La Revue Française de Psychanalyse

LA MÉDIATION BISEXUELLE

LA MÉDIATION BISEXUELLE

Christian David

Chapitre VI du rapport de Christian David publié dans la Revue française de psychanalyse, t. XXXIX, n° 5-6, « XXXVe Congrès des psychanalystes de langues romanes », 1975, p. 824-845.

LA MÉDIATION BISEXUELLE

Aperçus théoriques

La notion de bisexualité et sa problématique ont des liens organiques avec l’ensemble de la théorie et de la pratique psychanalytiques. C’est une constatation faite maintes fois à propos de la bisexualité comme à propos de quantité d’autres concepts majeurs de la psychanalyse. Il s’agit en effet à mon sens, je l’ai pesamment fait sentir, d’un concept majeur et non pas marginal comme certains ont pu cependant par diverses voies tenter, au reste avec force et talent, de le démontrer ces derniers temps. Majeur il se présente à l’aube des découvertes et de la théorisation freudiennes, majeur il demeure même après 1914 (où les origines du refoulement ne lui sont plus liées), même après 1920 (où l’antagonisme entre Eros et les pulsions destructives ont le pas sur toutes les oppositions antérieures et où s’affirme de plus en plus prédominante la référence au phallus et à la castration) puisque, mentionnons-le à titre de justification ponctuelle, Le Moi et le Ça présente un approfondissement de la théorie de l’Œdipe – préparé par celui de la théorie de l’identification dans Psychologie collective et analyse du Moi deux ans auparavant – où le rôle de la bisexualité apparaît multiple aussi bien que déterminant, bien plus, où l’ambivalence œdipienne se trouve, hypothétiquement il est vrai, mise en relation avec la bisexualité et non pas avec l’agressivité et la pulsion de mort comme on aurait pu l’attendre. Majeure la bisexualité persiste à l’être jusqu’au terme de l’effort spéculatif de Freud puisque dans Analyse terminée et analyse interminable (§ 6 et § 8) son incidence sur la tendance au conflit se trouve explicitée. Quant à son destin après Freud, je ne vois pas – en dépit des critiques prétendument définitives dont elle a pu et peut encore d’aventure se trouver l’objet, en dépit aussi du fait que Melanie Klein ait eu tendance, parce qu’ainsi l’exigeait ce qu’elle avait à dire, à faire nettement prévaloir l’agressivité, la pulsion de mort et l’opposition du bon et du mauvais objet sur la sexualité, la castration et la bisexualité -je ne vois pas dans les travaux psychanalytiques contemporains de signes de son déclin ni de son abandon mais bien plutôt les preuves de sa vitalité théorique et les marques de son élucidation progressive et de son approfondissement. Qu’un malaise intellectuel puisse naître à son sujet quand on lit Freud ou tels de ses successeurs, nul doute : d’où la nécessité de réexaminer le concept et d’où l’intérêt de rassembler les éléments de sa réévaluation graduelle ainsi que, de manière délibérément incomplète mais involontairement confuse et certainement très discutable, j’ai ici essayé de le faire. Sans céder à la tentation naïve de psychanalyser Freud, on ne peut se défendre néanmoins du sentiment que son attitude ambiguë à l’égard de la notion de bisexualité, les fluctuations de cette attitude, et l’achoppement de son effort d’élaboration théorique en ce qui la concerne seraient du ressort d’une psychanalyse de la connaissance et de ses appli­cations diverses. La bisexualité paraît en effet chez lui, en deçà de son pouvoir inquiétant intrinsèquement universel, singulièrement imprégnée de valeurs affectives, conscientes ou inconscientes, et nettement tributaire de conflits personnels (la relation objectale et imagoïque avec Fliess en offre un exemple et en donne la mesure). En va-t-il ainsi pour quiconque, si dépouillée et « objective » se veuille sa réflexion ? L’irrationalisme français qui triomphe actuellement bien au-delà de nos frontières, serait-il fondé à opérer son travail nietzschéen de sape et d’exaltation conjuguées en faisant valoir que les « intensités » comptent seules et non la vérité, référence caduque, et non les significations, ni même les signifiants ? Les méandres de toute réflexion fascinée par l’illusion du vrai – germe éventuel de l’utile, du curatif – figureraient seulement l’écume de processus libidinaux, sauvages, irréductibles, des effets dérisoires et lointains de l’énergétique des machines désirantes à quoi nous nous réduirions. Sonne le glas de la pensée occidentale inféodée au logos et seuls quelques attardés feraient mine de ne pas l’entendre… N’est-il pas possible cependant tout à la fois de reconnaître – plus largement encore que Freud et quelques autres nous l’ont appris – le poids de l’inconscient et l’opacité du Ça, poids et opacité qui au demeurant ne présentent pas que des aspects négatifs et redoutables, et d’obéir à une exigence non obsessionnelle d’intelligibilité capable de se frayer son propre chemin, sans cette isolation frileuse ou faussement vertueuse responsable de la dévitalisation et de l’artificialité de toute une part de la littérature analytique (pour n’évoquer qu’elle), capable, en tâtonnant, d’atteindre peu à peu quelques-uns au moins de ses buts ? Ainsi ne suis-je pas du tout persuadé que l’obscurité où Freud voyait la bisexualité plongée, tout comme le caractère énigmatique dont « la femme, la féminité, l’homosexualité, le sentiment océanique », etc., lui paraissaient marqués, soit impénétrable et quantité de recherches – je n’ai fait état ici, il va de soi, que de quelques-unes – témoignent même, me semble-t-il, du contraire.

Il ne saurait être question pour moi dans cet ultime chapitre de traiter globalement la problématique théorique de la bisexualité, ne serait-ce que parce qu’elle met en cause l’ensemble de l’édifice psychanalytique, ni même d’aborder avec suffisamment de rigueur et d’ampleur tel ou tel de ses aspects importants déjà effleurés au fil de ces pages. Mon propos se limitera, après un rapide coup d’œil rétrospectif sur quelques aspects de la démarche que j’ai suivie, à de simples aperçus et à quelques indications éventuellement susceptibles d’éclairer la reprise d’une réflexion individuelle ou d’orienter un débat collectif.

Si j’ai intitulé ce rapport : la bisexualité psychique,c’est pour faire apparaître d’emblée que la problématique psychanalytique de la bisexualité se situe dans son champ spécifique, celui de l’étude des manifestations de l’inconscient. Lors même que Freud envisageait de consacrer, en collaboration avec Fliess, tout un livre à ce thème, il se réservait expressément cette part et lui confiait « la bisexualité biologique ». Mettre ainsi l’accent sur le psychologique ne suppose aucunement la méconnaissance de son articulation avec le biologique. Je suis en particulier convaincu que ce qui concerne la sexualité, au sens non technique du terme, appartient à l’ordre psychosomatique et que les perturbations de la sexualité, où il est certain que ce qu’on est convenu d’appeler la bisexualité joue souvent un rôle important, pourraient avec bénéfice être réexaminées de ce point de vue. Tel n’était pas mon but. J’ai néanmoins fait mainte allusion au statut du corps en psychanalyse et je me suis souvent référé à l’image du corps sexué ainsi qu’au corps imaginaire. J’ai mis l’accent sur le psychosexuel parce qu’il me semble être le véritable objet de l’approche psychanalytique de la sexualité, aussi bien cliniquement que théoriquement. En effet, la pulsion sexuelle en tant que telle naît en s’étayant sur des fonctions vitales et la sexualité humaine, en tant qu’objet de connaissance psychanalytique, me paraît effectivement s’instaurer de pair avec le fantasme (j’adopte ici sans réserve cette conception). D’autre part j’ai souligné que la généralisation de la notion de sexualité – coup de génie de Freud connexe de la découverte de la sexualité infantile mais aussi de celle de l’inconscient et du transfert –devait à mon sens être maintenue avec vigilance, en dépit de la tentation constante de lui redonner son sens « populaire », sous peine de perdre les bénéfices du saut épistémologique réalisé et notamment de ne plus percevoir les différentes strates et les divers signes de la psychosexualité inconsciente, sans cesse présente dans notre vie d’adulte malgré les effets intégrateurs de l’évolution accomplie depuis la naissance. Étant donné les progrès de la connaissance analytique depuis une cinquantaine d’années concernant nos premiers pas dans l’existence, il m’est apparu que parallèlement la généralisation de la bisexualité psychique pouvait aujourd’hui à bon droit être proposée. Ici se trouvent engagées les questions complexes de l’identité sexuelle dans sa relation au sexe, de l’identification primaire et secondaire et de la désidentification, de la distinction entre masculinité et virilité, entre « femellité » et féminité… sur lesquelles je me suis longuement et à plusieurs reprises appesanti. Celles-ci sont importantes dans la mesure notamment où elles permettent de ne pas buter contre l’obstacle de la désexualisation classiquement inhérente à l’identification secondaire et aussi à divers autres processus formateurs du Moi ou qui ont pour lui valeur proprement défensive. De même qu’on a volontiers recours aux facilités de l’érotisation, de même en effet recourt-on à celles de la désexualisation, qui n’est en définitive qu’un postulat lié à celui de la neutralisation de l’énergie libidinale et surtout qui semble le plus souvent se rapporter à la sexualité génitale et non pas à la psychosexualité dans toute son extension et toute sa richesse qualitative. Corrélativement, si l’on admet que tout processus d’introjection de caractéristiques psychosexuelles non en conformité avec le sexe propre n’entraîne pas une telle neutralisation, une telle désexualisation mais peut au contraire favoriser le développement des dispositions bisexuelles, rien ne s’oppose à l’introduction de la notion de bisexualisation.J’ai tenté de suggérer que, parallèle et inverse au mouvement évolutif différenciateur par quoi s’affirme et s’enrichit l’identité sexuelle avec ce que cela comporte et de réassurance narcissique et d’aggravation du sentiment d’incomplétude, il existait, intensifié par la cure analytique, un mouvement bisexualisant qui, à la faveur de dédifférenciations régressives occasionnelles, tendait à l’intériorisation de la différence psychosexuelle sous la forme d’une accentuation des schèmes complémentaires de l’autre sexe, présents dans la psyché de chacun à titre de potentialité plus ou moins sensible à l’éveil ou au réveil. Cette présence n’apparaît pas tant au reste comme le fait d’une innéité que comme le fruit d’une intersubjectivité originelle. On a fort opportunément dénoncé ce qu’avait de factice un génétisme monadique où la psychosexualité individuelle est censée évoluer sous l’influence d’un programme prédéterminé qui donne immanquablement le pas à la maturation physiologique sur la dialectique relationnelle et les échanges fantasmatiques. La psychogenèse de la bisexualité, loin de dépendre exclusivement d’un programme biologique, s’avère liée à des organisations de nature psychologique qui régissent de façon souvent prévalente sa structuration. C’est dans ce contexte que les notions de féminité originelle et de passivation primaire confrontées à celles de narcissisme primaire, de séduction en tant que fantasme originaire, de désidentification, les notions de clivage, de l’objet et du Moi, d’identification projective et de réintrojection en référence au fantasme de scène primitive… invitent à forger le concept de psychobisexualité prégénitale,voire préœdipienne, que la généralisation de la notion de bisexualité appelle. Loin de considérer le couple masculin-féminin comme un couple de notions rapportées, aspécifiques, dont la signification ne pourrait être pleinement appréhendée qu’à partir de la puberté – ce qui n’est vrai et dans une certaine mesure seulement que de l’opposition sexe masculin-sexe féminin ou mâle-femelle – mais il y a lieu, en se dégageant de l’anatomisme et du biologisme qui entravèrent ou faussèrent la théorisation freudienne, de la tenir pour précoce et spécifique. Que le contenu de ces notions-fantasmes se modifie au cours de l’évolution, qu’il soit fonction de la réalité sexuelle et de l’environnement familial et socioculturel – sans aucun doute. Mais c’est l’idée d’une dialectique mettant en jeu des termes dont le contenu varie et se relativise sans que la valeur spécifique de leurs contrastes en tant que couple dynamique se démente qui me paraît à retenir. D’autant que la différence en jeu, psychosexuelle, paraît moins tardivement introjectée que Freud n’avait été conduit à le croire. Que la différence soit d’abord ressentie comme opposant l’absence à la présence, le mauvais au bon, le dehors au dedans, cela n’est guère contestable mais il semble que quantité d’arguments autorisent à penser que parallèlement et avec un très faible décalage temporel, la différence du féminin et du masculin, de la mère et du père, mais sans doute aussi et en tout premier lieu chez la mère prise isolément la différence des éléments qui en elle sont conformes à son sexe et de ses éléments propres masculins, vient sur­qualifier les autres oppositions. C’est la mère qui sera absente, mauvaise, en dehors, et simultanément investie de telle ou telle valeur psychosexuelle ; ou présente, bonne, partie intégrante de la dyade, en même temps qu’investie d’une autre valeur, masculine ou féminine. Le fantasme de la mère phallique ou celui des parents combinés, par exemple, donne des expressions figurées de ce fait. Ici se profile la question délicate de savoir si l’anatomie fantasmatique qui marque les théories sexuelles infantiles est seule à jouer dans le dynamisme évolutif de la psychosexualité, en particulier de la bisexualité psychique, ou s’il n’y a pas lieu d’y voir précisément la figuration d’un vécu affectif qu’elle ne traduirait pas intégralement,loin de là, mais rendrait plus opérant, surtout plus saisissable et, aussi bien cliniquement que théoriquement, plus maniable. Pour mieux faire saisir ma pensée je dirai par exemple que s’il est indubitable que le complexe de castration est centré sur la peur ou l’horreur de la castration au sens le plus concret du terme : l’ablation du pénis et des testicules ou leur absence – ce qu’on appelle la castration symbolique n’en étant finalement qu’une extension –, néanmoins ce complexe ne se limite pas à la représentation fantasmatique visuelle de cette ablation redoutée ou censée déjà accomplie ; en tant même que complexe il constitue en effet par définition (et celle-ci est parfaitement fondée) : « un ensemble organisé de représentations et de souvenirs à forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscients qui

se constitue à partir des relations interpersonnelles de l’histoire infantile [et qui] peut structurer tous les niveaux psychologiques: émotions, attitudes, conduites adaptées ». Est-ce en raison de la propension de Freud au biologisme voire à l’anatomisme ou de Melanie Klein à la fantasmagorie visuelle pour traduire ses intuitions cliniques qu’on note chez beaucoup d’analystes une tendance à ne retenir que ce sur quoi se centre tel complexe, sans faire droit au foisonnant ensemble organisé autour de ce centre ? Si j’insiste sur ce problème, auquel je suis peut-être excessivement sensible, c’est qu’il me paraît étroitement lié aux difficultés rencontrées dans la conceptualisation psychanalytique de la bisexualité. Je ne suis pas loin de penser que c’est pour avoir privilégié abusivement le vu non pas seulement sur l’entendu mais sur le ressenti et en deçà, sur ce qui s’inscrit de non figurable dans la cire de ce qu’il est convenu d’appeler l’inconscient (mauvais terme parce que négatif, Freud l’a dit lui-même mais il a toujours été déjà trop tard pour en changer), que, en particulier, l’opposition mâle-femelle est venue occulter l’opposition masculin-féminin beaucoup plus précocement appréhendée et bien moins dépendante de la différence des sexes. En conséquence de quoi la notion de bisexualité ayant été par principe assujettie à une opposition de nature biologique et anatomique et la différence des psychosexualités totalement occultée en tant que telle et réduite à la différence des sexes proprement dite, il devenait inévitable que l’on bute sur une singulière difficulté à intégrer la bisexualité psychique dans la théorie psychanalytique de la sexualité, de façon satisfaisante et accordée aux audaces conceptuelles de cette théorie, et sur une difficulté encore moins surmontable à trouver et à définir le lien rattachant la bisexualité à la théorie des pulsions. « Grave lacune » avoue Freud, lacune jamais comblée. Comment rendre compte de cet aveu d’impuissance ? Comment a-t-il pu se faire que dans cette « mythologie » que représentait selon lui la théorie des pulsions, la bisexualité n’ait pu trouver sa place ? Faut-il de nouveau invoquer ici la nature de la conception freudienne de « la » femme et de la féminité ? Allié à un féminin parfaitement énigmatique, « noir », le masculin « blanc », ne pouvait-il qu’ouvrir sur une sorte de « continent gris », où tout se confond, où l’esprit devient aveugle ? De fait, l’équipolence apparente des composantes de la notion de bisexualité chez Freud est une fausse symétrie, un trompe-l’œil. Il y a en réalité dissymétrie foncière : d’un côté le mâle-masculin, connoté par la présence du pénis – support d’un « colossal investissement narcissique », qui l’instaure symbole phallique – susceptible d’être ôté, la castration devenant donc la clé de voûte de la théorie de la sexualité (elle-même le cœur de la psychanalyse) ; de l’autre le femelle-féminin connoté par le vagin, la matrice, mais conçu de façon essentiellement négative – comme si la conceptualisation ne se démarquait pas par rapport à la théorie sexuelle infantile de la fille comme garçon châtré – c’est-à-dire conçu comme un manque dû à la castration et comme l’origine d’une envie du pénis et d’une revendication masculine dont les racines toucheraient le roc du biologique.

Une approche positive de la féminité fait défaut chez Freud et dans la psychanalyse classique, ce qui ne peut se justifier entièrement par la raison que l’inconscient est censé ignorer cette positivité. Que signifie prétendre que l’inconscient ne connaît ni la négation ni le manque donc, ni le temps, ni la contradiction, etc., et d’avaliser une notion de la féminité qui repose sur la négation ? Si la féminité apparaît à Freud comme un continent noir, si la femme et sa demande demeurent pour lui toujours une énigme, ne serait-ce pas en vertu de la persistance de cette tache aveugle ? Ce n’est pas en effet parce que l’inconscient méconnaîtrait entièrement et par nature la féminité que serait justifiée l’attitude théorique de Freud à cet égard : tout se passe en effet comme si sa perplexité et une sorte de terreur sacrée le conduisaient à répéter au niveau de la conscience et qui plus est au niveau de la réflexion analytique la réaction de l’enfant, surtout du garçon, devant le sexe féminin. Ce qui est cause aussi que Freud ne voit pas comment la bisexualité peut s’inscrire dans la théorie des pulsions, c’est qu’il ne situe pas la bisexualité dans un ordre épistémologiquement homogène à celui de la sexualité et ceci en dépit du fait qu’il postule son fondement biologique. Malgré l’existence supposée d’une bisexualité constitutionnelle, innée, l’opposition entre ses constituants se réduit en fin de compte à une opposition entre pulsions à but actif et pulsions à but passif donc, quant à la métapsychologie sinon quant à la séméiologie, à l’opposition activité­passivité, dont d’ailleurs on voit mal comment elle peut jouer le rôle d’une opposition fondamentale dans la mesure où la libido est censée d’essence mâle et la pulsion en elle-même toujours active. On retrouve avec l’élaboration théorique la même tendance à la méconnaissance de la négativité caractéristique de la mentalité infantile et des préjugés phallocentriques. Et cependant on peut considérer que dès avant l’introduction du narcissisme, dès avant l’élaboration de la seconde théorie des pulsions, la négativité n’est pas absente de la métapsychologie freudienne. Elle est d’emblée présente dans la notion de conflit, inhérente à la psychanalyse, présente dans l’idée originelle de défense ensuite spécifiée comme refoulement puis retrouvée sous une forme nouvelle comme mécanisme de défense, présente dans l’opposition aussi entre les intérêts du Moi et la sexualité, entre libido narcissique et libido objectale, avant de s’affirmer de façon plus tranchée, plus spectaculaire, dans l’opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort. Cette constatation qu’un dualisme dynamique fondamental anime toutes les étapes de la théorie freudienne est ressassée, c’est vrai (Pontalis) mais de la confronter au problème de la bisexualité peut je crois la renouveler : pour Freud en effet on s’aperçoit que la bisexualité a été primitivement son modèle intuitif d’opposition (1899) et qu’il comptait pouvoir en faire une notion, sinon la notion, centrale de sa théorie des névroses. Chacun sait après quels détours et quelle évolution il en vint finalement à faire de la répétition et donc de la pulsion de mort le primum movens de sa réflexion et de la réalité même, l’opposition centrale étant alors celle qui existe entre pulsions de vie et pulsion de mort, où la place de la sexualité est équivoque et semble se situer assez largement du côté de la mort, contrairement à ce que la théorie initiale de la libido aurait pu faire croire. C’est ainsi qu’en 1937 dans Analyse terminée… il finit par détecter sous la différence apparente de l’envie du pénis chez la femme et du refus de la passivité chez l’homme vis-à-vis d’autres hommes, thèmes évidemment liés à la différence des sexes, « quelque chose de commun aux deux sexes » : le refus de la féminité, refus qui en dernière analyse le renvoie à la peur de la castration. S’y annihile finalement la différence sexuelle en ce qu’elle a d’essentiel, car son seul rôle au bout du compte est d’avoir contraint cette peur à trouver « des formes différentes d’expression » chez l’un et l’autre sexe, c’est tout. Cette peur constitue donc, selon une optique rétrospective, l’ultime comme la première vérité de la psychanalyse, au-delà de quoi il n’y a que l’hypothèse non spécifique d’un fait biologique supposé faire partie du « grand mystère de la sexualité ». On peut au reste regarder le point extrême de cette évolution comme celui où se boucle la boucle du cycle théorique ouvert à la fin du siècle sous l’influence de Fliess : celui-ci prônait une notion biologique de la bisexualité où il voyait l’origine du refoulement, point de vue que renversa Freud par la suite afin de ménager la spécificité du champ analytique et de conférer à la notion de bisexualité psychique la relative autonomie qu’exigeaient les faits cliniques. Or le refoulement, lors de la gestation de la psychanalyse, représenta, un moment, la négativité, l’autre pôle du conflit par rapport au pôle que constituait le désir sexuel identifié au désir mâle.Le refoulement était en effet assimilé à un dynamisme, ou plutôt à un contre-dynamisme, femelle ou féminin. Une fois que Freud se fut dégagé de cette perspective, étrangère à l’expérience du psychanalyste, pour fonder la psychanalyse comme discipline psychologique originale et indépendante, notamment en « désexualisant » l’origine du refoulement, il conçut successivement le conflit comme fondé non sur l’opposition dynamique du mâle et du femelle, du masculin et du féminin, mais sur l’opposition du sexuel et du non­sexuel, de l’inconscient et du conscient, du Moi et des autres instances, du Moi, et de la réalité, enfin de la libido et de l’agressivité, de la vie et de la mort. Or on n’a pas été sans remarquer qu’à travers toutes ces oppositions subsiste toujours un pôle pulsionnel où la libido, le désir sont et restent en cause, étant toujours postulé que la libido est d’essence mâle et la pulsion par nature active. Il s’ensuit que depuis le refus de Freud de sexualiser le refoulement et de s’assujettir aux conceptions métabiologiques de Fliess, le pôle féminin censé jouer directement un rôle dans le conflit psychique disparaît en tant que tel à moins qu’il ne se déguise, en tout cas il reçoit des attributions dérivées et accessoires puisque la féminité relève prétendument du seul but de la pulsion sexuelle et non de son essence. Les déceptions et les difficultés s’accumulant, après les utopiques espoirs du début du siècle, Freud se heurte contre ce qu’il considère comme « le roc du biologique » : confronté à la réaction thérapeutique négative, à l’interminabilité de certaines cures, au masochisme primaire… bref à la compulsion de répétition sous toutes les formes qu’elle peut prendre, se heurtant à la persistance, à ses yeux inébranlable, de l’envie du pénis chez la femme et du refus de la passivité homosexuelle chez les hommes, fort de la réélaboration qu’il a fait subir à la théorie des pulsions à partir de 1919, Freud en vient (très logiquement, somme toute, à considérer sous cet angle la trajectoire qu’il a suivie depuis le début) à attribuer à une donnée biologique la raison d’être de l’inertie de ses patients. Ce recours au biologique est la marque d’un échec, un aveu d’impuissance, car la biologie fait finalement ici fonction·d’asile de l’ignorance. Cette tardive évolution apparaît comme l’inverse du mouvement qui lui faisait un quart de siècle plus tôt désexualiser c’est-à-dire « débiologiser » l’idée-force de refoulement pour confirmer la spécificité théorique de la psychanalyse, déjà largement acquise en ce qui concernait la méthode d’investigation et les caractéristiques de sa pratique. Or cet aveu d’échec et d’impuissance comporte, notons-le bien, un retour implicite à une perspective qui semble en affinité avec celle de Fliess en ce que la conflictualité s’y trouve de nouveau subordonnée à l’opposition de la masculinité et de la féminité (dans la terminologie ici adoptée il serait plus exact de dire : de la virilité et de la femellité) ; opposition qui est supposée biologiquement fondée, ce fondement demeurant d’ailleurs inconnu, mystérieux. Certes, la peur de la castration, mobile psychologique, est également et d’abord invoquée, en dernier recours psychanalytique. Cependant ce mobile paraît insuffisant à Freud, si important et si assuré soit-il, n’apportant pas à ce qu’il semble toute l’intelligibilité souhaitée. Mais comment l’apporterait-il puisque la bisexualité, l’homosexualité, la féminité, la sexualité continuent d’être expressément considérées par Freud comme des énigmes ? Comment l’apporterait-il puisque l’opposition masculinité-féminité n’a pas reçu droit de cité en psychanalyse, qu’elle recèle dans l’optique freudienne une dissymétrie foncière et puisque l’un de ces termes est regardé comme connaissable, observable, conceptualisable alors que c’est tout le contraire pour l’autre ? L’universalité et le rôle décisif de l’angoisse de castration ne font aucun doute mais celle-ci pour autant doit-elle fatalement intervenir pour briser l’interrogation théorique elle-même et faire tomber le voile de la méconnaissance sur l’expérience (vécue, clinique, imaginaire) ? N’est-ce pas se montrer sous l’empire de ces affects que de faire de la femme et de la féminité un mystère, quelque chose d’impossible à atteindre ou à approcher au moyen de la sensibilité, de l’imagination aussi bien qu’au moyen des symboles ? N’y a-t-il pas dans l’attitude, toujours actuelle, qui consiste à poser comme un dogme l’impossibilité de symboliser la féminité une sorte de masochisme intellectuel où se devine parfois comme une délectation perverse ? Personnellement je ne trouve pas que la sexualité masculine soit aussi simple et claire que l’on prétend la sexualité féminine complexe et obscure. Groddeck n’avait à mon sens rien d’un illuminé lorsqu’il appelait à prendre conscience que « dans l’être appelé homme il y a une femme et dans la femme un homme », pas plus que Winnicott, soudain inspiré, disant à un patient masculin qui n’a rien d’un homosexuel : « Je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute et c’est à une fille que je parle… ». Façon, plus juste et plus féconde à mon sens que le recours à la métabiologie ou à un quelconque métalangage, d’aborder la féminité comme un intelligible et de l’utiliser comme une notion positive, comme un élément susceptible de commencer à éclairer une situation clinique concrète et ses problèmes et non pas d’en faire l’objet d’un constat désespéré d’inintelligibilité et d’impuissance, comme un élément susceptible de contribuer à résoudre une énigme et non pas seulement de la constituer. N’est-ce pas d’ailleurs suivre la ligne la plus originale et la plus riche de la démarche freudienne ? Lorsqu’à la fin d’Analyse terminée et analyse interminable Freud, à une page de distance, renouvelle d’abord son refus, on ne peut plus légitime et heuristiquement déjà amplement justifié, de fonder l’origine du refoulement sur des bases biologiques et non psychologiques pour, presque immédiatement après, prétendre que le refus de la féminité ne peut être en fait que biologique, n’est-on pas en droit de se montrer réticent ? À tant faire que de retrouver au terme du parcours freudien certaines des impulsions et des intuitions qui l’ont permis, je serais assez tenté de concilier les premiers et grands espoirs placés en la notion de bisexualité avec les exigences propres à la psychanalyse, ce à quoi on se trouve d’autant plus incité qu’on est à présent empiriquement fondé à donner souvent le pas à la bisexualité psychique sur la bisexualité biologique. Une telle conciliation n’entraîne au reste nullement un déséquilibre de la théorie psychanalytique. Elle ne prétend pas rapporter à la bisexualité ce qui dépend du complexe de castration mais implique, ainsi que j’y ai fait plusieurs fois allusion, une synergie dialectique de la bisexualité psychique et de l’angoisse de castration.Les notions de sexe, de sexualité, de psychosexualité impliquent à la fois une spécification fonctionnelle et l’incomplétude que cette spécification par elle-même comporte. La notion de bisexualité psychique implique, elle, en même temps une complémentarité virtuelle, potentielle par rapport à l’autre sexualité, à l’autre psychosexualité (sans laquelle serait inconcevable « la coexistence du désir et de l’identification » indispensable à tout développement psychique) et de par cette virtualité même, un rappel de l’incomplétude liée aux spécifications sexuelles. Autrement dit le fait pour l’individu sexué de porter en soi-même la complémentarité de l’autre sexe sous une forme virtuelle ne supprime aucunement la différence inhérente au fait de la sexuation, de la « sexion » selon le mot de R. Lewinter, mais rend possible la relation sexuelle. Il y a rapport sexuel, il y a relation entre les sexes parce qu’il y a bisexualité. Il y a bisexualité parce qu’il y a incomplétude de chacun des sexes, ressentie par l’un et l’autre, chacun à sa façon, comme castration. Aucun des deux sexes ne peut se targuer de posséder le phallus si bien qu’on ne peut dire que les hommes luttent pour le conserver en protégeant leur pénis : ni la femme n’est un homme manqué (Jones), ni l’homme une femme manquée (comme dans le délire de V. Solanas) mais, sans qu’on puisse aller jusqu’à dire que l’être humain soit un être manqué (Bolk, Viderman), on ne peut que le reconnaître manquant : hanté par le manque. La bisexualité psychique, il faut à ce point le rappeler, est une potentialité non dénuée d’ambiguïté fonctionnelle. Certes, tout le présent travail s’attache à le montrer, elle peut jouer, elle joue plus ou moins, un rôle de médiateur tant dans les échanges sexuels et psychosexuels que dans les relations inter et intrasystémiques au sein de chacun de nous, mais elle est également susceptible, si la complémentarité qu’elle représente s’hypertrophie aux dépens de la sexualité spécifique ou de la psychosexualité liée au sexe effectif, de venir contrarier de diverses façons les échanges en question. Elle joue alors, c’est bien connu, le rôle d’un obstacle à la circulation des fantasmes et des investissements. Double possibilité dont Freud fait explicitement état. La bisexualité trop volontiers ou trop exclusivement considérée tantôt comme un facteur pathogène dans l’évolution psychosexuelle, tantôt comme un fantasme régressif,animé par la dénégation farouche de la différence des sexes et de la castration – que J. McDougall étudie sous le nom d’« idéal hermaphrodite » –a fait trop souvent méconnaître la médiation bisexuelle comme fonction majeure dans les relations inter et intrasubjectives.Ceci s’explique non seulement de par l’action négative éventuelle, antimédiatrice en quelque sorte, de la bisexualité, non seulement de par la compensation mythique de l’incomplétude sexuelle que certains croient pouvoir y trouver, bien illusoirement; ceci s’explique plus radicalement, par une propension à prendre le mot, le mouvement, le mythe selon leur sens et leur visée manifestes  : on confond alors le fantasme de la conjonction permanente des deux sexes[1] ou de leur possession effective, voire l’association de conduites hétérosexuelles et de conduites homosexuelles, avec la présence d’une simple disposition mentale à fantasmer, à comprendre, à partager le vécu sexuel et psychosexuel d’une personne de l’autre sexe. Il s’agit là donc d’une image virtuelle de l’autre que soi qui s’est peu à peu formée dans l’espace intérieur, en rien d’une réalité de l’autre dans le même. Certes la bisexualité psychique ne répond pas uniquement à ce modèle médiateur interne et elle n’est pas seulement le fruit d’une introjection longtemps entretenue à partir d’objets et d’expériences multiples. Ne se limitant pas à être la conséquence des processus d’identification, la bisexualité psychique constitue il est vrai également un vecteur (plus ou moins chargé d’énergie potentielle, pourrait-on dire métaphoriquement) de nature érotique. Et il faut se souvenir ici que l’orientation du désir vers des objets de l’autre sexe ou de l’autre psychosexualité est, aussi bien que son orientation (jugée anormale en vertu de stéréotypes sociaux et de son association très fréquente avec une conflictualité aiguë et mal surmontée) vers des objets du même sexe la conséquence, dit Freud, d’une même restriction du choix objectal. Étant donné la contingence de l’objet sexuel dans le rapport de la pulsion à son but, on peut ici s’interroger, puisqu’il y a d’autre part simple « soudure » entre le fantasme et l’acte comme entre le désir et son objet, sur l’origine radicale du désir. À suivre cette ligne de pensée la différence des sexes ne serait pas sa détermination originelle mais bien plutôt une différence en deçà de cette différence même, provenant de l’individuation en tant qu’inéluctablement liée à la séparation. Nous sommes dans le monde de la séparation et le monde de la « sexion » n’en est après tout qu’une modalité. Ces considérations ne préjugent aucunement l’option qu’on est par ailleurs conduit à prendre en ce qui concerne les tenants ultimes du conflit psychique, toutes compatibles qu’elles sont avec la dernière théorie freudienne des pulsions (au demeurant plus ouverte et moins tranchée qu’on ne la présente généralement). On peut en effet prôner comme je le fais le couple contrasté masculin-féminin, sur quoi d’ailleurs, remarquons-le, on voit Freud de nouveau s’arrêter avec une significative perplexité dans le crucial § 6 d’Analyse terminée, c’est-à-dire reconnaître l’importance décisive initialement accordée par lui à la bisexualité mais, cette fois dans le champ psychanalytique, adopter l’hypothèse de travail selon laquelle « la tendance au conflit » insuffisamment intelligible sur la seule base d’un antagonisme intralibidinal, n’est guère attribuable en fin de compte qu’à la mise en jeu d’une part d’agression libre [40]. Il serait en tout état de cause impossible, en s’appuyant sur l’expérience, de ne pas reconnaître avec l’auteur de l’Abrégé que « la plupart des tendances sexuelles ne sont pas purement érotiques mais proviennent d’un alliage de pulsions érotiques et de pulsions destructives » et aussi que l’on constate un lien privilégié entre pulsions partielles de la sexualité et pouvoir pathogène. Or depuis Melanie Klein on sait mieux à quel point la composante d’agression sinon de mort est forte dans la sexualité infantile précoce… En définitive la lecture de l’Abrégé après celle d’Analyse terminée… incite à mon sens à ne pas regarder les étapes de l’élaboration théorique freudienne comme incompatibles entre elles mais au contraire à considérer les derniers efforts de conceptualisation et de spéculation du fondateur de la psychanalyse comme un appel indirect à l’intégration de tout ce qui s’est révélé viable dans les constatations et les hypothèses de travail antérieures. Aussi bien par exemple la lutte éternelle imaginée par Empédocle[2], l’ultime double de Freud, entre l’Amour et la Discorde, entre Eros et la Destructivité – ne peut-elle faire oublier ou annuler la lutte entre sexualité et intérêts du Moi ni la dialectique entre libido narcissique et libido objectale, entre Eros et Antéros. Eros est en effet toujours de la partie, si j’ose dire. Et d’autre part dès avant que les puissances de déliaison aient été estimées à leur juste valeur par Freud, celui-ci n’avait pas été sans insister à plusieurs reprises sur la conflictualité immanente à Eros c’est-à-dire sur l’antagonisme intralibidinal apparemment responsable de la présence dans la nature même de la pulsion sexuelle de « quelque chose qui ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction ». Or, outre à la transcendance de la prohibition de l’inceste par rapport au destin et à l’Œdipe individuels, cette opposition interne – surmontable au demeurant – se trouve rattachée par Freud à la nature bisexuelle d’Eros.

Ici encore il se retrouve en accord avec la pensée grecque archaïque :

« Quant à Eros – note en effet Marie Delcourt – dont le nom est masculin, les artistes et les poètes, d’un bout à l’autre de la tradition, l’ont toujours conçu et représenté comme androgyne et les cosmogonies orphiques insisteront sur ce caractère. » Dans sa pénétrante étude, L. Brisson s’attachant à repérer le champ d’action d’Eros dans ce même contexte aboutit à la conclusion, très suggestive à mon sens pour l’analyste, que dans la bonne distance « qui résulte d’une conjonction et d’une disjonction normales, Eros joue le rôle de médiateur et d’intermédiaire par excellence : entre les sexes, certes, mais aussi entre le ciel et la terre, entre les dieux et les hommes. On ne doit donc pas s’étonner qu’il soit bisexué. » Au passage, remarquons le lien entre les spéculations cosmogoniques d’Empédocle expliquant, nous dit Freud, la diversité des choses par le mélange des quatre éléments – terre, eau, feu, air – et l’androgynie rituelle, non seulement en Grèce mais en Asie orientale, etc. – où la bisexualité, nous apprend M. Eliade, tient au fait que le prêtre est considéré comme intermédiaire entre deux plans cosmologiques, Terre et Ciel, et aussi au fait qu’il réunit en sa personne l’élément féminin terre et l’élément masculin ciel (cité par Marie Delcourt)[3].

Vraiment je ne vois pas pourquoi l’opposition vie-mort en psychanalyse ferait pâlir les autres, ni pourquoi elle devrait conduire à minimiser l’importance de la bisexualité dans la vie psychique et donc dans la pratique psychanalytique.

CLIVAGE ET CRÉATION

Plus j’y réfléchis moins je vois de raison de tenir la notion de bisexualité psychique en lisière de l’édifice psychanalytique, mieux je perçois et je sens au contraire ce qui invite à en faire une de ses parties constitutives. Elle me paraît en effet foncièrement accordée à ce qui me semble être son axe structural : la division. On s’en étonnera peut-être dans la mesure, où le fantasme d’androgynie et la conjonction des opposés qu’elle est censée réaliser, semble tout le contraire d’une scission, d’un clivage. Mais c’est qu’alors, outre qu’on confond, comme je l’ai dit, l’idéal et le réel, on méconnaît l’essence et la fonction médiatrices de la bisexualité. Qui dit médiation dit division. Mais la division qu’implique toute médiation est la condition même du dynamisme créateur qui définit son rôle. La médiation bisexuelle suppose le redoublement du clivage déjà inhérent à la sexualité mais ce redoublement peut contribuer aux processus synthétiques qui mettent en œuvre le génie lieur d’Eros. Ainsi ce que je voudrais faire apprécier à ceux qui n’y ont pas ou pas encore été sensibles, c’est avant toute autre chose, l’affinité, la congruence de l’idée de bisexualité psychique avec ce qu’a de plus original et de plus originel, sans doute·aussi d’originaire, une démarche de pensée comptant parmi les plus importantes de celles qui ont permis l’instauration de la psychanalyse. Les notions de conflit, d’inconscient, de pulsion, de sexualité, de narcissisme, de masochisme primaire, d’agression pure, de fantasme même, me paraissent aujourd’hui comme à maints autres l’illustrer. Il y a une parenté, qui n’est pas seulement conceptuelle mais de plus profonde origine, entre ces notions et sans doute est-il assez commode et convaincant de la référer à ce qui est, en deçà de sa valeur abstraite, l’intuition-mère du clivage. Ce n’est pas hasard si les pages inachevées de Freud sur ce thème s’ouvrent sur la perplexité que l’on sait : il s’agit en fait à la fois d’un nouveau thème et d’un thème de toujours. Aussi bien le clivage n’est-il pas que défensif, ne concerne-t-il pas que le Moi et trouve-t-il son expression dans bien d’autres structures que la perverse ou la psychotique. Aussi bien a-t-il eu par ailleurs la fortune que l’on sait, en particulier grâce au sort que Melanie Klein et son école lui ont fait. Mais à dire vrai sa « fortune » était inscrite dans son principe même et il a préexisté à son nom. L’intuition originaire en quoi il consiste a trouvé des spécifications multiples mais il apparaît en fin de compte comme une véritable structure structurante. La bisexualité est l’une de ses spécifications. Spécification seconde par rapport à la sexualité dira-t-on. Sans doute ; encore qu’à y bien songer la sexualité même, celle dont nous avons à nous préoccuper en tant qu’analystes, est en un sens déjà… bisexualité. À tout le moins prébisexualité ou bisexualité primaire. En effet si l’on admet la théorie freudienne de l’étayage de la pulsion sexuelle sur les fonctions vitales, si utilement mise en évidence et en valeur en France depuis une vingtaine d’années – et si l’on suit un Laplanche dans sa démonstration, que je ne rappellerai pas ici, de la simultanéité d’émergence de la sexualité, de l’auto-érotisme, du masochisme primaire et du fantasme (à la faveur d’un mouvement de retournement sur soi de la pulsion sexuelle, mouvement inéluctablement lié à l’abandon de l’objet et préinscrit dans le fait qu’une simple soudure, selon le mot réitéré de Freud, unit la pulsion à son objet, le fantasme à l’acte qui l’accompagne) on reconnaîtra qu’il existe une relation évidente entre une telle soudure et la généralisation des phénomènes de clivage (au sens le plus extensif du terme) que l’évolution pulsionnelle, les relations d’objet et le fonctionnement psychique donnent à observer; entre une telle soudure et l’infléchissement de la pulsion sexuelle sur soi-même. Par ce mouvement d’intériorisation, naît une dialectique intrasubjective qui dès lors n’aura plus de cesse ; le sexuel devient autosexuel et dans le même moment bisexuel ou si l’on préfère prébisexuel. Intériorisation clivante, car la rencontre de ce mouvement centripète avec l’élan centrifuge de la pulsion a des effets de division et notamment de bisexualisation. Abus de langage ? Tout dépend de la conception de la bisexualité psychique et de sa genèse que l’on adopte. Or sur les bases actuelles on est autorisé et conduit même à conférer au couple d’éléments antagonistes constitué par l’opposition masculinité-féminité une signification psychologique bien plus précoce que ne le supposait Freud et par conséquent presque d’emblée distincte de l’opposition activité-passivité. Freud en 1914-1915 estimait que celle-ci ne se fond que « plus tard » dans l’opposition masculin-féminin mais il indiquait aussi, et l’on retrouve dans ce nouveau contexte le même mot clé, que « la soudure de l’activité avec la masculinité, celle de la passivité avec la féminité existe bien comme fait biologique (sous cet angle nous parlerions ici de virilité et de femellité) mais que ce fait n’est en aucune manière aussi régulièrement impératif et exclusif que nous sommes enclins à l’admettre ». D’autre part, en 1905 déjà, dans les Trois essais, après avoir – dans le cadre d’une réflexion touchant le sadisme et le masochisme– insisté sur la grande importance théorique de la notion de couple d’éléments antagonistes, il conclut : « Il est clair que l’opposition sadisme-masochisme ne peut être expliquée par le seul élément d’agression. Au contraire on serait tenté de rapporter cette union d’éléments antagonistes à la bisexualité,unissant les caractères masculin et féminin. » (Mes italiques). On pourrait s’arrêter au fait qu’on se situe ici au stade anal, n’était qu’il s’agit de phénomènes qui se trouvent associés, en deçà et à côté des repères et des subdivisions génétiques, au mouvement même de psychosexualisation et de psychobisexualisation qui engendre la sexualité comme humaine. Si l’on est sensible à la perspicacité métapsychologique qui permet à Laplanche de relier la fantasmatisation dans son mouvement même, le processus du retournement pulsionnel, l’auto-érotisme (j’ajouterai : plus tard, l’auto-affectation) et l’émergence de la psychosexualité en tant que telle ; si l’on reconnaît avec lui que le fantasme, conscient ou non, tout ensemble s’accompagne nécessairement de satisfaction auto-érotique et de douleur psychique (par effraction de l’image objectale dans la psyché) ne sera-t-on pas sur le point d’apercevoir ce qu’il y a de bisexualité psychique essentielle dans les relations du sujet divisé avec soi-même et par voie de conséquence avec ses objets ? Et quelque étroite que, non loin des origines, puisse paraître l’affinité entre activité et masculinité, passivité et féminité, jamais cette affinité n’équivaut à la coïncidence. Sans doute est-ce là une des raisons pour quoi la position de Freud est à ce propos variable et incertaine et aussi pourquoi l’on ne peut que convenir avec Rosolato que « les paires d’oppositions pulsionnelles, avec le libre jeu de leur retournement, puissent être des transpositions de la différence, celle des sexes.Il est probable en effet que l’exercice de ces oppositions, de leur retournement, n’a une telle vertu de fascination que parce qu’elle symbolise la différence sexuelle ». Si une telle symbolisation s’opère et se trouve possible, n’est-ce pas un nouvel indice de l’accord, de la congruence dont je faisais état, entre le génie de la psychanalyse et la notion de bisexualité ? N’est-ce pas aussi l’indication d’une voie selon laquelle il devient loisible, selon le vœu légitime de J.-B. Pontalis de « penser conjointement le dualisme et la bisexualité » au-delà même de la valeur surtout compensatoire qu’il se plaît à y relever ? Ne s’agit-il avec la bisexualité que d’un « insaisissable entre-deux » destiné lui aussi, tel l’objet du fétichiste, à être « toujours en vain cherché » ou bien n’est-on pas (comme j’ai tenté, avec une obstination que je crains lassante, d’y inviter, plus ou moins directement, tout au long de ce travail) fondé à y voir, sans refuser la précédente perspective mais plus fondamentalement et selon la signification cette fois positive et opérante de la situation d’intermédiaire… une médiation, une fonction psychosexuelle médiatrice, tant à l’égard du sujet que de ses objets, « subjectifs » et « objectifs » (Winnicott). Médiation, c’est bien étymologiquement comme psychologiquement, division – ainsi que je l’ai rappelé – mais c’est aussi, disais-je (conformément à la définition courante du terme (cf. le Robert),dont je ne vois pas pourquoi on lui refuserait droit de cité en psychanalyse où les notions de pulsion et d’objet transitionnel, par exemple, l’impliquent), c’est aussi processus créateur[4]. Or il existe un lien, dès longtemps remarqué cliniquement comme théoriquement (cf. le Léonard de Freud, par exemple) entre bisexualité psychique et créativité – au sens le plus comme le moins étendu du mot. Cette corrélation, pour peu qu’on y réfléchisse, n’a guère lieu de surprendre mais il importe de constater le caractère essentiel de son incidence par rapport à notre sujet. Ce ne peut être le fait de rencontres accidentelles si, parmi les auteurs sur lesquels je me suis ici le plus souvent ou le plus volontiers appuyé il n’en est quasiment aucun qui ne se soit attaché, selon son optique ou son souci propre, à relever le lien en cause et à l’étudier. C’est par exemple :

Le cas de Stoller qui consacre un chapitre à la corrélation significative par lui constatée entre la féminité voire « l’extrême féminité » chez les garçons et le talent artistique ;

Celui de Meltzer qui fait immédiatement suivre un exposé sur la distinction entre bisexualité et ambisexualité par un chapitre concernant les relations entre travail, jeu et sublimation, où il est conduit à mettre en question le mécanisme de désexualisation aussi bien que la validité métapsychologique de la notion de sublimation et à conclure qu’« en raison de l’identification introjective avec les objets parentaux internes, la bisexualité s’exerce dans la réalité extérieure à divers niveaux d’abstraction mais toujours en fonction d’une même signification de base : parentale.Ce qui, remarque-t-il, se reflète dans l’usage à propos de la créativité, de termes tels que : mère, père, enfant, maternité, enfant spirituel (brain child),fécondation psychique, créateur, nourriture culturelle (nurturing)et par-dessus tout, amour » ;

Celui de Winnicott dans son dernier livre : Playing and reality où il n’est pas indifférent de remarquer que la cinquième étude où se trouve abordée de façon si fraîche et si pénétrante la problématique de la bisexualité s’intitule : la créativité et ses origines ;

Celui enfin, car il serait fastidieux de poursuivre plus longtemps une telle énumération, de A. Ehrenzweig, disciple de Marion Milner, dans son important livre posthume : L’ordre caché de l’art. On l’y voit notamment méditer et approfondir le thème du « dieu mourant », qui avait retenu Freud dans son essai sur le thème des trois coffrets – pour y voir « comme une réflexion du processus créateur lui-même ». On l’y voit aussi conjoindre la référence à l’interaction des processus autodestructeurs et créateurs, des processus de différenciation et de dédifférenciation (reliés il va de soi à l’opposition pulsions de vie-pulsions de mort) à l’œuvre dans le Moi, et la référence à la bisexualité, avec les fantasmes qui l’expriment. « Le travail créateur nous ramène toujours à fouiller les niveaux les plus profonds de l’imagerie mentale… La figure du père s’efface derrière la mère qui, comme la Déesse blanche, réunit dans son image indifférenciée les deux pouvoirs mâle et femelle, l’amour et la haine, la vie et la mort… c’est cette indifférenciation structurale seule qui compte comme catalyseur de la création. » Et l’auteur de citer R.-M. Rilke [Prière au Messie bisexué, dans le Livre d’heures] :

Donne-nous la preuve ultime : fais apparaître la couronne de ta force et donne-nous la vraie maternité de l’homme.

Percevoir le double sens de la bisexualité psychique : division mais aussi processus créateur, permet en particulier d’appréhender la polarité interne tant de la féminité que de la masculinité, chacune étant prise en elle-même. La féminité, y compris « pour l’inconscient », n’est pas que ce que Freud se borne à y voir. Les situations typiquement féminines ne sauraient se réduire à l’état de castration, à la situation passive dans le coït et à celle de l’accouchement, pas plus qu’on ne peut se contenter de définir la masculinité ni penser que « dans l’inconscient » elles s’y réduisent, par le caractère phallophore, l’activité dans le coït et le fait de procréer par fécondation spermatique. Le pouvoir actif que supposent la séduction féminine, la gestation, l’accouchement, l’allaitement chez la femme (objets d’envie pour le garçon, voire pour l’homme accompli) et à l’inverse, la passivité incluse dans les comportements ou les situations exclusivement actifs en apparence que sont les manifestations viriles du désir, la pénétration, l’éjaculation, la paternité… à eux seuls, bien qu’assez sommairement et en se référant davantage aux fonctions physiologiques qu’à la fantasmatique, plus à la virilité et à la femellité qu’à la masculinité et à la féminité dans leur mouvance et leur infinie complexité, suffisent à évoquer l’autre face, l’autre sens de chacun des termes de la dialectique masculin-féminin. Si j’ai tant insisté sur les aspects positifs et créateurs de la bisexualité, sur son « bon usage » aussi comme le dirait J.-B. Pontalis, c’est que la tendance habituelle est inverse : on accentue plus volontiers ses effets inhibiteurs et sa morbidesse éventuelle qu’on ne souligne son pouvoir médiateur.Ceci s’explique je pense, par la concentration sur la vie sexuelle, au sens le plus courant du terme – déspécifié donc par rapport au sens freudien – mais également par l’impact de la notion, cependant précaire, de désexualisation. Comme Freud a attiré l’attention bien plus sur la bisexualité objectale, relationnelle, que sur la bisexualité intrapsychique et bien plus sur la conflictualité inhérente à l’homosexualité latente que sur la rare et la sans doute utopique harmonie du partage de la libido entre des objets des deux sexes[5], nombre de ses successeurs se sont plus souvent attachés à l’étude de l’homosexualité qu’à celle de la bisexualité proprement dite (parfois même confondue avec l’homosexualité latente ou l’ambisexualité) considérant sans doute d’ailleurs qu’étant donné l’action classiquement désexualisante de l’identification, la bisexualité intrapsychique n’avait pas lieu, chez l’adulte au moins, d’être regardée comme appartenant au domaine de la sexualité. Effet d’un retour subreptice de la conception généralisée et spécifique de la sexualité et de la psychosexualité prônée (mais non toujours respectée) par Freud, à une conception restreinte et non proprement psychanalytique. Il ne saurait être ici question d’aborder sérieusement le problème de la désexualisation qui mériterait à lui seul de longs efforts. Je me contenterai pour les besoins de la cause de marquer son caractère hypothétique et l’ambiguïté de sa définition. On a, la plupart du temps, le sentiment que l’utilisation de cette notion représente une simple facilité sinon un artifice de pensée. Il semble aussi que la sexualité qui s’y trouve en question n’est pas le plus souvent la psychosexualité ni même la sexualité généralisée des Trois essais, mais la sexualité au sens « populaire » du terme. L’erreur la plus fréquente et la plus flagrante me paraît être de considérer que la désexualisation (dans le sens restreint qui est son sens habituel) entraîne une psychodésexualisation. Il n’y a en fait, je pense, de désexualisation psychique que relative et partielle, localisée. Étant donné la simple « soudure » qui lie le fantasme à l’acte, la pulsion sexuelle à son objet… voire à son but, étant donné la priorité du temps autoérotique dans la genèse de la sexualité humaine, on conçoit aisément que la pulsion sexuelle puisse se déconnecter si je puis dire de la réalité somatique de ses manifestations, de ses objets extérieurs, de ses buts psychopsysiologiques et de sa finalité biologique, mais si l’on songe au fait que la libido narcissique est censée représenter le « grand réservoir » où puisent tous les investissements, si l’on admet que le principe de coexcitation libidinale puisse ne pas valoir qu’aux divers stades de la sexualité infantile, comment considérer qu’il s’agisse d’une entière, d’une véritable désexualisation ? On alléguera la valeur anti-érotique de certains aspects du narcissisme ou des « intérêts du Moi » ; on fera surtout valoir l’effet antisexuel et anti-érotique de l’agression pure ou de l’instinct de mort à travers ses alliages concrets ; on y rattachera la neutralisation de la libido. Et sans doute, pour nous en tenir à notre sujet, ce qu’il peut y avoir, ce qu’il y a, de désexualisant et d’anti-érotique dans la bisexualité, dans le processus de bisexualisation même, révèle-t-il la face d’ombre et le pouvoir létal de la bisexualité (évidents à mes yeux, bien qu’ici j’en ai peu parlé, on sait pourquoi) mais il subsiste parallèlement un potentiel psychosexuel et psychobisexuel toujours susceptible d’intervenir tant que le degré zéro de l’excitation n’est pas atteint. Si, comme l’indique Freud (sans avoir l’air de faire une remarque importante, et pourtant…), des fantasmes (masochiques dans le texte en cause, mais d’autre nature éventuellement aussi, cela va de soi) peuvent constituer à eux seuls la satisfaction sexuelle[6] ne voit-on pas que la désexualisation liée à la déviation par rapport au but et aux objets sexuels habituels se trouve aller de pair avec une intense érotisation ? Aussi bien ce qu’il y a de « désexualisant » dans la bisexualisation dont j’ai beaucoup parlé doit-il être considéré comme parfaitement compatible avec le maintien d’un important investissement libidinal. À l’opposé de ceux qui ont tendance à faire toujours plus large la part en nous de ce qui est neutre, apulsionnel, aconflictuel, je plaiderai en faveur de la thèse d’une imprégnation libidinale très étendue sinon, chez beaucoup d’entre nous, globale. La composante bisexuelle psychique ou mieux la médiation bisexuelle trop peu reconnue, sauf par quelques toqués de bisexualité tels que moi, y aurait une participation importante. Il n’est à mon sens que de songer à l’oscillation fonctionnelle constante entre les processus de division, de clivage et ceux de jonction et de création que la cure analytique permet d’observer pour s’en convaincre.


[1] Qu’on pense par exemple à l’idée délirante du coït ininterrompu avec Dieu chez Schreber.

[2] « Son esprit semble avoir réuni les contrastes les plus marqués », dit de lui Freud ; « exact et précis dans ses recherches de physique et de physiologie il ne recule pas devant une mystique obscure et se livre à des spéculations cosmiques d’une audacieuse et étonnante fantaisie, Capelle le compare au Dr Faust [qui ne songe ici au Dr Freud…] auquel plus d’un secret avait été révélé (Analyse tenninée…).

[3] Outre que le psychanalyste se trouve appelé à reconnaître en chacun la fonction de la bisexualité psychique – ne fût-ce que par le biais de ses déviations ou de ses achoppements – il me paraît également voué à la reconnaître et à la faire jouer au mieux en lui-même. Une telle reconnaissance l’éloigne, contrairement à ce que d’aucuns pourraient croire, du rôle de messager de la mort qui lui est parfois attribué, pour lui conférer plutôt la charge d’ambassadeur d’Eros, avatar moderne de l’antique et rituelle androgynie.

[4] Aussi bien ai-je pu me trouver tenté d’intituler ce rapport : La médiation bisexuelle,titre qui eût mieux que le sien évoqué cette signification et ce rôle dynamiques.

[5] Dans Analyse terminée (§ 6) FREUD déçoit en donnant au passage une définition de la bisexualité qui s’aligne sur la notion commune (antépsychanalytique et purement descriptive, behaviouriste presque) de la sexualité : « On sait qu’il y a eu de tout temps, qu’il y a encore, des individus capables d’élire indifféremment comme objet d’amour des personnes de leur propre sexe ou du sexe opposé et cela sans que l’une des tendances gêne l’autre. Nous disons de ces gens qu’ils sont bisexuels et nous admettons sans trop nous étonner leur existence. » C’est cet aspect, fort limité et mal compris, de la bisexualité qui fascine aujourd’hui le public. À preuve parmi bien d’autres un film tel que Sunday bloody Sunday (Un dimanche comme les autres)de SCHLESINGER, ou telle enquête d’un magazine en vogue qui fait des bisexuels, sans savoir que l’appellation fut appliquée aux homosexuels, un « troisième sexe » : « Tantôt « mec » tantôt « vamp », M. J. a été le premier, y lit-on, à afficher une personnalité érotique, ni hétérosexuelle ni homosexuelle mais quelque part à mi-chemin entre les deux. Perspective naïve où « l’entre deux » cesse d’être insaisissable et où la bisexualité psychique est totalement méconnue.

[6] Nouvelle justification de la notion de « perversion affective » que j’ai proposée.

Visuel d’ouverture :
saint Jean Baptiste, Léonard de Vinci, Musée du Louvre.
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