comprendre ce qu’il en est de la haine. Mais doit-on pour autant supposer que la haine est irrationnelle ? Ce serait faire un pas de plus qu’en toute rigueur la psychanalyse (comme science) se doit de ne pas faire. Libre à chacun d’en penser ce qu’il veut, mais pas au nom de la psychanalyse. Le « non entièrement rationnel » est un fait ; il n’équivaut pas de droit à l’irrationnel. S’empresser de passer du fait au droit est céder à la paresse de la raison, en choisissant une certitude confortable en lieu et place de l’incertitude de tout travail de la raison. En somme, le non rationnel, d’un point de vue freudien, doit rester un concept descriptif, non ontologique.

C’est dans le droit fil de ce parti pris que les phobies ont pu être comprises rationnellement comme des logiques associatives emboîtées (atmosphère maternelle/angoisse + atmosphère de l’ascenseur/atmosphère maternelle = atmosphère de l’ascenseur/angoisse) alors qu’en apparence, être pris de panique avant de monter dans le moyen de transport le plus sûr du monde est irrationnel. C’est de la même manière que les addictions ont pu être éclairées dans leur logique inconsciente, au-delà du plan manifeste où le sujet ne cesse de dire qu’il aimerait arrêter de boire ou de fumer et trouve irrationnel d’être poussé à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire. Et l’on peut insérer dans cette série d’événements en partie rationalisés par la psychanalyse, les lapsus, actes manqués, oublis et toutes les formes de comportements-symptômes.

Pour conclure sur ce point, dire que le fond des choses (ou de l’humain) est irrationnel n’est pas psychanalytique. Ce n’est pas ce qu’on devrait transmettre de la discipline. Même les phénomènes opaques de transfert et contre-transfert ont trouvé à être en partie rationalisés. De sorte que ne considérer que le reste non rationalisé pour clamer haut et fort l’irrationalité de la psyché et du monde tient plus d’une attitude/jouissance personnelle que du désir de savoir. Et le fait que de nombreux analystes se situent ainsi est plutôt un poids pour la discipline. J’y vois une impasse, aboutissant à ce que j’appelle le « folklore disciplinaire » qui, malheureusement, invisibilise les méthodes et schèmes dont nous avons parlé.

À mes yeux, seule une psychanalyse rationaliste, scientifique, a de l’avenir, ne se complaisant ni dans l’érudition ni dans les spéculations, mais attachée à retrouver le plus rigoureusement possible la logique des faits psychiques. Elle seule est plausible dans le champ des savoirs. Ce qui ne l’empêche nullement, en tant qu’elle attrape la complexité inconsciente à l’envers de l’idéal, d’être subversive, non consensuelle, au sens où, comme le disait Green, elle va à l’encontre de la pensée habituelle – … mais comme toute science, dirions-nous : pensons à l’histoire qui subvertit la mémoire ; à la physique qui subvertit la perception spontanée, etc.

Venons-en maintenant à la seconde partie de votre question : ma démarche, mes travaux permettent-ils à la psychanalyse de mieux se défendre contre les attaques dont elle est la cible ? Fondamentalement, mes recherches sont avant tout destinées à clarifier les bases conceptuelles de la psychanalyse ; elles relèvent de l’épistémologie disciplinaire. Mais ce faisant, elles permettent en effet à la discipline d’expliciter les bonnes raisons qu’elle a d’être ce qu’elle est et donc de se défendre.

Les attaques contre la psychanalyse concernent aujourd’hui essentiellement sa prétention à la rigueur scientifique – la scientificité étant le signifiant-maître de l’époque moderne et plus encore des politiques publiques de santé. Les filons critiques se déploient sur deux versants : l’évaluation scientifique de l’efficacité des pratiques psychanalytiques (critique de fait) ; et l’appréciation scientifique de ses modèles de compréhension de la vie psychique (critique de fond).

Concernant le premier angle, j’ai montré au travers d’une synthèse de travaux d’autres chercheurs que les psychothérapies psychanalytiques ont démontré une efficacité supérieure aux groupes-contrôle ainsi qu’une efficacité égale à celle des autres formes de psychothérapies connues, et ce, pour la quasi-totalité des troubles répertoriés. Je vous renvoie à L’efficacité de la psychanalyse. Un siècle de controverses, paru aux Presses universitaires de France en 2021, ainsi qu’à divers articles associés[18]. Le plus intéressant, dans ce travail, ne me semble pas tant être ce résultat (peu surprenant) que l’ensemble des questionnements qui vont avec. En effet, plusieurs niveaux d’évaluations existent – le niveau médical, dont on parle ici (par essais contrôlés randomisés) étant le moins intéressant de tous. La réflexion épistémologique amène à considérer comme nécessaire l’évaluation différenciée de l’efficacité (moyenne et statistique), de l’efficience (contextuelle et réelle) et de l’opérativité (au cas par cas), en un modèle évaluatif intégratif centré sur l’unicité[19]. C’est cette voie que prend en partie le champ de la recherche sur l’évaluation des psychothérapies. Pour finir, je dirais que, concernant ce premier angle d’attaque, l’essentiel a été pensé et établi ; il importe maintenant de relayer ces résultats auprès des détracteurs.

Plus difficile à défendre est le second angle d’attaque, concernant le modèle de penser lui-même – soit le penser et écrire par cas – en tant qu’il produit des résultats dont la scientificité peut être contestée en fonction de la définition que l’on se donne de l’activité scientifique. Le nœud coulant qui doit être d’abord défait, ici, est celui de l’épistémologie poppérienne – laquelle infuse encore les imaginaires – et qui définit la scientificité à partir de sciences considérées comme idéales : à savoir les sciences physiques. J’en ai fait une critique détaillée[20]. De ce point de vue, les sciences humaines, de terrain, sont vues comme des sciences dégradées (« molles ») voire comme des élucubrations non scientifiques. Pourtant, dans le champ de la recherche, une grande partie de scientifiques de tous bords admettent l’existence de sciences humaines. Ils reconnaissent qu’il y a une différence entre les récits historiques d’un Lorànt Deutsch et ceux de Georges Duby. À quel titre ? Et bien en ce que Georges Duby, pour parler du Moyen-Âge, respecte un certain nombre de contraintes méthodologiques comme la vérification et l’exhaustion des sources, l’attention au biais d’archive ou d’ethnocentrisme, la prise en compte des critiques par les tiers, etc., etc., autant d’exigences qui fondent l’histoire comme discipline scientifique même si ses objets sont singuliers : en effet, il n’y a pas eu et – et il n’y aura pas – deux Révolution française identiques. L’événement est non reproductible.

Dans Penser et écrire par cas en psychanalyse, j’ai montré que Freud avait inventé la psychanalyse comme psychologie empirique non expérimentale se dotant de méthodes spécifiques pour penser la psyché sur le terrain de la rencontre. Chaque contrainte méthodologique (que ce soit la règle de l’association libre, de l’attention en égal suspens, du recoupement nécessaire des associations, de la réflexivité sur le contre-transfert, etc.) est destinée chez lui à produire un savoir plus vrai sur la vie psychique consciente comme inconsciente, au-delà de ses dimensions manifestes.

Si les scientifiques en général sont enclins – majoritairement – à reconnaître les sciences humaines comme des sciences parmi les autres, ayant développé d’autres méthodes que la méthode expérimentale en vue de connaître des objets non productibles ni reproductibles au laboratoire (par exemple, les rites religieux de telle tribu amazonienne, l’empire chinois ou l’argot de telle ville du Sud des États-Unis), les psychologues expérimentaux, par contre, rechignent à cette idée. Cela serait admettre une scission de la psychologie en deux : expérimentale et humainement clinique. La psychologie « clinique » aujourd’hui acceptée est celle qui applique en situation clinique des connaissances expérimentales ; les TCC sont l’exemple le plus connu, qui appliquent à des cas de patients des thérapies pensées et validées au laboratoire, fondées sur les théories de l’apprentissage. La clinique, dans cette perspective, est une prolongation du laboratoire (cf. la psychologie cognitive) par d’autres moyens. Or ce que propose la psychanalyse, c’est de penser la clinique à partir du terrain clinique, en adoptant des méthodes non expérimentales, donc. En allant à la rencontre de ses objets pour en tirer du savoir. C’est ainsi que la psychanalyse est née. Accepter la scientificité de cette approche – et de ses modes de validation spécifiques – serait reconnaître une désunité de la psychologie, ce qui semble impossible à admettre pour une majorité de psychologues.

Une telle désunité est pourtant facilement défendable. La psyché est en effet un objet hypercomplexe, susceptible d’être abordée à différents niveaux d’analyse : par les gènes, les neurones, les comportements, les cognitions, le contexte, mais aussi les vécus subjectifs. Or, les vécus subjectifs – conscients comme inconscients – ne peuvent être produits ni reproduits au laboratoire ; on ne peut les connaître qu’en allant à leur rencontre, en essayant de les inférer au plus juste à partir des indices qu’ils laissent à même la parole par où ils tentent de se dire, si l’on veut bien écouter. Amputer la psychologie scientifique de ces phénomènes subjectifs serait la couper de l’essentiel des phénomènes qui traversent la psyché. À quoi rimerait une psychologie, réduite aux comportements mesurables et aux cognitions testables ? Quelle en serait l’utilité ?

Mais force est de constater que les psychanalystes n’ont pas réussi à convaincre suffisamment de l’intérêt de leurs méthodes et de leurs résultats. Il en va là, aussi, d’une responsabilité des analystes. Ont-ils toujours été au clair avec leurs fondamentaux ? Ont-ils toujours traduit lisiblement leurs résultats ? Lacan me semble ici avoir joué un rôle négatif. Au-delà de l’intérêt de sa vivifiante démarche, sa manière de parler et d’écrire la psychanalyse – reproduite (sans le sel de l’original) par de nombreux analystes après lui – me semble avoir scié la branche scientifique sur laquelle Freud l’avait installée.

Pour en revenir à la violence des attaques contre la psychanalyse, je dirais qu’elles ne sont pas toutes aussi violentes. Lorsqu’on défend la psychanalyse à partir de l’intuition, de l’impossible à dire et de l’irrationnel, on exclut – de fait – l’autre. Il n’y a de dialogue qu’à partir d’un médium commun ; et ce médium, jusqu’à preuve du contraire, ne peut être que la rationalité partagée dans le langage à partir de faits d’expérience. Or, exclure, c’est violent narcissiquement. Cela dit à l’autre : tu ne peux pas comprendre, tu es sans valeur en un certain point. Cette attaque narcissique appelle une riposte en miroir, qui puise à la haine primaire dont nous avons parlé. Lorsqu’au contraire, on défend la psychanalyse de façon raisonnable, il y a plus d’inclusivité ; cela n’empêche cependant pas que cette logique exclusion/haine puisse être vécue par un certain nombre d’interlocuteurs ; mais cela relève alors de leur responsabilité subjective.

Rfp : À partir de votre expérience de clinicien et d’enseignant-chercheur, mais aussi peut-être avec un début de retours sur votre livre, pensez-vous que vos propositions recueillent un certain écho, autorisant ainsi une forme d’optimisme sur l’avenir de la psychanalyse ?

A.V. : Il est difficile de juger de l’écho d’une pensée. Plusieurs indicateurs existent qui ont chacun leurs limites. Un indicateur objectif est la citation ; mais on cite parfois par complaisance, pour d’autres raisons qu’une conviction de pensée ; on cite aussi pour critiquer. La seule chose qui est sûre, quand on nous cite, c’est que, dans un contexte donné, ça a un sens de le faire ; la nature de ce sens reste à déterminer. Une pensée peut par ailleurs avoir de l’écho sans être citée ; là encore pour plusieurs raisons différentes (parce que ça n’apporte pas de gain immédiat de citer ; parce que ça a plus d’intérêt de se réapproprier cette pensée comme si elle venait de soi). On peut aussi prendre en compte les lettres et mails reçus (qui témoignent d’un enthousiasme à la lecture), les invitations à échanger ou à venir parler. À tous ces niveaux, il y a des signes que mes recherches ont du sens pour certains analystes et/ou d’autres chercheurs.

Plus concrètement, dans le dernier rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), en 2023, mes travaux – avec ceux d’autres collègues – sont mobilisés pour défendre la psychanalyse. Et depuis la vague récente d’attaques contre la discipline (amendement 159 au PFLSS ; proposition de loi n° 385 visant à intégrer les centres experts dans le code de la santé publique ; nouvelles recommandations de la HAS sur l’autisme), je suis plus sollicité. Mais avant tout pour mes travaux sur l’évaluation de la psychanalyse. Quant à l’idée d’un style de raisonnement par cas – comme socle commun disciplinaire – c’est bien plus difficile à apprécier.

Ce que je constate, depuis dix ans, ce sont des mutations profondes dans le champ analytique. Le travail autour des cas a connu un renouveau, contre le ressassement théorisant. Parler de scientificité de la psychanalyse choque moins qu’au moment de la parution de mon premier livre : à cette époque, j’ai reçu des critiques d’une rare violence… De même les travaux sur l’évaluation de la psychanalyse sont aujourd’hui assez fréquemment mobilisés là où, il y a dix ans, personne ou presque ne les connaissait. Mais je n’aurais pas la prétention de rattacher ces dynamiques contemporaines à mes travaux ; j’ai moi-même été nourri des transformations du champ analytique et mon désir est de les accompagner.

De sorte que, pour le moment, je dirais – en forme de boutade – que c’est surtout chez moi que mes travaux ont trouvé le plus d’échos. Je pratique différemment depuis cette recherche sur le penser par cas. Je mène mes supervisions autrement. Et mon style d’enseignement, aussi, s’est transformé. Mon attention aux signes uniques de discours, couplée à une rigueur renouvelée en termes de diagnostic de type d’organisation, me permet de m’orienter avec plus de confiance, de plaisir et d’opérativité.

Quant à l’optimisme sur l’avenir de la psychanalyse, je suis partagé. Optimisme quant à l’affinement de ma propre pratique, oui. Optimisme sur le fait qu’il y aura toujours de bons analystes malgré tous les problèmes structurels du champ, oui. Optimisme sur le fait que les mentalités bougent avec l’arrivée de nouvelles générations, oui (le jargon d’École tend à être remplacé par des discours plus compréhensibles ; on ne tient plus les mêmes propos sur l’autisme qu’il y a dix ans ; il y a plus d’interdisciplinarité dans les recherches en psychanalyse).

Mais ce vent de fraîcheur, d’un autre côté, va de plus en plus de pair avec une déspécification de la psychanalyse – je l’évoquais plus haut en citant Adam Phillips. Alors que le dogmatisme n’est pas encore derrière nous, l’éclectisme avance à vive allure. Effet de l’hyperindividualisme contemporain, chacun se croit légitime à façonner sa propre version de la discipline, sans plus tenir compte des acquis de la tradition ni mettre à l’épreuve ses idées auprès du champ analytique. En d’autres termes, l’effort d’intégration théorique n’intéresse plus. Je ne suis donc pas optimiste quant au maintien d’une épistémologie disciplinaire rigoureuse. L’effet de l’éclectisme est le même que celui du dogmatisme : un abaissement du niveau d’exigence global, un ralentissement des progrès et une illisibilité de la psychanalyse qui – au final – la marginalise. Le problème est que ces tendances sont difficiles à contrecarrer ; elles tiennent au fait que la psychanalyse vit en plusieurs lieux à la fois, du point de vue de la pratique comme de la recherche (cabinets, institutions, écoles, universités). Or, les normes d’élaboration du discours, les exigences de la pensée ne sont pas les mêmes dans ces différents lieux, provoquant logiquement un capharnaüm sans nom. En effet, qui parle – et au nom de qui – quand la psychanalyse est parlée ? Cela vaut pour mon propre discours. Quant à moi, je parle non pas au nom des psychanalystes mais de « la » psychanalyse, plus précisément de la psychanalyse telle que je la pense et la pratique et telle que, en tant que clinicien et universitaire, je crois qu’elle devrait être si elle veut avoir un avenir. Mais ceux qui en parlent tout autrement ne disent-ils pas exactement la même chose ?

[1]. Je travaille à ce titre sur une proposition de re-clarification de la psychopathologie psychanalytique, qui devrait paraître sous forme d’essai d’ici à 2027-2028.

[2]. G. Visentini, « Descendre en singularité pour agir. Le cas-limite de la psychanalyse dans le champ clinique », dans Rue Descartes, n° 100, 2021, p. 38-67

[3]. S. Freud, Sur l’étiologie de l’hystérie (1896), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. III, Paris, PUF, 1989, p. 180.

[4]. S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. VI, Paris, Puf, 2006, p. 147.

[5]. S. Freud, Une difficulté de la psychanalyse (1916), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. XV, Paris, Puf, 1996, p. 50-51.

[6]. E. Jones, « Editorial Preface », dans S. Freud, Collected Papers, vol. 1, New York, Basic Books, 1959, p. 3. Nous traduisons.

[7]. D. Rapaport, « The structure of psychoanalytic theory. A systematizing attempt », dans Psychology. A Study of a Science, dir. S. Koch, New York, McGraw-Hill, 1959, vol. 3, p. 140. Nous traduisons

[8]. P. Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II (1981), Paris, Seuil, 1986, p. 268.

[9]. J. Goody, La raison graphique : la domestication de la pensée sauvage (1977), Paris, Minuit, 1978.

[10]. G. Visentini, « Frontières d’une clinicographie psychanalytique », dans Psychologie clinique, n° 44, 2017, p. 14-31 ; Id., « Écrire la clinique : ce que les sciences humaines enseignent aux psychanalystes », dans Figures de la psychanalyse, n° 48, 2025.

[11]. R. S. Woodworth, « Some criticisms of the Freudian psychology », dans The Journal of Abnormal Psychology, vol. 12/3, 1917, p. 174, 184 et 186. Nous traduisons.

[12]. K. Popper, Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique (1963), Paris, Payot, 1985, p 62.

[13]. H. J. Eysenck, Uses and Abuses of Psychology, Londres, Penguin Books, 1953, p. 229.

[14]. « Adam Phillips : a life in writing », dans The Guardian, juin 2012. En ligne : https://www.theguardian.com/books/2012/jun/01/adam-phillips-life-in-writing. Nous traduisons

[15]. S. Freud, Leçons d’introduction à la psychanalyse (1915-1917), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. XIV, Paris, Puf, 2000, p. 12.

[16]. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1925), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. XVII, op. cit., p. 241.

[17]. S. Freud, Nouvelle Suite des leçons d’introduction à la psychanalyse (1933), dans S. Freud, Œuvres complètes, t. XIX, Paris, Puf, 1995, p. 261-262.

[18]. G. Visentini, « Évaluer la psychanalyse : pour quoi faire ? Efficacité, efficience et opérativité », dans Le Carnet psy, n° 276, 2025, p. 40-44 ; Id., « La psychanalyse peut-elle être évaluée ? », dans Lettres de la SPF, n° 48, 2024, p. 215-231 ; Id., « Quinze ans après le rapport de l’Inserm. L’efficacité de la psychanalyse réévaluée », dans L’évolution psychiatrique, n° 86(3), 2020, p. 489-506.

[19]. G. Visentini, A. Blanc et L. Laufer, « Psychanalyse et évaluation : pour un modèle stratifié centré sur l’unicité du cas », dans Bulletin de psychologie, n° 73(5), 2020, p. 255-270.

[20]. G. Visentini, « La scientificité ouverte. “Controverses poppériennes” sur la méthode », dans In Analysis, n° 2, 2017, p. 82-89.