La Revue Française de Psychanalyse

La « pensée opératoire », de Pierre Marty et Michel de M’Uzan

La « pensée opératoire », de Pierre Marty et Michel de M’Uzan

Pierre Marty et Michel de M’Uzan

Cet article de Pierre Marty et Michel de M’Uzan a été publié dans la Revue française de psychanalyse, t. XXVII, n° spécial, « XXIIIe Congrès des psychanalystes de langues romanes », 1963, p. 345-356.

Nous nous associons avec chaleur aux éloges que vaudra certainement à Michel Fain et Christian David un rapport remarquable à maints égards et qui, à notre avis, a le grand mérite de combler un vide. Théoriquement et pratiquement, nous trouvons là une riche matière à réflexion, que notre contribution ne se propose nullement d’annuler.

Le rapport de M. Fain et de Ch. David a mis en évidence l’existence d’un double courant onirique permettant de saisir dans toute sa plénitude la valeur fonctionnelle du rêve. Il nous semble toutefois que les auteurs, en rappelant la position de French, qui replace la fonction onirique au sein d’un processus d’intégration général et basal, ouvrent eux-mêmes la voie à une généralisation. Car la valeur fonctionnelle qu’ils reconnaissent au rêve peut être conférée également à l’activité phantasmatique, pour autant qu’elle mette en scène, dramatise, symbolise les tensions pulsionnelles. Cette fonction d’intégration commune à l’activité onirique et à l’activité phantasmatique, rien ne nous permet mieux d’en saisir l’importance que certains malades psychosomatiques chez qui elle fait défaut ou se trouve gravement altérée. Les auteurs s’en sont du reste avisés eux-mêmes, puisqu’ils disent que le processus onirique protège l’organisme en liant des forces qui « risqueraient de provoquer des perturbations profondes dans le soma ». Le fait est que chez les malades psychosomatiques, la carence de l’activité phantasmatique – au moins du point de vue fonctionnel – va de pair avec le développement d’une pensée tout à fait originale, que nous proposons d’appeler pensée opératoire et sur quoi nous désirons axer notre communication.

Le travail que nous présentons ici est directement lié à celui que nous poursuivons actuellement avec Ch. David, ainsi qu’à de nombreux échanges de vues avec M. Fain au cours de nos activités de recherches communes.

La pensée opératoire qui est notre sujet et que nous allons tenter de définir semble jusqu’ici n’avoir pas retenu l’attention, et cela se conçoit puisque, en raison de ses modalités propres, elle n’a guère de quoi susciter l’intérêt des psychanalystes. Notons tout de suite deux caractéristiques essentielles : il s’agit là d’une pensée consciente qui : 1° paraît sans lien organique avec une activité phantasmatique de niveau appréciable ; 2° double et illustre l’action, parfois la précède ou la suit, mais dans un champ temporel limité. Quant à l’exclusivité de cette forme de pensée chez nos sujets, il n’est pas possible actuellement de l’affirmer de façon catégorique ; toutefois, on pourrait conjecturer que si elle existait sans conteste, elle deviendrait un mode original de relation d’objet, avec une valeur nosographique comparable à celle des descriptions de Maurice Bouvet.

Avant de nous arrêter plus longuement à la spécification clinique, nous voudrions présenter la pensée opérationnelle, en la prenant en quelque sorte sur le vif, telle qu’il nous est donné de la découvrir au contact immédiat de nos malades.

Le sujet venu consulter souffre de symptômes somatiques quelconques. Il expose ses troubles comme autant de faits isolés, n’ayant apparemment aucune portée relationnelle. À en juger d’après son attitude, l’investigateur ne représente pour lui qu’une fonction, quelqu’un à qui il remet ses symptômes et dont il n’attend rien d’autre que la guérison, sans qu’il soit question d’un engagement affectif de part ou d’autre. Bien que le malade réponde à ses questions, l’investigateur reste insatisfait, car ce contact n’en est pas un et il se sent là devant quelque chose que nous appellerions volontiers une « relation blanche ». Bien entendu cette « relation blanche » est celle dont le patient use constamment, pour ne pas dire exclusivement, tout au long de son existence. Ce n’est pas que l’investigation soit tout à fait sans résultats, elle permet par exemple de rattacher l’apparition des symptômes à des circonstances anecdotiques précises, mais, en dépit des sollicitations du médecin, elle ne livre rien, aucune association qui ne soit liée à la matérialité la plus étroite des faits, comprise dans le champ temporel le plus limité. L’atmosphère de la consultation donne à penser que le malade entretient avec l’investigateur la même sorte de rapports qu’avec le fait brut ou l’évènement, des rapports immédiats et comme privés aussi bien d’infrastructure que de superstructure. Tel qu’il se déroule, le dialogue pourrait laisser supposer un mécanisme d’isolation, du type névrotique obsessionnel, mais ce n’est pas le cas, le malade ne prend pas à proprement parler de distance grâce à une manipulation mentale ou verbale du matériel, il est présent, mais vide, et il paraît difficile d’envisager un mécanisme obsessionnel. On conçoit le désarroi de l’investigateur en face d’une carence aussi marquée du jeu identificatoire du patient. Et que, s’il n’y est accoutumé, il éprouve lui-même des difficultés d’identification et reste perplexe devant les possibilités d’une psychothérapie.

Si cette forme de pensée opératoire est liée électivement aux « psychosomatoses », terme que nous retiendrons pour désigner les affections où les dispositions de la personnalité ont pour voie d’issue majeure aux situations conflictuelles la voie somatique, elle n’est sans doute pas étrangère à certaines névroses de caractère, et il serait intéressant de rechercher avec quelles modalités elle doit s’exprimer dans quelques catégories de psychoses.

La pensée opératoire peut donc se retrouver dans des tableaux cliniques assez variés, mais il est utile de la considérer isolément, en tant que symptôme, car elle possède des caractéristiques propres assez stables pour qu’on puisse l’identifier, comme nous allons tenter de le montrer maintenant.

Le mieux nous paraît de donner d’abord un exemple clinique. Nous ne saurions dans le cadre limité de notre communication présenter une observation complète. En revanche, le mot à mot d’une séquence typique permettra de saisir au mieux le style très particulier de ce mode de pensée.

L’illustration clinique que nous donnons est tirée du compte rendu intégral d’un entretien psychosomatique poursuivi à notre consultation dans le service du Pr Marcel David. Il s’agit d’un homme de vingt-cinq ans, souffrant d’un syndrome complexe : céphalées, tremblements dans les membres, troubles de la mémoire, défaut de coordination des mouvements. Ces troubles étaient apparus six mois après une blessure superficielle du cuir chevelu, due à une décharge de chevrotines. La séquence de l’entretien que nous présentons porte sur une comparaison, en partie induite par l’investigateur, entre le malade et son père.

« Aux dernières vacances, j’ai mis un toit isolant à ma voiture. Pour mon père, ça va toujours, moi j’aime que ça joigne bien de toutes parts, alors que c’est peut-être un inconvénient, c’est peut-être moins isolé. D’ailleurs, le lendemain, on pouvait voir que les plaques isolantes chauffaient, mais avec le temps elles vont se former puisque le toit est bombé et prendre une place et se décoller de la tôle. Alors il faudra remonter les casiers qui se trouvaient à l’intérieur de la voiture. J’aurais voulu les amarrer de façon à ne plus avoir à y toucher, qu’ils soient solides et démontables. Pour mon père, ça va toujours très bien, alors que moi j’aime que ce soit du travail fini.

-Il y a quelque chose que je n’ai pas compris, de qui était l’idée d’ajuster l’isorel ?

-De moi.

-Et c’était un inconvénient ?

-Je ne sais pas, on verra par la suite.

-Comment ça ?

-Oui, les deux jours suivants, l’isorel n’avait pas encore pris la forme ; dans les bouts où il était le plus décollé il n’était pas chaud, mais où il touchait, il avait chauffé.

-Il y avait donc intérêt à ce qu’il soit décollé ?

-Oui.

-Donc intérêt à ne pas être trop minutieux ?

-Pas obligatoirement. J’ai compté qu’avec le temps et les trépidations de la voiture, les plaques allaient s’incurver. C’est ce qui s’est passé, elles se sont légèrement décollées, mais ce ne sera peut-être pas suffisant et il faudra peut-être mettre une cale.

-Vous m’avez dit que votre père faisait ce que vous vouliez, je vous ai demandé un exemple, et vous m’en donnez un où justement votre réussite n’est pas probante.

-Je ne peux pas en juger pour l’instant, ce n’est pas fini, et je vous dis, je ne sais pas ce que ça donnera, c’est un essai. Précédemment, il y avait des cartons qui isolaient et la chaleur ne se faisait pas sentir. Il y a une seule différence, l’isorel, se trouve plus près du toit que les cartons, les cartons laissaient circuler l’air au-dessus, alors que l’isorel se trouvant sur les contreforts laisse passer beaucoup moins d’air.

-Ça ne tourne pas à votre avantage.

-Je ne verrai qu’avec le temps. Puisque dans les bouts ce n’était pas chaud, et si ça n’a pas chauffé, il n’y a pas de raison que ça chauffe ailleurs… »

Il nous semble que cet exemple est bien fait pour corroborer la définition de la pensée opératoire que nous avons esquissée. La parole du sujet ne fait qu’illustrer au plus près son action, elle n’implique aucune élaboration et alors qu’elle est une allusion à une situation de compétition avec le père, elle est aussi sans lien avec une activité phantasmatique située à un niveau appréciable. Le sujet reste constamment au ras de ses gestes, son mode de pensée colle étroitement à la matérialité des faits et à l’ustensibilité des objets, il est enlisé dans l’actualité, et s’il lui arrive de se projeter dans l’avenir ou de revenir sur le passé, c’est en les transformant en des morceaux de présent, où tout est donné exclusivement par la succession des faits. Le malade n’a strictement rien d’autre en vue que le conjointement des plaques d’isorel et leur distance au toit de la voiture. Sans doute la pensée est adaptée à sa tâche, efficace même pratiquement, mais son adaptation représente la limite étroite de ses possibilités d’expansion et de communication ; linéaire et bornée, elle suit son chemin sans s’ouvrir à des réalités d’un autre ordre, affectif, ou phantasmatique, propres à enrichir et à élargir ses opérations. Elle reste sans associations. Rien d’étonnant dès lors si nous la voyons dans une relation immédiate avec la sensirio-motricité, et si son absence de recul par rapport aux choses est en réalité un manque de liberté. Tout ce passe comme si elle était imposée au sujet. Mais son originalité consiste surtout en ceci qu’elle ne tend pas à signifier l’action, mais à la doubler : le verbe, ici, ne fait rien d’autre que répéter ce que la main a fait en travaillant.

Ce n’est pas à dire que la pensée opératoire soit toujours forcément rudimentaire, ou de mauvaise qualité. Mais même quand elle est complexe et techniquement féconde, dans le domaine de l’abstraction pure par exemple, il lui manque toujours la référence à un objet intérieur réellement vivant. Ainsi, pour elle, la notion de jugement, telle qu’on la conçoit habituellement avec la complexité de ses facteurs de base, est remplacée par celle d’évaluation, oligo-dimensionnelle, ou mieux encore de barème, d’où sa sécheresse et, malgré tout, sa pauvreté. Sans portée symbolique ni valeur sublimatoire – il va sans dire qu’elle est inapte à la production artistique ainsi qu’à la véritable création scientifique – cette forme de pensée ne crée que des emblèmes, les insignes d’un rapport avec le temps, les lieux, les objets réels vécus comme sécurisants.

Le caractère surmoïque de la pensée opératoire paraît évident. Mais à la réflexion, on constate qu’elle ne dépasse pas cependant le niveau du conformisme. Autrement dit, le sujet n’est guère capable que d’identifications superficielles, avec des règles entr’aperçues au travers de quelques personnages. Il s’agit là d’un surmoi schématique, apparemment non intégré. Dans la relation avec l’investigateur, ces identifications superficielles s’expriment dans le meilleur des cas sur un mode mimique. Autrui est, au fond, considéré comme identique au sujet et doté du même système de pensée opératoire que lui. De ce fait, il ne peut jouer aucun rôle réparateur structurant.

De ceci, nous donnerons deux brèves illustrations cliniques. La première montre comment cette impossibilité d’identification nuancée est compensée non pas par une projection du « ça » comme chez les névrosés, mais par une projection globale du sujet et doué de la même forme de pensée. Nous interrogeons un patient depuis plus d’une demi-heure. Son système de pensée opératoire était évident et à un moment donné, nous prîmes devant lui quelques notes à ce sujet. Tâchant de l’amener à rompre avec ce qui eût pu apparaître comme un mécanisme de défense, nous lui précisâmes sa manière de penser. Comme les notes que nous prenions ne paraissaient aucunement l’intéresser, nous lui demandâmes : « À votre avis, que suis-je en train d’écrire ? » Il répondit sans hésiter : « Vous écrivez le nom de quelqu’un pour vous rappeler qu’il faut lui téléphoner. » La valeur affective de l’entretien, aussi bien que l’intérêt que nous lui manifestions, lui avaient apparemment complètement échappé. La réponse presque à côté témoignait certes d’un phantasme, et l’on aurait pu évoquer un mécanisme d’isolation, destiné à rompre ouvertement avec la relation nouée dans l’entretien. Mais ce phantasme était lui-même isolé. En une heure de temps, aucun autre ne fut mis en évidence, il n’avait aucun ton personnel, il était péremptoire et en raison de sa précision même, le patient ne sembla pas en douter un instant. La parenté de la réponse avec un trait névrotique obsessionnel était si pauvre qu’elle nous laissa nous-même perplexe.

Le second exemple va illustrer ce que nous entendons par conformisme, en soulignant l’aspect superficiel d’une identification surmoïque, l’obédience à des règles édictées dont l’intégration ne se fait pas. Une de nos patientes, que nous suivions en thérapie, nous dit un jour en arrivant à sa séance, avec beaucoup d’émotion dans la voix : « Mon père est mort, qu’est-ce qu’on fait dans ce cas-là ? » La situation nouvelle la laissait démunie, elle devait se raccrocher à quelque chose qui n’était pas inclus dans la relation avec nous, psychothérapeutes, mais se trouvait dans une formule de comportement imposée et socialisée.

Ainsi accroché à l’actualité comme à une sauvegarde, sans bénéficier des possibilités de recul et de temporisation qu’offre l’activité phantasmatique, le sujet n’ayant à sa disposition que la pensée opératoire subit la réalité plutôt qu’il ne la vit profondément, il n’y participe que de façon empirique. La pensée opératoire nous apparaît donc comme démunie de valeur libidinale appréciable, elle ne permet guère non plus l’extériorisation d’une agressivité, elle est inapte à sous-tendre la dramatisation sado-masochique.

Nous n’insisterons pas sur certains cas où les malades adoptent un comportement d’apparence libidinale ou agressive, car, en fait, c’est encore là une manière de conformisme, car ils agissent comme en « service commandé ». Nous ne nous arrêterons pas non plus sur certaines formulations libidinales isolées, d’apparence perverse, dont usent sporadiquement certains de nos malades et qui, croyons-nous, ont retenu l’attention de Francis Pasche.

Nous voudrions maintenant adopter un autre angle de vue et préciser la singularité de la pensée opératoire en essayant de la situer relativement aux processus primaires et secondaires. Ceci nous conduira à l’examiner quant à sa valeur fonctionnelle.

À certains égards, on pourrait la considérer comme une modalité du processus secondaire. De fait, on y retrouve l’orientation vers une réalité sensible, un souci de causalité, de logique et de continuité, etc. Mais l’activité de la pensée opératoire s’attache essentiellement à des choses, jamais à des produits de l’imagination ou à des expressions symboliques. Elle fait certes intervenir comme le processus secondaire la notion de chronologie, mais à l’intérieur d’une unité de temps limitée. S’il y a anticipation, elle est toujours relative soit à des objets concrets, soit à des actes, soit à des concepts abstraits, sans jamais développer une activité analogue à celle de l’élaboration secondaire du rêve. Ce qui suggère une précarité de la connexion avec les mots, c’est-à-dire un processus d’investissement de niveau archaïque. Nous y rattachons un phénomène annexe observé dans certains cas et qui se présente comme un pseudo-déplacement. Le sujet utilise le nom d’une chose pour en désigner une autre, sans qu’on puisse mettre en évidence le moindre phantasme sous-jacent qui aurait pu les lier analogiquement. Ceci traduit une tendance à vivre la parole seulement comme un moyen de décharger une tension rapidement, faute de pouvoir la maintenir longtemps « en suspens » comme le permet l’investissement énergétique propre au processus secondaire. Il ne s’agit donc pas d’un lapsus au sens psychanalytique du terme, mais d’une diminution de la capacité de rétention de la décharge motrice. On voit la différence avec la pensée consciente, qui, outre ses fonctions de coordinations logiques, assure aussi une dramatisation très élaborée des tensions et de leurs représentations inconscientes successives. Tandis qu’ici, la fonction instrumentale de la vie vigile tend à envahir tout le champ.

Si nous examinons maintenant les rapports entre la pensée opératoire et le processus primaire, nous voyons que, à un premier regard, tout semble les séparer. Nous venons de voir en effet que la pensée opératoire, en raison de ses liens avec les notions de causalité, de continuité, de réalité…, pouvait en imposer pour une modalité exclusive du processus secondaire. Sans compter qu’en apparence, il existe entre elle et le processus primaire une sorte de solution de continuité, à l’inverse du processus secondaire qui, lui, s’est normalement dégagé peu à peu du processus primaire à la faveur du contact avec la réalité, pour se situer dans son prolongement et dans une situation d’équilibre avec lui.

La pensée opératoire ne reprend pas des symboles ou des mots, elle ne ressaisit pas une élaboration phantasmatique antérieure, comme le processus secondaire, par exemple, dans l’élaboration secondaire du rêve. Néanmoins, des phénomènes tels que le surgissement soudain, sans liens apparents avec le contexte, de manifestations verbales perverses ou agressives comme celles que nous venons de mentionner, montrent bien que la pensée opératoire n’est pas réellement coupée de l’inconscient, contrairement à ce que pourrait suggérer fugitivement l’attitude de certains de ces sujets, qui, vivant à distance d’un « Ça » demeuré stérile ou en tout cas inerte, semblent se conduire comme des aveugles-nés de l’inconscient. Il va sans dire qu’une pareille hypothèse ne tient pas devant la clinique, et que toutes les notes se retrouvent dans la gamme morbide, depuis ces sujets apparemment dépourvus de processus primaire, bornés à des manifestations somatiques, jusqu’aux névrosés classiques. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la pensée opératoire établit son contact avec l’inconscient au niveau le plus bas, le moins élaboré, comme en deçà des premières élaborations intégratrices de la vie pulsionnelle. Elle semble enjamber ou court-circuiter toute l’activité phantasmatique élaboratrice, pour s’articuler avec les formes initiales des pulsions, lesquelles peuvent soit effectuer des retours inopinés, soit donner lieu à des somatisations, soit encore s’inscrire sous des apparences rudimentaires dans une prédominance de la tension activité-passivité, si commune chez les malades psychosomatiques. La recherche devrait donc porter sur la qualité des phantasmes inconscients : les plus évolués, affectant une forme audiovisuelle, pourront être récupérés par l’analyse classique et retrouver ainsi leur chemin interrompu vers la conscience ; les plus archaïques imposeront des confrontations thérapeutiques où la verbalisation restera longtemps très en deçà du plan réel de la relation.

Ainsi la pensée opératoire se révèle donc impropre – et nous retrouvons-là la pensée des rapporteurs – à assurer cette répartition harmonieuse des charges libidinales qui permet de nouer des relations souples et nuancées.

À ce point de notre développement, il nous semble que le diagnostic positif de la pensée opératoire a été suffisamment précisé pour qu’on ne risque pas de la confondre avec un quelconque autre mode d’activité mentale classiquement décrit. Sans doute, dans la grande majorité des cas, on ne rencontrera la pensée opératoire ni chez les névrosés, ni chez les sujets ayant atteint un stade de relation de niveau dit génital, car la pensée qui accompagne l’action dans ces deux cas a toujours une autre valeur que le seul lien avec la réalité sensible et actuelle. Cependant, nous avons vu que la pensée opératoire ne permet pas de distance à l’égard de l’objet, le sujet maintient un contact superficiel et il n’y a rien d’autre apparemment que ces contacts : nous l’avons dit, le sujet est présent, mais vide. Il s’agit certes dans les deux cas d’une pseudo-maîtrise de la réalité, mais tandis que le névrosé obsessionnel se l’assure grâce à une manipulation active d’une pensée riche en valeurs symboliques ou magiques, le psychosomatique à pensée opératoire y parvient par un contrôle immédiat de l’enchaînement de l’action. Pour lui le doute ne se pose pas. Sur le plan verbal, les mots sont, comme on le sait, surinvestis dans la pensée obsessionnelle, ils y acquièrent un surcroît de signification, tandis que dans la pensée opératoire, ils sont sous-investis, doublent seulement la chose ou l’acte, abolissent quasiment la distance du signifié au signifiant. Enfin, la relation avec la temporalité est bien différente puisque l’obsessionnel voit sa pensée se détourner de l’action pour évoluer indéfiniment dans un temps aux limites très imprécises, tandis que le sujet à pensée opératoire est enfermé dans un champ temporel limité, déterminé par la notion de succession.

Malgré certaines apparences, la pensée opératoire n’est pas non plus la pensée fruste. Sans doute cette dernière est-elle aussi orientée vers la réalité, mais sa réalité est d’une autre espèce, elle y est enracinée comme dans une terre vivante, lourde de passé et pétrie de sens. L’apparence de pensée opératoire n’est due ici qu’à des exigences adaptatives, mais il est toujours facile de sentir la relation profonde du sujet aussi bien avec ses objets préférentiels qu’avec l’investigateur.

Il nous faut dire aussi un mot des formes de pensée opératoire imposée par une pression extérieure, le plus souvent professionnelle, quand les exigences adaptatives sont considérables. Contraint de recourir presque exclusivement à ce mode de fonctionnement, épuisé par l’adaptation à des tâches automatiques, le sujet en vient à ne plus disposer d’aucune possibilité d’expression libératrice personnelle, en dehors de l’activité onirique, laquelle, du reste, n’est pas sans en subir le contrecoup. Le diagnostic peut être difficile quand il existe des manifestations somatiques, ce qui est justement fréquent dans ces sortes de situations. Cependant, au bout de plus ou moins longtemps, l’investigation met en évidence : la réceptivité du sujet aux incitations affectives, le sentiment de frustration que lui cause sa manière de vivre, et qui est, là, imposée par le dehors. Il va sans dire que dans ces cas, pronostic et thérapeutique se présentent sous un jour infiniment meilleur.

De tout ce qui précède, il ressort que la pensée opératoire, vu son manque de valeur fonctionnelle pour l’intégration des pulsions, ne peut pas prendre place dans l’économie du sujet. M. Fain et Ch. David nous ont montré l’importance économique de la vie onirique : à partir d’un point de vue différent et en suivant un chemin inverse, nous avons pu apprécier l’importance économique de la vie phantasmatique en général, en étudiant les sujets chez qui elle fait précisément défaut.

Nos sujets ne rêvent pas ou, à tout le moins, paraissent incapables de rapporter leurs rêves. Quand ils le peuvent, du reste, leur récit obéit lui aussi aux règles de la pensée opératoire, il ne fait que détailler un acte ou une succession d’actes précis, toujours intimement liés à une réalité actuelle. Bien entendu, de tels rêves impliquent un investissement pulsionnel, mais l’absence totale d’associations qui est habituelle ne permet pas d’en apprécier la valeur. C’est peut-être en raison de la carence de leur vie onirique que ces malades sont particulièrement sujets à l’insomnie. Toujours est-il que ces périodes d’insomnie sont meublées par une activité phantasmatique de type opératoire où dominent des représentations utilitaires et actuelles.

On voit ce qui caractérise nos malades les plus typiques : chez eux, les fonctions somatiques constituent la voie économique essentielle et deviennent le lieu des enchaînements morbides, pour l’essentiel l’économie échappe à l’appareil mental, et le psychanalyste, qui sent de part et d’autre des obstacles à l’identification, peut être dérouté par le tableau clinique et perplexe quant aux possibilités de la psychothérapie. Enfin, le diagnostic de la pensée opératoire est d’autant plus utile à poser devant certains tableaux de névroses de caractère, qu’il peut conduire à réserver le pronostic, à prévoir diverses difficultés thérapeutiques, et à y faire face par un aménagement approprié. Sans s’arrêter aux mesures techniques qui peuvent s’imposer et qui, dans certains cas, s’écartent sensiblement de la relation psychothérapeutique classique, notons qu’on peut avoir à ouvrir la voie des représentations mentales, quelle que soit la valeur du phantasme et le bien-fondé d’une intervention sur le contenu. Autrement dit, aucune intervention ne doit entraver le développement d’une fonction jusque-là défaillante – ce qui, notons-le, va dans le sens du silence de l’analyste.

Devant la lourde tâche thérapeutique posée par de tels malades, et les implications somatiques qui viennent l’aggraver, on souhaiterait la création de mesures prophylactiques chez l’enfant, propres à garantir à l’activité phantasmatique l’intégrité de sa fonction.

Quant à savoir quel phénomène peut déterminer une sidération archaïque du processus primaire au point d’en entraver l’évolution dès ses premiers stades ; quel est le rôle à ce moment du facteur extérieur, son âge et sa nature ; quel est le rôle du facteur intérieur, pour lequel à une telle période la notion de maturation se confond sans doute encore étroitement avec celles de dispositions héréditaires ou congénitales de la personnalité ; il va sans dire que nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer là-dessus, et qu’il faut nous contenter, pour l’instant, de nous rapprocher si peu que ce soit de ces questions.

Réponse des rapporteurs

Pierre Marty et Michel de M’Uzan, en nous offrant une brillante et déjà profonde esquisse de ce qui pourrait bien constituer, comme ils le pressentent, une nouvelle dimension clinique, nous ont apporté avec leurs vues originales sur la pensée « opératoire », à la fois une confirmation et un élargissement de celles auxquelles l’étude de la fonction onirique nous a conduits. Il nous paraît en effet que certaines altérations de la fonction onirique, certains types de rêves où l’élaboration symbolique se révèle minime et le degré de capacité représentative bas, figurent en quelque sorte un cas particulier de la pensée opératoire, non plus dans le cadre de la vie vigile mais dans celui du sommeil (voir p. 36-37 du Rapport).

Aussi bien pourrait-on les appeler également des rêves opératoires ou encore des rêves « blancs », par analogie avec la relation « blanche » que les sujets limités au mode de penser opératoire ont avec l’analyste ou avec autrui en général. Je pense notamment aux rêves d’épuisement qui en constituent une illustration frappante.

Parler des rêves d’épuisement me mène tout naturellement à souligner le point fondamental qui nous est commun avec Marty et de M’Uzan, à savoir qu’avec nous ils voient dans une neutralisation pathologique de l’énergie, origine d’une véritable dégradation de la libido, la raison profonde de la carence fonctionnelle de l’activité de représentation en général, et par suite, une cause majeure de dysfonctions psychiques et psychosomatiques. Il y a lieu de remarquer au passage que ce n’est pas tant la présence d’une activité symbolique que sa valeur fonctionnelle qui se trouve ici en cause : à preuve le fait, de constatation courante, en clinique psychosomatique notamment, qu’il y a des malades hautement intellectualisés, disposant de par leur culture de tout un fonds symbolique, auxquels ce développement de la vie mentale ne sert pas de défense efficace ou d’issue sublimatoire par rapport à leurs tensions pulsionnelles.

Enfin, en caractérisant la pensée opératoire comme « n’impliquant aucune élaboration, comme sans lien avec une activité fantasmatique de niveau appréciable, comme un doublement de l’action sans référence à un objet intérieur réellement vivant », en marquant « l’importance économique de la vie fantasmatique en général », les auteurs nous semblent nécessairement conduits – et nous conduire nécessairement – à poser de nouveau le problème de la nature du fantasme inconscient. Il ne saurait être question de l’envisager maintenant, mais je veux seulement souligner qu’il est dans la ligne de généralisation féconde à laquelle ils nous invitent, à partir de nos considérations centrées sur la fonction onirique, de reprendre cette question, épineuse mais capitale. Si en effet la pensée opératoire, tout comme n’importe quelle forme de vie mentale, si appauvrie ou viciée soit-elle, ainsi qu’ils le pensent à juste titre « n’est jamais entièrement coupée de l’inconscient », il y a certainement lieu d’en tirer d’importantes conséquences concernant la genèse de l’activité fantasmatique inconsciente et ses modes évolutifs. « La sidération archaïque de l’évolution du processus primaire » à laquelle Marty et de M’Uzan recourent à la fin de leur communication comme hypothèse possible pour rendre compte du développement pathologique de la pensée opératoire – et à laquelle je souscrirais volontiers aussi pour expliquer certains aspects du dysfonctionnement onirique – jetterait déjà une certaine lumière sur cette genèse et sur ces modes.

Visuel d’ouverture: Caoutchouc, Francis Picabia
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