À propos de la notion de détresse Entretien avec Bernard Bensidoun
Bernard Bensidoun est psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris, membre de la Société Européenne pour la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent, et a travaillé comme pédopsychiatre responsable de structures de soin de secteur à Toulouse (CMP, CATTP, Hôpital de jour).
Ses publications les plus récentes sont :
- Introduction au dossier : « Ce que la psychanalyse d’adulte doit à la psychanalyse d’enfant ». Revue française de psychanalyse, 2026-2.
- L’abus narcissique, figure du traumatisme. Dans M.-L. Leandri, F. Moggio, P. Denis (dir.) L’enfant en psychanalyse. Paris, Puf, « Débats de psychanalyse », 2024.
- Le serin, l’exil et la mélancolie. Revue française de psychanalyse. « S’identifier », 2024-5.
- Entre effacement et négation : ne pas être pour être. Revue française de psychosomatique. « Traces et destin des traces » n° 64, 2023.
- L’enfance perdue. Dans E Schmid-Kitsikis et R Puyuelo (dir.) Des psychanalystes racontent l’exil. Paris, In Press, 2022.
- Livre : Bensidoun, T. Garcia-Fons Ce que les psychanalystes apportent en pédopsychiatrie. Toulouse, Ères 2024.
Rfp : Le thème de la détresse traverse aujourd’hui de nombreuses réflexions psychanalytiques. Comment définiriez-vous la détresse d’un point de vue psychanalytique ? En quoi se distingue-t-elle de l’angoisse ?
Bernard Bensidoun : Le concept de détresse héberge un paradoxe, car sous cette notion se mêlent inclus et indissociables, à la fois la description d’un état somato-psychique chaotique, d’inorganisation (ou de désorganisation), mais aussi les prémisses d’une nouvelle organisation (ou d’une réorganisation) que l’on pourrait décrire comme l’aube de la vie psychique. Freud écrivait dès l’Esquisse (1895, p. 336) que « L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux », et on ne peut réfléchir à la notion de détresse en faisant l’économie d’une réflexion sur les origines des processus de pensée, puisque celle-ci en constitue l’ombilic.
Cette question donne un peu l’impression d’être confronté à ce que, de leur côté, les astrophysiciens désignent sous le terme de Big-Bang, et qui tentent de donner une représentation des origines de l’univers. Ainsi, de la même manière se pose la question de composer avec la notion de vide, d’absence, de manque, de chaos, de contenants et de contenus, mais également des interactions entre les objets qui remplissent progressivement ce vide : la pensée, la vie psychique naîtraient alors d’une sorte de chaos, ce qui devrait nous interroger sur la façon dont l’être humain s’y prend pour répondre à l’énigme des commencements.
Freud, qui savait manier les paradoxes, a décrit la détresse par cette expression allemande : « hilflosigkeit ». Celle-ci sera traduite en français dans un premier temps sous le terme de « détresse », puis se trouvera traduite par le terme de « désaide » dans les nouvelles traductions des Œuvres complètes de Freud.
Laplanche et Pontalis (1994, p. 122) précisent cette définition. Il s’agit de l’« état du nourrisson qui, dépendant entièrement d’autrui pour la satisfaction de ses besoins (soif, faim), s’avère impuissant à accomplir l’action spécifique propre à mettre fin à la tension interne ». Les traducteurs des Œuvres complètes de Freud ont ajouté un néologisme, celui de « désaide », afin de maintenir une continuité avec le terme Hilf, qui revient avec fréquence dès l’Esquisse, et qui souligne le rapport à l’autre, l’objet, avec l’éloignement, et la séparation.
Mais on le comprend cette définition de l’état de détresse ne s’arrête pas là, car le petit humain va mettre en place des mécanismes pour faire face à cette situation, c’est ainsi que commence la psyché.
La définition freudienne voit donc se succéder plusieurs idées :
– Celle de l’impuissance du petit humain dans la situation néonatale – impuissance qui contient de manière implicite la notion de passivation et de passivité, que celle-ci soit physique (motrice) ou psychique (distinction introduite par Freud), et on comprend ainsi le recours à la réflexivité avec le passage à une position active comme réponse à cette situation.
– Celle concernant la dépendance du petit humain à son environnement, sa mère, son objet, qui est consubstantielle à la notion de néoténie et de prématuration de l’être humain. La détresse ne peut se penser que dans le rapport d’un être inachevé à son objet et à l’absence perçue (externe ou interne) de celui-ci.
– Et enfin celle concernant le lien avec l’angoisse et la perte d’objet, l’état de détresse devenant alors le prototype de la situation traumatique (si l’absence de l’objet survient à un moment où l’enfant éprouve un besoin que l’objet doit satisfaire). Dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926d, p. 284), Freud précise ce qu’il entend par perte d’objet : « […] l’expérience enseigne que l’objet peut rester là, mais qu’il peut s’être fâché avec l’enfant, et alors la perte d’amour de la part de l’objet devient un danger et une condition d’angoisse… », et il remarque que la situation de la naissance est différente, car « Il n’y avait pas d’objet dont on pût éprouver l’absence » (1926d, p. 284), plaçant l’activité représentative au centre du problème.
La perte d’objet responsable de la détresse peut être ainsi une perte réelle de l’objet, une trop longue absence ou un objet irrégulier dans sa présence ne permettant pas à l’enfant d’inscrire l’expérience présence/absence, mais aussi une « perte d’amour » au sens d’un objet « fâché », un objet absent dans sa présence ou une défaillance de l’activité de représentation de l’objet. On le comprend, la détresse a un lien particulier avec la séparation d’un objet investi quelle qu’en soit l’intensité.
La détresse serait l’angoisse d’un Moi en construction, lié à une représentation spécifique : l’absence de l’objet. Elle possède donc une forte composante somatique, et la question de la quantité – celle du traitement de l’excitation se pose.
La détresse se distingue de l’effroi, où le sujet se trouve confronté à une situation dans laquelle il ne peut y avoir d’activité représentative, c’est un état de sidération et de passivation total, la peur ne dispose pas plus des moyens de sa représentation.
Si on admet l’idée que la détresse représente l’angoisse d’un Moi primaire en construction, ce que Freud écrit nous éclaire sur la genèse de l’état de détresse : « La première condition d’angoisse, que le moi introduit lui-même, est (donc) celle de la perte de la perception de l’objet qui est assimilée à celle de la perte d’objet » (1926d, p. 284).
L’état de détresse peut donc accompagner deux situations différentes mais qui sont équivalentes pour le psychisme. Il s’agira de la perte de l’objet soit dans la perception, soit dans la représentation.
Dans la première situation, celle dans laquelle la détresse apparaît comme liée à la perte de l’objet dans la perception ou à sa défaillance dans le monde extérieur, l’enfant tentera de retrouver l’objet « dehors » – dans la perception – (mais cela nécessitera qu’il existe déjà une trace mnésique minimale de l’objet dans la représentation), le registre de l’emprise et de l’addiction à l’objet dans la réalité s’installera. Dans ce cas, l’activité représentative ne parvient pas à pallier l’absence de l’objet, soit parce qu’elle n’est pas encore assez développée (l’enfant jeune), soit parce qu’elle peut être défaillante.
Le modèle de l’étayage imprégnera la théorie freudienne dès L’Esquisse (1895, p. 336) avec l’expérience de satisfaction – intuition de génie de Freud, qui décrit les débuts de la pensée avec l’inscription des traces mnésiques de l’objet et la réalisation hallucinatoire du désir, modelant toute la première topique jusqu’à 1915 – la perte réelle d’objet (l’absence de l’objet aimé et le deuil) constituera alors une théorie implicite du psychisme pendant toute cette période. C’est avec la réflexion sur la genèse des états mélancoliques que Freud évoquera le malade « sachant qui il a perdu, mais non ce qu’il a perdu en cette personne », et qu’il soulignera le primat de l’activité représentative sur l’activité perceptive dans la perte d’objet.
De manière plus contemporaine, cette approche sera renouvelée et connaîtra un développement particulier. Dans son article sur « Le rôle de miroir de la mère et de la famille » (1975, p. 155), Winnicott décrira le rôle joué par l’objet de la réalité et celui de l’environnement dans le développement de l’activité psychique de l’enfant, en montrant le besoin du petit humain de se voir réfléchi dans le miroir maternel et les conséquences psychiques d’une absence de reflet. On peut penser que ce texte prépare l’article de Green sur « La mère morte » (1983, p. 261), lequel était particulièrement imprégné par ces idées.
Winnicott avait déjà développé certaines idées lorsqu’il il écrivait que l’environnement « doit donner une nouvelle occasion à la relation au moi… » (1956, p. 179), certaines interventions thérapeutiques interprèteront ce point de vue de manière erronée, intervenant alors dans la réalité externe où il s’agira de réifier l’objet…
Dans la situation où il s’agira de retrouver l’objet dans la représentation pour se protéger de son absence ou de sa défaillance dans la perception, la détresse liée à la perte de l’objet dans la représentation conduira à poser le problème en termes de capacité représentative du psychisme, ainsi que les conditions nécessaires à l’activité représentative : écart monde interne-monde externe, qualité de l’hallucinatoire, capacité d’utiliser les objets, créativité.
Rfp : Vous accordez une place essentielle dans la rencontre analytique a la créativité et au jeu dans la cure avec l’enfant, quel rôle jouent de tels facteurs dans les états de détresse ?
B.B. : Voici, tout d’abord avec l’histoire clinique d’un enfant, confronté à une faillite de son environnement, une situation de détresse.
Colin avait 5 ans lorsque je le reçus en compagnie de son père, sa mère venait de décéder quelques mois plus tôt d’un cancer dont l’évolution avait été très rapide, et, depuis ce moment, le petit garçon restait prostré, sans bouger, parlait peu, ne jouait plus, et s’isolait à la maison comme à l’école.
Le visage de Colin était fin, peu expressif, et figé, son père, un homme jeune, semblait lui-même profondément déprimé par la situation. Colin était son unique enfant. Cet homme se sentait coupable de n’avoir pas assez amené son petit garçon voir sa mère à l’hôpital, il m’en expliquait la raison : sa femme était « toujours alitée » et très fatiguée, il avait alors pensé qu’il fallait éviter à son fils de voir sa mère dans un tel état.
Je reçus alors Colin régulièrement.
Dès la première séance, ce dernier s’allongea sur le tapis de mon bureau, il demeura immobile et mutique pendant plusieurs mois, et les discrètes invitations à jouer que je lui faisais restaient sans réponse. J’avais l’impression d’avoir à faire avec un enfant douloureux, plus que triste, il s’agissait d’une perte plutôt narcissique qu’objectale.
Un jour – cela faisait quelques mois qu’il venait – ; Colin entra dans mon bureau, s’allongea mais prit une petite voiture qu’il poussa avec vigueur puis qu’il lâcha, la laissant rouler avec l’élan qu’il lui avait donné. Ce jeu se répéta longtemps.
J’apprendrais bientôt que Colin posait alors des problèmes de comportement à l’école, il avait beaucoup inquiété les enseignants lors d’une chute dans la cour, ne se relevant pas, restant allongé les yeux clos, pour bondir en criant…
En séance aussi, il s’animait beaucoup, les voitures se tamponnaient bruyamment, puis Colin décida qu’il fallait un garage pour y réparer les voitures cassées, il jouait de nouveau et commentait ses jeux.
Un jour, pour la première fois, il s’adressa à moi pour me demander : « Tu sais où elle est ma mère… je sais qu’elle est morte, mais où elle est… Mon père, il me dit qu’elle est au ciel, mais je la vois pas… La mère de Bambi, elle est restée dans la forêt, je l’ai vu dans le livre… », il me tendait alors ce livre qu’il avait amené, cela ressemblait à une demande.
Je fus troublé, et je lui proposais alors d’essayer de savoir avec son livre de Bambi « ce que deviennent les Mamans ». C’est ainsi que chaque séance fut consacrée à la lecture de Bambi. Un rituel s’était installé, il venait à la séance avec le livre, nous étions assis sur le tapis, il en écoutait la lecture, tournait les pages pour revoir certaines images, tout en suçant son pouce.
Colin ne posait plus de questions. J’étais devenu pour lui, cette personne qui lui lisait des contes et dont le père me confirma, en apprenant notre activité, que sa mère lui en avait beaucoup lu lorsqu’elle l’endormait.
Colin me demanda un jour : « Alors moi aussi je serai Papa comme Bambi, et j’aurai des enfants avec une Maman ? »
Je pensais que notre travail atteignait un terme.
Rfp : En quoi une réponse à la détresse comme celle que vous venez de décrire influence-t-elle votre manière de penser les possibilités de transformation psychique et de symbolisation, la construction du cadre ?
B.B. : L’inachèvement du petit d’homme à sa naissance – sa néoténie – est la cause de la dépendance à son objet, cela touche son existence tant physique que sa vie psychique, et concerne à la fois les besoins, les pulsions, mais aussi au plan de l’organisation psychique : l’acquisition de la réflexivité. En effet le double retournement que l’on observe dans le jeu des enfants est la réponse psychique de l’humain face au danger de la perte de son objet, cette capacité complexe, nous le verrons, est vitale pour l’humain. Mais aussi l’acquisition par le petit humain de la réflexivité et du double retournement, décrit comme un « jeu », constituera un des outils fondateurs de la vie psychique, et toute sa vie durant l’humain jouera…
Une histoire clinique célèbre de jeu et de perte peut aider cette réflexion à propos de la détresse, il s’agit de celle présentée par Freud, elle concerne son petit-fils Ernstl (fils ainé de sa fille Sophie), et inventeur du « jeu de la bobine ».
La description et l’analyse figurent dans le texte « Au-delà du principe de plaisir » (1920g, p. 272), cette réflexion associe la névrose traumatique au jeu des enfants. Le petit garçon de 18 mois sera confié à la garde de ses grands-parents à l’automne 1915, car ses parents étaient mobilisés en raison des hostilités liées à la guerre de 1914-1918 (sa mère exerçait comme infirmière dans un hôpital de campagne, et son père, officier de l’armée autrichienne, se trouvait au front). Le petit garçon se trouvait alors confronté à une situation de séparation subie, de passivation, à laquelle il n’était pas préparé et sans solutions pour faire face à cette absence, une situation que nous pourrions qualifier de traumatique, une situation potentielle de détresse.
La rencontre ne fut pas une simple cohabitation sous un même toit, mais une observation faite par un grand-père vivement intéressé par le jeu de son petit-fils Ernstl, Freud écrivit : « Cet excellent enfant avait cependant l’habitude d’envoyer tous les objets qui lui tombaient sous la main dans le coin d’une pièce… et il s’écoula un certain temps avant que cette façon de faire énigmatique et durablement répétée me révélât son sens » (1920g, p. 272).
C’est ainsi que le petit garçon en jouant attirait l’attention de son grand-père au point que celui-ci se mette à tenter de comprendre le sens de cette activité – laquelle ne fut pas perçue de suite comme un jeu –, puis à produire des interprétations sur le sens de ce jeu, Freud écrivit : « Je remarquais finalement que c’était là un jeu et que l’enfant n’utilisait tous ses jouets que pour jouer avec eux à “fortzein” (être parti, les jeter au loin). Puis, un jour, je fis l’observation qui confirma ma conception. L’enfant avait une bobine de bois, entourée d’une ficelle… mais, tout en maintenant le fil, il lançait la bobine avec beaucoup d’adresse par-dessus le bord de son lit entouré d’un rideau, où elle disparaissait… » (ibid.). Il me semble important de remarquer que l’enfant suscitait ainsi une position active de son objet grand-père, car cela fait partie de la défense organisée contre la menace de l’absence de l’objet.
Le grand-père interpréta alors cette activité comme un jeu de l’enfant, en suivant le fil de la répétition : « Tel était donc le jeu complet : disparaître et revenir, ce dont la plupart du temps, il ne nous était donné à voir que le premier acte, et celui-ci était inlassablement répété comme jeu à lui tout seul, bien que le plus grand plaisir fut attaché au second acte » (ibid.).
Cette hypothèse sera confirmée, un peu plus tard, par une autre observation d’un nouveau jeu de l’enfant, Freud le soulignera dans une note de bas de page. Lors d’une absence plus longue de la mère, « […] il se révéla bientôt que l’enfant, pendant ce long moment où il était seul, avait trouvé un moyen de se faire disparaître lui-même. Il avait découvert son image dans le miroir sur pied atteignant presque le sol et s’était accroupi de sorte que son image dans le miroir était “fort” (au loin, parti) » (ibid.).
Ernstl avait donc trouvé dans le jeu, une solution pour faire face à l’absence maternelle. Le jeu lui permettait de se libérer de la situation passive et traumatique liée à l’absence, en devenant actif, metteur en scène de la disparition, et en s’identifiant à l’objet actif.
Freud concluait ainsi son élaboration : « L’interprétation du jeu était alors à portée de la main. Il était en corrélation avec la grande performance culturelle de l’enfant, ce renoncement pulsionnel qu’il avait effectué (renoncement à la satisfaction pulsionnelle) : permettre, sans se rebeller, le départ de la mère. Il s’en dédommageait pour ainsi dire en mettant lui-même en scène, avec les objets qui lui étaient accessibles, le même disparaître et revenir » (ibid.).
Le travail d’interprète de Freud concernant le jeu de son petit-fils vint certainement apporter une réponse à l’enfant dans sa détresse – ce dernier savait qu’il était compris par son grand-père, en ce sens que ce le petit garçon percevait son reflet sur le visage de son grand-père. Bien que l’interprétation n’ait probablement pas été signifiée par Freud à l’enfant, elle fut « suffisamment bonne » – rétablissant une transitionnalité menacée – pour permettre plusieurs déplacements du jeu : sur le miroir d’une part. Puis un peu plus tard, lorsque Ernstl eut deux ans et demi, Freud eut, en effet, une nouvelle confirmation de son hypothèse, le transfert s’opéra alors sur le langage, alors que l’on avait raconté à l’enfant que le père était absent parce qu’il était à la guerre, le petit garçon compléta son habitude de jeter des objets par terre par un sonore : « va-t’en à la guerre ! » adressé à son père. Cette évolution du jeu de l’enfant fut comprise par Freud sous l’angle d’un transfert plus œdipien, adressé à la fois à la mère « qui abandonne » ainsi qu’au rival paternel.
Remarquons que le petit enfant par ce nouveau transfert sur le langage indiquait sa découverte de la fonction traumatolytique de la parole, qui pouvait faire disparaître et réapparaître les objets comme la bobine permettait de jouer à fortzein.
Une remarque historique et anecdotique s’impose. Le petit Ernstl n’en finira pas de jouer au « fort-da », il perdra sa mère à 6 ans, et devenu adulte, il changera de nom prendra celui de sa mère et donc de son grand-père : Freud (au lieu de Halberstadt), et il sera le seul parmi les petits-enfants de Freud à devenir psychanalyste, on voit que le transfert maternel sur son grand-père demeura longtemps actif… l’identification à l’objet perdu contient et se construit avec le double retournement.
Rfp : La néoténie met en évidence l’extrême dépendance du bébé humain, comment cette condition originaire vous semble-t-elle éclairer la notion de détresse et ses manifestations tout au long du développement psychique ?
B.B. : Comme Freud l’avait constaté avec l’histoire du petit Ernstl, et l’a écrit ensuite, l’automatisme de répétition est une manière pour le trauma de se représenter au psychisme, jusqu’à ce que la solution soit trouvée, c’est-à-dire que l’objet perdu soit « retrouvé », jusqu’à ce qu’une activité représentative vienne pallier l’absence de l’objet.
Il en va de même dans le jeu des enfants et dans le rêve répétitif (plutôt le cauchemar) où, au fond, le travail du rêve vise aussi à élaborer une situation de détresse en restituant au rêveur, dans la représentation, son objet perdu. On comprend mieux les origines de « la compulsion à transférer » de l’humain (Aisenstein, 2004), de cet « investissement libidinal en état d’attente ». Le transfert serait donc une forme de mémoire, une mémoire hantée par la menace de la détresse et les tentatives de retrouver l’objet dans la projection sur le monde extérieur.
C’est ce que signifiait le petit Ernstl à son grand-père, en l’amenant à se conduire comme sa mère en récupérant ses objets jetés et finalement… peut être en attachant un fil à la bobine ?
Ces deux histoires, celles d’Ernstl et Colin, imposent quelques remarques théoriques.
L’épreuve de réalité, la disparition de sa mère, s’était imposée à Colin. Après une période de sidération douloureuse et de prostration, Freud (1926d, p. 284) nous le rappelle d’ailleurs : « la douleur est la réaction propre à la perte de l’objet », Colin avait trouvé la même solution que le petit fils de Freud, jouer à Fortzein.
Il remettait en scène la situation traumatique de perte en la répétant, ce fut le moment où il sortit de sa prostration pour se livrer à un jeu « expulsif » avec les voitures. Colin devint le metteur en scène de la séparation, actif, se dégageant de sa situation de dépendance à l’objet disparu.
La perte de l’objet est traumatique, car le petit humain se trouve dans l’impossibilité psychique de répondre à la situation liée à l’abandon ou à la disparition, qui de plus laisse l’enfant seul, livré à son excitation sans la possibilité d’un recours à un objet pare-excitant (ou à un pare-excitation), ce qui contribue à l’expression anxieuse somatique de l’état de détresse.
Mais le jeu de Colin ne se limitait pas à jeter au loin des voitures, le fortzein se doublait d’une identification à l’objet perdu : Colin jouait à être mort, dans la cour de récréation, mais aussi, je pense, pendant les nombreuses séances où il demeura allongé sur le tapis, comme Ernstl qui s’identifiait à l’objet absent et jetait l’enfant-bobine. Une première solution était mise en scène dans la détresse : devenir l’objet absent en utilisant le double retournement.
L’aspect « expulsif » du jeu de Colin, retrouvé dans le côté sadique anal, est présent aussi dans le jeu du petit fils de Freud, nous apporte une autre indication, le jeu du fortzein possède aussi cette fonction d’intrication des mouvements d’amour et de haine.
En effet, Colin souhaitera, à un moment de la thérapie, trouver un garage pour réparer les voitures. Il pourra alors investir de nouveaux objets, à commencer par son thérapeute dans un transfert maternel, et se mettre à sucer son pouce en écoutant l’histoire de Bambi. Il est important de remarquer que les auto-érotismes (dont la succion du pouce, un des premiers jeux…) sont les signes de l’indépendance, en voie d’acquisition, vis-à-vis de l’objet. Colin retrouvait une transitionnalité, il s’était remis à jouer. On le comprend, l’élaboration de la perte, le travail de deuil a un rapport très étroit avec la symbolisation.
Rfp : Vos travaux accordent une place importante à la symbolisation. Quel rôle joue-t-elle dans la manière dont le sujet élabore ou, au contraire, demeure prisonnier de la détresse ? Comment articuler détresse primaire et symbolisation ?
B.B. : L’activité représentative protège l’humain de l’apparition d’un état de détresse. Dès lors le monde interne viendra pallier l’absence de l’objet par son activité représentative, et la survenue de l’état de détresse dépendra de la qualité de cette activité du monde interne. C’est pour sa fonction de protection que l’activité représentative se voit assurée d’une préséance sur l’activité perceptive, Freud (1925h, p. 169) l’écrit : « L’existence de la représentation est déjà un garant de la réalité du représenté. »
Freud affirme donc non seulement le primat de la représentation sur la perception, primat du monde interne sur la réalité externe, mais il affirme aussi le jeu nécessaire entre représentations et perceptions – cette activité que Winnicott (1975, p. 19) désignera avec « la rencontre de l’objectivement perçu et du subjectivement conçu » comme le fondement de l’activité transitionnelle.
La symbolisation primaire, qui n’est rien d’autre qu’une activité de liaison entre perceptions et représentations, est une activité transitionnelle, comme le jeu de Fortzein du petit Ernstl, qui prend là toute sa mesure lorsque celui-ci joue entre représentations et perceptions, entre deux topiques. Le fil auquel la bobine a été attachée représente une belle métaphore de ce travail de liaison !
Avec ce jeu, l’activité de liaison est manifeste, car non seulement l’enfant devient l’objet actif de la perception qui jette la bobine mais il joue en même temps activement à la retrouver dans son monde interne, car il met en route son activité représentative lorsque celle-ci est perdue de vue dans le monde perceptif, d’autre part il a le pouvoir, en tirant le fil, de la faire réapparaître dans la perception pour de nouveau l’inscrire dans son monde interne, comme l’enfant se donne le sein lorsqu’il suce son pouce.
C’est d’ailleurs en jouant avec l’objet que se manifestera une désynchronisation temporelle avec le besoin de l’enfant qui le tirera de la pensée magique vers la réalité externe et qui lui fera découvrir l’extériorité de l’objet. La fonction du dispositif analytique n’est-elle pas d’induire également ce jeu de fortzein entre représentations et perceptions, ainsi que leur synchronisation/désynchronisation dans les séparations-retrouvailles transférentielles, comme le ferait la « mère suffisamment bonne » avec son enfant.
L’acquisition de la réflexivité procure à l’humain la capacité de se réfléchir, ce que Roussillon (2008, p. 7) décrit comme « la forme intériorisée de cette fonction réflexive de l’entourage premier ».
De son côté, M. Fain insistera tout au long de son œuvre (2001/19, p. 35) à propos du double retournement sur un autre temps de l’activité de liaison – celui du masochisme érogène primaire – en développant la notion de satisfaction passive du sujet dans une recherche de l’activité de l’objet à son endroit.
Ainsi, l’enfant qui joue se dégage de la dépendance à l’objet, mais il est aussi important de remarquer que la position active nécessite forcément un espace tiers et un objet tiers, qui lui permettent de s’extraire de la dyade, synonyme de passivité, espace potentiel du traumatique et de la détresse. L’acquisition de la réflexivité exige l’inscription du sujet dans le registre de la tiercéité, il en va de même pour la symbolisation: le jeu de fortzein s’inscrit entre perceptions et représentations liées entre elles par le « fil de la bobine », tout comme la transitionnalité requiert un « espace tiers » entre « l’objectivement perçu et le subjectivement conçu ».
- Green (1983, p. 227), écrit dans son article sur « La mère morte » : « Le destin de la psyché humaine est toujours d’avoir deux objets et jamais un seul, si loin que l’on recule pour essayer de cerner la structure psychique dite la plus primitive. »
La Tiercéité apparaît comme un processus de transformation qui oriente la psyché humaine de Un à Deux objets ou autres. Une remarque d’A. Green, extraite de son texte intitulé « De la tiercéité » (2005, p. 87), complétera ce point de vue, il écrit : « Tant qu’il s’agit de mécanismes ou de processus de base, Freud choisit de les présenter d’un point de vue dualiste, mais lorsqu’il se réfère aux structures complexes, la tiercéité est nécessaire. »
Ainsi, la tiercéité est non seulement l’outil nécessaire à la description des processus de la pensée humaine, mais elle est également un processus essentiel à la vie psychique, processus tertiaire opérant tout au long de la vie, orientant celle-ci vers une pensée constituée de processus secondaires, organisatrice de la différence entre le monde interne et le monde extérieur, le dedans et le dehors, le perçu et le représenté.
Un tel procès renverse alors la perspective causale : la psyché ne se construirait pas selon une forme de hasard dans la rencontre d’objets ou de structures tiercéisés, mais elle est d’emblée orientée vers un but : parvenir à une organisation tiercéisée au service de la vie psychique. La tiercéité est le signe et la condition de l’installation d’un processus progrédient, et des processus de pensée qui permettent au sujet de se protéger de la détresse en lien avec sa dépendance par rapport à l’objet.
Freud l’avait compris tôt, lorsqu’il ajoutait dans une note de bas de page de son texte « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques » (1911b, p. 14) qu’« une telle organisation qui est entièrement soumise au principe de plaisir et qui néglige la réalité du monde extérieur ne pourrait pas se maintenir en vie ».
La tiercéité est inscrite dès le début dans les phénomènes transitionnels et D.W Winnicott assigne à la mère « suffisamment bonne », le rôle de faire découvrir à son enfant un « espace tiers » (1975, p. 134) à travers plusieurs tâches :
– celle de contribuer à la construction de la réalité en donnant à l’enfant « l’illusion qu’une réalité extérieure existe, qui correspond à sa propre capacité de créer » (1975, p. 23).
– celle d’apporter à son enfant « une aire neutre d’expérience qui ne sera pas contestée » (1975, p. 23).
– enfin, celle de permettre à son enfant de détruire l’objet et de découvrir l’extériorité de celui-ci (1975, p. 125) dans sa survie le mettant à l’abri de la détresse.
Winnicott désigne donc cet « espace tiers » comme une aire où « l’utilisation d’un objet symbolise l’union de deux choses désormais séparées » (1975, p. 134). À ce propos, il est intéressant de regarder les bébés réagir à la rêverie maternelle lorsque l’objet s’absente dans sa présence.
Prolongeant ce point de vue, R. Roussillon (1999, p. 169) considère qu’il n’y a « pas de symbolisation sans un mode d’organisation œdipien, pas de symbolisation sans un écart entre deux autres sujets qui instaurent une fonction tierce et un processus de métaphorisation de l’un à l’autre. »
Étymologiquement, la métaphore désigne deux espaces et un tiers, vecteur de l’un à l’autre, en ce sens, le fil de la bobine permettant de se déplacer d’un espace à l’autre est une métaphore remarquable !
Rfp : Vous vous êtes également intéressé aux manifestations traumatiques à l’adolescence. La détresse prend-elle, à cette période de la vie, une forme particulière ? Quelles différences percevez-vous entre la détresse de l’enfant et celle de l’adolescent ?
B.B. : L’adolescence est un moment privilégié pour explorer les états de détresse particuliers, comme les effondrements, les « break- down ». Lors de tels états, comme les effondrements ou les moments de détransitionnalisation en rapport avec un collapsus topique, c’est de la perte de la tiercéité dont il sera question et le problème se posera en termes de perte de la capacité représentative du sujet.
L’histoire clinique de Marco et celle de son adolescence pourrait nous éclairer. Il avait une petite cinquantaine d’années lorsqu’il vint consulter, et il ressentait depuis quelques semaines un malaise qu’il décrivait comme un état d’angoisse permanent, associé à des préoccupations anxieuses concernant les catastrophes naturelles, comme les tremblements de terre et les tsunamis, ce qui pour lui n’avait pas de sens compte tenu du fait qu’il n’était en rien exposé à de tels dangers et qu’il bien qu’il en perçoive la dimension imaginaire. Marco ajoutait à cela qu’il avait l’impression de ne plus avoir d’énergie en lui-même s’il ne se sentait ni fatigué ni triste et qu’il ressentait ces angoisses « dans son ventre » « comme un vide », ajoutant qu’il avait alors l’impression d’être seul avec ses angoisses et que personne ne pouvait rien pour lui dans de tels instants, rien ne pouvait le rassurer, même si on lui apportait la preuve que rien ne s’était produit.
Au fil de notre travail en face à face, Marco pourra associer sur d’autres moments de sa vie où il avait déjà connu de tels éprouvés de « vide associés à un état anxieux sans cause réelle », ces états anxieux étaient souvent rapportés à des craintes catastrophiques sans rapport avec des événements personnels ou extérieurs particuliers. Ces états étaient d’autant plus gênants que ses craintes catastrophiques envahissaient « toutes ses pensées », il se souvenait en particulier d’un épisode identique à 15 ans, il avait cru que la Terre allait exploser, cette « inquiétude » avait duré plusieurs mois, et ses parents l’avaient accompagné en consultation chez un psychiatre, lequel avait évoqué « l’adolescence » comme facteur étiologique, mais lui se souvenait de sa « hantise » à connaître les nouvelles du monde en écoutant la radio «jour et nuit » pour savoir si une catastrophe n’était pas arrivée, et j’ajouterai, en vérifiant « si le monde était encore intact ». De son histoire infantile, je ne retenais qu’un élément, la mort d’un petit frère à la naissance alors que Marco avait 2 ans. Il s’agissait d’un événement dont il n’avait pas de souvenir mais qui lui avait été raconté par sa mère.
En revenant sur le besoin du patient de vérifier si les catastrophes imaginées par lui ne s’étaient pas produites, ce sont les liens entre détresse et destructivité qui se posent, et il faut remarquer que l’adolescence est un moment privilégié pour la mise en scène de la destructivité.
Dans son texte sur la « Négation » (1925h, p. 169), Freud apporte peut-être bien une réponse à cette question. Il écrit : « La fin première et immédiate de l’épreuve de réalité n’est donc pas de trouver dans la perception réelle un objet correspondant au représenté mais de le retrouver, de se convaincre qu’il est encore présent. » Ainsi, pour le petit humain, si la découverte de l’extériorité de l’objet est contemporaine de la perception d’un monde interne et d’un monde externe, elle est aussi contemporaine de la découverte de la première perte, car l’objet est bien perdu dans le monde extérieur. En effet, l’ayant à peine trouvé dehors, le petit enfant perd son objet, pour le retrouver dans son intériorité, si l’activité représentative le permet, mais Freud ajoute qu’il faut ensuite le retrouver dans la perception afin de se convaincre « qu’il est encore présent », comme si la principale menace qui puisse conduire à un état de détresse ne résidait pas dans le fait que l’objet puisse disparaître de la perception, mais qu’il puisse ne pas être retrouvé à partir de la représentation.
On comprend là le besoin de réalité du sujet et ce que Freud voulait signifier en écrivant dans « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques » au sujet de l’abandon de la satisfaction par le moyen de l’hallucination qu’« À sa place l’appareil psychique dut se résoudre à représenter l’état réel du monde extérieur et à rechercher une modification réelle. Par là un nouveau principe de l’activité psychique était introduit : ce qui était représenté, ce n’était plus ce qui était agréable, mais ce qui était réel, même si cela devait être désagréable » (1911b, p. 14).
C’est au fond ce que « la mère suffisamment bonne » de Winnicott doit aider son enfant à accomplir, en le tirant de la pensée magique vers la réalité, en même temps qu’elle aide à l’installation des phénomènes transitionnels, ainsi qu’à l’acquisition de la capacité d’utiliser les objets.
Winnicott répond à l’interrogation de Freud dans son texte sur « L’utilisation de l’objet » (1975, p. 125), avec la destruction de l’objet qui apporte quelques éclairages sur les conditions dont la représentation se convainc que l’objet est « encore présent ». Celui-ci propose l’idée que l’objet survive à sa destruction par le sujet et montre le changement qui intervient alors dans le statut de la réalité, il écrit : « La destruction joue son rôle en fabriquant la réalité, en plaçant l’objet hors du soi. » L’objet détruit passe donc du monde des représentations à celui des perceptions.
La condition essentielle est alors la survie de l’objet, ou plutôt l’expérience répétée de la survie de l’objet à sa destruction par l’enfant, car créer c’est détruire d’abord !
L’enfant peut alors investir créativement l’objet dans la réalité et être à l’abri de la détresse, c’est-à-dire à l’abri de la menace de la perte d’objet. La bobine qui revient est une bobine qui survit !
Et Winnicott insiste (1975, p. 126) : « Lorsque le sujet ne détruit pas l’objet subjectif (matériel de projection), la destruction apparaît et devient un trait essentiel… »
Avec l’histoire clinique de Marco, on perçoit clairement cette crainte, celle d’un effondrement qui a déjà eu lieu et qui doit être « éprouvé ». Marco vit en permanence sous la menace d’une catastrophe qui n’arrive pas, et on entend cette destructivité à l’œuvre dans ses inquiétudes, puisqu’il n’a sans doute pas été assuré de la survie de l’objet. Marco n’avait pas accès à la capacité d’utiliser l’objet.
Winnicott s’interrogera à ce propos afin de comprendre « comment un apport suffisamment bon de l’environnement qui s’inscrit au tout début de la vie peut permettre à l’individu de faire face au choc immense que représente la perte de l’omnipotence » (1975, p. 99).
Une difficulté technique me paraît directement liée à ces réflexions, faisant surgir des états de détresse chez les patients en séance, on pourrait parler sans doute d’actualisation dans le transfert de ces moments d’effondrements.
Dès 1934, James Strachey (1934/1999, p. 51), à propos des interprétations mutatives, insistait sur un risque : « La situation analytique risque à tout moment de dégénérer en situation de réalité… ceci veut dire que le patient est à tout moment sur le point de transformer l’objet réel extérieur (l’analyste) en objet archaïque. » Freud l’avait annoncé déjà dans sa description du transfert quand le patient « fait coïncider l’objet de ses motions de sentiments avec le médecin » (1912b, p. 113).
Ce qu’en termes « winnicottiens », nous pourrions traduire par le fait que le patient détruit l’objet- analyste et ne peut accéder à la capacité de l’utiliser. L’analyste se trouve alors confiné à un état de passivité contre-transférentielle dont il n’a pas toujours conscience, incapable parfois même de penser le processus dans lequel il est pris, lorsqu’il n’est pas lui-même l’objet d’une détransitionnalisation.
C’est le travail de contre-transfert qui permettra alors à l’analyste de se décaler à nouveau de l’ombre portée et passivante de l’objet de transfert. Le maintien d’une capacité de penser, le regard sur soi, les interprétations qui viennent à l’esprit mais demeurent muettes, tues, sont pour l’analyste le prélude à ce nouvel écart, la réinstallation d’une asymétrie et que le petit patient perçoit, qu’il s’agisse de la mutation dans la manière de penser de l’analyste ou d’attitudes différentes de sa part lors d’interventions dans la réalité de la séance.
L’analyste se retrouvera à nouveau du côté du « trouvé » en « survivant » parfois à son insu, à sa destruction par le patient, car c’est de cela qu’il s’agit dans la dynamique transféro-contre-transférentielle.
On pourrait penser alors qu’une attitude, un affect, une pensée, une parole, issue de la part, du thérapeute a indiqué au patient qu’il n’était pas en présence de son objet, et a induit une modification du rapport à la réalité de ce dernier. Ne pas se conduire comme « prévu » par le patient peut déjà représenter une activité interprétative (quand bien même les élaborations contre-transférentielles ne sont pas encore là). Le thérapeute qui ne se met pas en colère lors d’une séance de jets d’objets, indique souvent par son affect qu’il diffère de l’objet de l’enfant qui répondait sans doute autrement. Cette manière d’interpréter « sans rien en dire » est très utile avec des enfants.
Dans le jeu du Fortzein, Freud, en quête de compréhension, observant avec curiosité son petit-fils Ernstl en train de jeter des objets, a sans aucun doute modifié l’état psychique du petit garçon, et indiqué à celui-ci qu’il n’était pas sa mère qui sans doute réagissait autrement, amenant les transformations successives du jeu de la bobine. Ainsi, comme les mères, les analystes, peuvent être bons ou « pas suffisamment bon(ne)s », et Winnicott écrit à ce sujet : « Certaines peuvent, les autres ne peuvent pas, aider le bébé à passer du mode de relation à l’utilisation de l’objet » (1975, p. 124).
Les enfants, les adolescents et les états limites possèdent sans doute plus que d’autres patients cette capacité d’induire la confusion entre l’objet du transfert et l’objet dans le transfert, confusion perception-représentation source de détresse.
Je terminerai par une remarque sous forme de paradoxe : Le changement qui intervient dans la réalité lorsque le sujet détruit l’objet protège de la détresse, car l’objet est en permanence sous la menace d’être détruit.
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