La Revue Française de Psychanalyse

Une lecture des « Trois Essais » autour de l’autoérotisme

Une lecture des « Trois Essais » autour de l’autoérotisme

En écho au texte de Freud extrait des Trois Essais sur la théorie sexuelle (à découvrir sur le site dans la rubrique « Freud dans le texte« ), la Revue française de psychanalyse vous propose de relire une partie du rapport de Jean Gillibert au XXXVIIe Congrès des psychanalystes de langues romanes consacré à l’auto-érotisme et publié en 1977. 

 Afin de montrer l’envergure [de cette question], j’ai choisi de m’adresser d’abord aux Trois essais sur la théorie de la sexualité. C’est ce qui semble le plus évident pour situer l’ « autoérotisme » dans la théorie la plus générale sur la sexualité. Mais j’aurais pu choisir comme point de départ les textes rassemblés en volume, intitulé La vie sexuelle. L’autoérotisme s’y singularise davantage alors que dans les Trois essais, il se généralise d’emblée.

D’abord le choix, l’acceptation d’un terme emprunté à Havellock Ellis1, sans critique comme fait souvent Freud.

« Autoérotisme » pas « autosexuel » ; on dira, homosexualité, hétérosexualité et non homo-érotisme et hétéro-érotisme, comme tentera de le faire Ferenczi.

Érotisme impliquant ici le moyen général d’obtenir une satisfaction sexuelle, le moyen de jouir et non l’objet « utilisé » pour la jouissance. Comme si le corps propre n’était pas tout à fait un objet de jouissance. « Autosexuel » ne semble pas compréhensible car en fait contradictoire, ce qui veut déjà dire que, dans la connotation sémantique, la théorie générale sur la sexualité (humaine) implique tous les êtres sexués, ou « sexuables », avant même qu’ils soient des « objets » choisis dans leur vicariance. Vous me direz que Freud n’a pas voulu cela ; je remarque que le terme « Éros » est choisi dans l’expression empruntée et que Freud n’a pas choisi de dire « autosexuel ».

Après avoir lu et commenté cet ouvrage, avec un certain recul, on se rend mieux compte que toute la théorie de la sexualité repose sur la clef de voûte auto-érotique comme dimension spécifique de la sexualité humaine, sexualité de l’espèce humaine, en démarquant les pulsions sexuelles des pulsions d’autoconservation, comme en démarquant la « constitution » (qui n’appartient pas à la psychanalyse) du « conditionnement par l’extérieur » qui, lui, est la psychanalyse (sic, Freud).

Freud, bien entendu, ne pourra pas tenir aussi rigoureusement qu’il le souhaitait ces démarcations. Les contradictions sont flagrantes dans les deux Préfaces, la troisième et la quatrième.

Par exemple :

« Les manifestations constitutives n’apparaissent qu’à l’arrière-plan en quelque sorte, et sont réveillées par l’expérience de la vie ; vouloir les apprécier complètement, c’est dépasser le domaine de la psychanalyse. »

C’est dire que la tendance sexuelle appartient à un conditionné que l’ontogenèse retrace et à un inconditionné, un mouvement de l’Éros, qui tente de rattacher l’individu à la totalité. Éros est prononcé à la fin de la Quatrième Préface. Cependant Freud s’est en quelque sorte délivré de l’obscurantisme qu’apporte avec elle toute phylogenèse, tout inconditionné. Il écrit ceci, dans la Troisième Préface :

« Mais, au fond, la constitution n’est que le sédiment d’une expérience antérieure, auquel s’ajoute une expérience nouvelle et individuelle, somme des éléments conditionnés. »

 Mais la Quatrième Préface se termine par le rappel que nous devons étendre au plus large, la notion de sexualité, afin de la rapprocher de « l’Éros du divin Platon » (sic). Divin Platon, on ne connaissait pas Freud, attribuer de telles épithètes à des philosophes !

Pour mieux comprendre l’attribution « divin », il faut sauter au texte de l’Au-delà du principe de plaisir où une théorie de l’Éros, grâce au divin Platon, va tenter de mettre un terme à l’angoissante difficulté de théoriser Éros, c’est-à-dire à le « contempler ». Le passage par la pulsion de mort, l’inerte, le non-vivant, l’antérieur, le conservatoire… et la causalité finale sera nécessaire ; on connaît bien sûr l’étonnante spéculation de Freud, ses attendus, ses incertitudes. J’y reviendrai plus explicitement dans un autre chapitre, mais je veux dire ici, dès maintenant, dans la théorie de la sexualité des Trois essais, ce que Freud a su laisser prévoir de cet Éros qui, en tant qu’instinct de vie, s’oppose à l’instinct de mort qui lui est pourtant immanent, à partir du moment seulement où la substance vivante devient animée.

Or, ce qui est énigmatique ce n’est pas l’Éros mais la vie, son urgence. Freud a pensé enfin résoudre l’énigme de la vie et d’une façon très particulière et qui, à mon avis, n’a pas été suffisamment remarquée. Éros est une force de cohésion, d’unification, qui exerce son pouvoir, de forme, dès l’origine pour exprimer la vie, quand seulement la « substance vivante est devenue animée » (sic) ; Éros ne devient instinct de vie qu’à partir de ce moment où le « souffle » de l’animation a opéré le passage du non-vivant au vivant. Le souffle = Psyché2.

Éros est donc une force (tirée de la vie) pour donner une « forme » à cette vie, qui sans cela retournerait à l’informe, l’a-morphe, l’inerte. Mais l’inerte n’a-t-il pas aussi une expression – non encore une forme –, et cela, Freud ne l’a-t-il pas laissé de côté ? L’autoérotisme n’est-il pas cette dimension où la force (de vie) sous la forme d’Éros rejoint l’inerte ?

Au terme de toute sa pensée, Freud a placé la « vie » dans une urgence, comme si l’action psychique d’insuffler la vie était toujours à recommencer, parce que toujours menacée. C’est qu’il y a le plaisir, la satisfaction, la jouissance sans qui nous n’aurions pas envie de vivre mais qui, survenant, arrêtent, par essence, tout travail de la vie ! En termes positifs, un système investi (une jouissance) s’achemine au zéro et est, de ce fait, inexcitable. Il faut relancer la vie.

Il y a là une aporie, malgré toute la cohérence. Transgressée ou idéalisée, cette aporie a fait retourner à tous les syncrétismes métaphysiques. Ne serait-il pas plus efficace de « comprendre » cette urgence de la vie, cette perpétuation d’un acte psychique, de l’action psychique, de Psyché, plutôt que de l’hypostasier dans un érotisme dont on ne sacralise que le « mortuaire » ?

Donc, théorie de la sexualité : Éros ; mais le constitutif est écarté – en partie seulement  – du champ de l’investigation psychanalytique :

  • pas de priorité de la constitution dans le sens où l’entendront Kant et Husserl, par exemple : l’a priori formel ;
  • pas de priorité de la constitution dans le sens où l’entendront les biologistes, même et y compris la découverte du code génétique.

Les deux domaines de recherche et d’application ne sont pas du champ de.la psychanalyse. Cependant dans les théories explicatives des épiphénomènes libidinaux, Freud réservera toujours une place à la composition de « Constitution » (biologique), soit en termes de forces quantitatives (ce que P. Mâle appellera l’équipement), soit en termes de « forme » irréductible, la passivité « homosexuelle » chez l’homme, l’envie du pénis chez la femme, le « roc biologique », mais il n’en demeure pas moins que l’étude, le pouvoir d’analyse, ne s’exerce pas sur le « donné », le « constitué », mais sur ce qui, «donné », «constitué », fait énigme.

Avant de passer aux questions « ouvertes » que pose Freud sur l’autoérotisme, chapitres II : « La sexualité infantile », et III : « Les transformations de la puberté », revenons au chapitre Ier, « Les aberrations sexuelles » et retenons ceci :

— La génitalisation des zones érogènes.

— L’érogénéité du corps, des organes et des fonctions, en dehors des zones érogènes d’échange.

— Et, fait plus subtil, si la névrose est le négatif des perversions, il y aura, structurellement, trois phénomènes autour d’Éros-sexuel, dans la névrose : 1) Une perversion active, refoulée (par exemple : pulsion exhibitionniste) ; 2) Un contre-investissement de censure, un refoulement : le conflit névrotique ; 3) Une perversion passive, très investie (par exemple, pour la pulsion exhibitionniste choisie), un voyeurisme.

— Ce voyeurisme sera le lieu privilégié alors de l’autoérotisme, mais peut-être ne faudra-t-il pas voir uniquement l’autoérotisme voyeuriste comme la voie réfléchie, uniquement, de la pulsion exhibitionniste, mais aussi et peut-être surtout, comme la voie moyenne. Désir d’exhiber un membre sexuel devient désir de voirpartout – le membre sexuel.

— L’autoérotisme ne peut pas être confondu avec cette perversion passive mais cependant celle-ci en est le substratum le plus efficace.

On a souvent interprété ce phénomène comme une érotisation secondaire, une duplication d’Éros sur le mouvement de contre-investissement, une érotisation de la défense, etc., jusqu’à une resexualisation de la morale après le déclin du complexe d’Œdipe, alors qu’il s’agit d’une voie médiane, par laquelle une force pulsionnelle libidinale exprime activement sa manifestation de pulsion partielle et passivement la manifestation de la pulsion partielle de la paire contrastée.

Ceci, d’ailleurs, malgré l’adjonction, si bouleversante pour la théorie de la sexualité, de la libido du Moi et du narcissisme, demeurera  – très oublié – comme un phénomène de non-communication.

La pulsion exhibitionnisme se satisfait auto-érotiquement sur le mode voyeuriste, pour reprendre le choix découpé de la pulsion partielle, sans qu’on puisse y voir le phénomène de ré-flexion narcissique ou de retour sur la personne propre, à « proprement parler ». À mon avis, Freud a négligé de prolonger cette dimension, dans le destin (ou la vicissitude) des pulsions… Si je suis « un » comme je désire que le membre sexuel soit « un », c’est qu’auto-érotiquement je me vois « membre sexuel ». Nulle nécessité de ré-flexion ou de transfert en miroir dans cet érotisme fondamental !

— La « perversion » de l’exhibitionnisme, son positif actif, tient au pouvoir contaminant de l’Éros pulsionnel partiel : le souhait des « exhibitionnistes » est qu’on leur en montre autant (les parties génitales) (sic, Freud).

— La sublimation (déplacement du but de la pulsion, question éminemment « opaque ») ne peut concerner à mon avis que la paire contrastée en son entier, exhibitionnisme-voyeurisme, c’est-à-dire la « curiosité » sexuelle en son départ dont l’agrandissement peut aller de la « monstration » artistique à l’investigation scientifique.

— L’autoérotisme – si on en ôte l’aspect immédiat de satisfaction – concerne un but intermédiaire, et non encore une dérivation du but comme dans la sublimation et deviendra pour l’exhibitionnisme… la « contemplation ». Retrouver partout ailleurs la « partie » du corps porteuse de la jouissance sexuelle, ceci envisagé alors comme une réappropriation dont le corps fragmenté n’est qu’une « forme » d’étayage.

En fait, ce qui est réapproprié c’est le calme après la tempête. Toute pulsion partielle détient un Éros « fou » ; une autonomie de folie, une « folie » autonome, un dionysisme d’usage, que la consumation est insuffisante à apaiser ; c’est l’aspect démoniaque de l’inconscient – et le retour sur place (le suçotement en est l’exemple) a pour finalité, non plus d’apaiser Éros, mais de prolonger ce qui, dans Éros, ne pouvait « exprimer » la mort.

Ce n’est pas la perversion qui est contaminante ou qui pervertit, mais la « folie » active dans la perversion, qui dissout les corps (soi-disant propres) et, les contaminant, les veut à son tour, « pervertis » – « pervertissants ». Un exhibitionnisme ne veut pas un(e) voyeuriste mais d’autres exhibitionnistes, composant ainsi une « unité » folle qui est aussi la « culture » bien que sa destruction.

Mais l’autoérotisme est aussi l’arrêt de cette folie contaminante qui l’originait ; ce n’est pas en son fonds un retournement passif – effet secondaire – mais la passivité même de l’Éros concernant l’autre pulsion antagoniste de la paire contrastée.

J’ai choisi le couple exhibitionnisme-voyeurisme parce que c’est l’exemple que Freud prend, en raison certainement de la dimension de la castration, mais la démonstration théorique est applicable aux autres pulsions partielles. J’y consacrerai en effet un chapitre spécial3.

*          *          *

Entrons donc, à l’intérieur du deuxième chapitre des Trois Essais, celui de la sexualité infantile, dans le chapitre « Manifestations de la sexualité chez l’enfant » et l’ « Autoérotisme ».

Nous nous retrouverons là dans un domaine plus limité et plus concret, mais remarquons tout de suite qu’il s’agit plus d’une description de la spécificité du phénomène que de sa généralité.

Succion et suçotement sont étroitement associés, non différenciés : « activité sexuelle » de l’enfant qui peut perdurer, constituée par des « mouvements rythmiques et répétés des lèvres qui n’a pas pour but l’absorption d’un aliment ». Plaisir sexuel, orgastique (sic) qui conduit l’enfant à l’endormissement et qui s’associe à un autre « instinct », caractérisé par la recherche d’une partie de son corps (lobe de l’oreille, sic) ou d’une partie d’un autre corps (d’une autre personne que lui) qui participe au fonctionnement de la jouissance.

Ainsi, déjà, ce qui sera appelé quelques lignes plus loin « autoérotisme » est-il à la fois homosexuel et hétérosexuel. Mais ces catégories prédéterminées ont-elles ici un sens ?

Ce qui me paraît plus important est la remarque suivante : « Ainsi, les enfants passent-ils souvent de la succion à la masturbation. »

Quand Freud entame la description proprement dite de l’autoérotisme, il commence tout de suite par signifier que cette activité sexuelle n’est pas dirigée sur une autre personne. Il y aurait contradiction flagrante avec les lignes précédentes si Freud ne voulait signifier essentiellement la finalité de cette activité : « jouir par soi », per se, même si un autre objet est associé à cette jouissance.

On serait enfermé dans un « montage » codé si Freud n’indiquait tout de suite qu’il ne s’agit, en fait, que du renouvellement d’un plaisir déjà connu sinon obtenu :

— succion du sein maternel = activité initiale et essentielle à la vie ;

— zone érogène = les lèvres de l’enfant ;

— excitation = lait chaud ;

— première satisfaction = l’apaisement de la faim (conservation de la vie) ;

— deuxième satisfaction = par étayage (an-lehnung) apparition d’un plaisir sexuel qui se rend indépendant.

Cette précision des circonstances n’est pas encore de la rigueur. Il faut à Freud une image, un modèle, un paradigme « mythique » qui rassemble les éléments épars d’une scène décomposée : l’enfant au sein qui, comblé, jouit et s’endort, est le modèle prototype de toute future relation amoureuse. Freud va accréditer sa « contemplation » en développant les arguments rationnels du mythe – séparation du besoin de la satisfaction sexuelle du besoin de nutrition (et non seulement séparation du besoin et du désir comme on le dit si facilement et si paresseusement ; car en effet le besoin n’est que l’objet du désir et c’est dans le besoin qu’il y a séparation) :

— séparation de la succion et du suçotement ;

— finalité de ces séparations : se rendre indépendant du monde extérieur ; substituer l’autarcie au sein nourricier ;

— corollaire : création d’une seconde zone érogène, de « moindre valeur » – l’insuffisance de valeur de cette seconde zone conduira l’enfant à rechercher une « partie de valeur équivalente : les lèvres d’une autre personne » (et voilà Platon qui resurgit !) ;

— moralité de l’ensemble : « Hélas, je ne puis me baiser ! »

Voilà les méandres de la démonstration, prodigieuse, il faut en convenir, mais qui, quand même, est interrogeante autant par la conduite du discours que par les « faits » qu’elle relate ! En regardant de plus près – et je sais que peut-être certains trouveront mon analyse « byzantine », mais l’enjeu est d’importance – on voit se dessiner un système d’articulations qui, pour moi, fait problème.

Plutôt que : qu’est-ce que c’est que l’étayage ?, cherchons, qu’est-ce que c’est que cette double séparation ? ce double effet ?

Plutôt que : qu’est-ce qui vaque en dessous de tout cela ? – quelle en est la causalité finale ?

La sexualité ne se manifeste qu’avec retard. Bien ! A-t-elle une spécificité absolue ? Un pouvoir de jouissance autonome ? Une qualité spécifique ? Non, puisque se démarquant de la jouissance liée au premier acte de la vie – la succion – elle veut retrouver cette jouissance première.

Qu’est-ce que dévaloriser l’érogène de la zone (labiale) pour retrouver une valeur entière, plénière, celle du commencement, avec la zone labiale d’un autrui ?

Qu’est-ce que c’est que cet aspect logico-mathématique à quoi, sans trop de caricature, on pourrait ramener les propositions freudiennes ?

Un entier se divise, il devient deux demies ; pour que l’entier se retrouve il faut une autre demie, mais prise à un autre entier que lui-même, etc.

Que de corps errants appelés perte d’objet !

Il y a une vision cosmogonique de « l’enfant au sein » décrit par Freud, malgré les sommations positives et rationnelles avec lesquelles Freud conclut sur les trois caractères essentiels de la sexualité infantile :

— étayage ;

— pas encore d’objet sexuel ;

— autoérotisme ;

vision cosmogonique dont nous savons bien qu’elle gravite autour de la pulsion de mort.

Mais d’abord cet « enfant au sein » n’est-il pas la découverte de la pure passivité, de la réceptivité, plus passive que la passivité ?

Tout est « passif » et ce n’est plus un effet de discours. L’enfant « reçoit » le sein, le sein « reçoit » l’enfant – « je suis le sein », dira plus tard Freud, parlant de l’enfant, à la fin de son œuvre. Il ne s’agit pas de critiquer la description de Freud, mais de montrer que l’effet de discours qui montre un mécanisme développemental, prototype de toute sexualité humaine, met en relief la « passivité » fondamentale. La finalité recherchée est « se baiser soi-même » ; mais l’impuissance d’y parvenir est-elle l’aiguillon ou la pure réceptivité ?

Freud s’en tire en disant : « Tous les enfants ne suçotent pas. » La remarque clinique, statistique, est une évasion, même corrigée par l’appel à l’anorexie mentale hystérique.

Bien sûr, Freud veut montrer que nous sommes contingentés autant par la faim que par la satisfaction, qui, devenant « sexuelle », acquerra son autonomie.

Mais qu’est-ce que ce sein maternel qui ne peut être décrit comme objet extérieur que s’il est décrit de l’extérieur, par Freud lui-même et comme nous faisons tous.

Pour l’enfant, est-il cet objet extérieur par le seul effet du discours ? Pas tellement puisque Freud a ajouté, comme je l’ai rappelé, un autre effet de discours : « Je suis le sein », et comment comprendre la dévalorisation de la zone érogène (la deuxième, mais en fait la même) pour la revalorisation de cette zone érogène chez l’autre. Surestimation sexuelle, idéalisation de l’objet, perte de l’objet, où du sein perdu l’extériorité devient pensable, ne combleront jamais, à mon avis, dans l’appareillage théorique, la grande véhiculation du sens comme de l’absence de sens.

Je ne crois pas que le sol soit ferme, ici, malgré la présupposition ultérieure du narcissisme primaire ou la découverte (?) de la pulsion de mort 4 ; mais l’est-il ailleurs tellement plus et n’est-ce pas notre lot, psychanalystes, qui n’avons plus l’envergure du génie freudien, de ne pouvoir nous en tenir qu’au plus proche de la doctrine afin d’émouvoir encore les choses qu’elle concerne ?

Pourquoi « hélas ! » (je ne puis me baiser) ? Que je ne puisse me baiser, de cette façon, certainement, mais pourquoi ce fantasme nostalgique est-il ?

Quand je « baise les lèvres de l’autre », ne baisai-je pas mes propres lèvres et réciproquement ?

La commensalité « perverse » du baiser ne déjoue-t-elle pas de toute façon l’égoïsme de la conservation ?

« Hélas, je ne puis me baiser » c’est l’essence même de la conservation égoïste, l’autarcie, l’auto-engendrement, etc., nostalgie de la monade narcissique, peut-être l’autotomie avant toute présence au monde, mais alors ne faudrait-il pas l’exploiter au maximum, afin d’en chasser l’esprit de ressentiment pour en découvrir la dimension de « devenir ».

Mais ne quittons pas encore Freud ; dans le chapitre « Du but de la sexualité infantile », Freud va reprendre les thèmes élaborés antérieurement mais il va s’étonner de sa découverte sur la théorie de la sexualité – et compliquer le débat.

— « L’état de besoin, qui exige le retour de la satisfaction, se révèle de deux manières » :

1) par un sentiment de tension douloureux ;

2) ensuite, par une excitation d’origine centrale projetée dans la zone érogène périphérique.

Cette projection « périphérie – Centre – périphérie » va finaliser le but de la sexualité en appliquant un autre circuit similaire, en double, en quelque sorte. Ce but est « substituer à la sensation existant dans la zone érogène une excitation extérieure qui l’apaise et crée un sentiment de satisfaction ». Cette excitation extérieure est le plus souvent une manipulation analogue à la succion. La manipulation autoérotique devient donc un analogon, un extérieur cyclique appliqué à un intérieur cyclique, mais l’extérieur a-t-il un centre ? La « manipulation analogue » est une machinerie, un facteur d’influence ; c’est dans cette duplication impossible que Lacan a circonscrit la place de l’Autre comme manipulateur, où règle de tout jeu. L’extérieur a-t-il un centre, même caractérisé par le manque ?

Mais tenons compte des changements d’accent :

— Qu’est-ce que « substituer » ? Quel est ce processus si énigmatique, en fait, et dont nous utilisons avec innocence et méconnaissance tout l’impact terminologique, par exemple, les « objets substitutifs » ? Substitution n’est pas identification. Pour dire substitution, il faut là encore l’exercice d’une passivité radicale et absolue ; est-ce là la racine de l’identification qui précède la substitution ?

— Que veut dire ce changement de terme ; sensation pour dire excitation ? Quelle est cette vérité qui n’est pas de synonymie (sensation – excitation) mais de qualification de l’excitation ? Un « sentir » de l’excitation ?

Pour dérober la « sensation » à l’excitation dans la zone érogène, il faut l’extériorité d’une autre excitation (= manipulation analogue à la succion = suçotement).

On a toujours comme schéma spatial de pensée :

x____________________________________________________x______________________________________ Extérieur

Centre                                    Périphérie

Ce schéma entre dans la composition de tous les schémas spatiaux décrits par Freud, l’inconscient étant un extérieur-intérieur, mais l’extérieur auquel il est fait ici allusion n’a pas de centre, même de « manque ». C’est bien pourquoi il faut une duplication, un « mimétisme », un analogon pour que l’extérieur ait une application érotique.

D’ailleurs, la remarque de Freud qui scande son étonnement vrai ne manque pas de survenir : « Il est seulement quelque peu étonnant qu’une excitation, pour être apaisée, doive faire appel à une autre excitation appliquée au même endroit. »

On ne peut pas mieux dire ce qu’est la passivité absolue qu’est la réceptivité.

Dans la suite de l’Essai, Freud va se servir de l’autoérotisme comme dimension essentielle de la sexualité infantile :

— l’enfant va trouver son objet dans son propre corps ;

— les pulsions partielles sont indépendantes les unes des autres ;

— l’autoérotisme est un résidu des phases d’organisation, n’ayant qu’une existence virtuelle, que seule la pathologie fait connaître ;

— la douleur dans le sadomasochisme ne permet pas d’envisager le repli autoérotique, mais l’activité musculaire comme les téguments peuvent avoir une valeur autoérotique dans leur investissement.

À noter, dans le paragraphe « Des influences de leur action réversible », cette conclusion sur la sexualité :

« Cette influence de la sexualité qui jusqu’ici ne paraissait pas pouvoir s’expliquer perd quelque chose de son caractère énigmatique quand on la considère comme une contrepartie des influences qui règlent le processus de l’excitation sexuelle. »

Cette contrepartie, faut-il la mettre au compte de l’autoérotisme ? Je crois que oui.

De l’autoérotisme, dont on ne sait plus s’il n’est qu’un repli sexuel, à proprement parler, le seul mouvement sexuel ou bien le résidu d’une phase sexuelle, ou les deux, Freud va passer à la constitution hétérosexuelle, altruiste de la sexualité sous le primat de la zone génitale :

— mais à quelque niveau qu’on est situé, la satisfaction sexuelle autoérotique perdure comme constante après toute perte d’objet ;

— de plus, le processus de la satisfaction sexuelle, satisfait sexuellement autant qu’il excite sexuellement, vers un « plus de jouir » ;

— l’activité auto-érotique des zones érogènes est la même pour les deux sexes, à la condition de penser que la sexualité des petites filles est une sexualité phallique ;

— la libido est d’essence virile, mâle, chez l’homme comme chez la femme, et quel qu’en soit son objet, homme ou femme ;

— la vérilité-activité de la libido, même à but passif, est une donnée fondamentale qui, en fait, soutenait tout l’ensemble.

Cette théorie de la libido – essentiellement occidentale dans sa fonction de catégorème, fait que Freud repoussera au maximum le masochisme primaire comme valence fondamentale, la dernière, ainsi… que la féminité. Car la féminité est-elle la disposition passive d’une libido par essence active-virile ? Ou la réceptivité d’une libido qui pourrait être féminine, même dans ses buts actifs ? L’Orient a pensé la libido en différenciation d’avec l’Occident ; mais cela ne lui a pas empêché de connaître l’angoisse de castration.

On ne peut pas, cependant, se tenir quitte de toutes les problématiques qu’organise Freud dans sa théorie de la sexualité ; au fur et à mesure qu’il distingue, clarifie les notions, une « obscure clarté » s’étend en nappe sur les attendus de la découverte.

Si l’objet sexuel est aussi un excitant – avec la connotation « maléfique », le Reize –, c’est parce que tension = déplaisir. L’apport de l’érotisme n’est pas de « calmer » cette tension, mais d’apporter une excitation extérieure qui vient « doubler-achever » la tension excitante qui l’a sollicitée.

Freud a senti très fortement cette dimension simulacrale du langage (du discours intenté à autrui) dans le « Fais-moi jouir ! » Ainsi il écrit : « Comment se fait-il que, éprouvant le plaisir, on sollicite5 un plus grand plaisir, voilà tout le problème » (cf. fin du paragraphe sur « La tension sexuelle » dans le chapitre III : « Les transformations de la puberté »).

— De même, et c’est déjà annoncer le problème de la « source » sexuelle, « ce qui nous occupe (le processus), agit en satisfaisant sexuellement aussi bien qu’en excitant sexuellement ».

La question de la théorie de la sexualité, devenue d’ailleurs la théorie de la libido, va acheminer rincertitude de ses prédéterminations dans le fameux passage, maintes fois commenté, maintes fois approprié, tiré du paragraphe « La découverte de l’objet ». Je le cite en son entier :

« À l’époque où la satisfaction sexuelle était liée à la préhension des aliments, la tendance trouvait son objet au-dehors, dans la succion des seins de la mère. Cet objet a été ultérieurement perdu, peut-être précisément au moment où l’enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l’organe qui lui apporte satisfaction. La tendance sexuelle devient dès lors auto-érotique et ce n’est qu’après avoir dépassé la période de latence que le rapport originel se rétablit. Ce n’est pas sans raison que l’enfant au sein de la mère est devenu le symbole de toute relation amoureuse. »

On pourrait commenter longuement ce texte qui rassemble et concrétise toutes les directions envisagées antérieurement. Je ne le ferai pas ; je remarquerai seulement que la « perte » de l’objet n’a rien à voir avec le « sevrage » à proprement parler. Cette perte est de dimension psychique, non pas comme une structure mais comme une configuration. « Perdre », c’est n’en plus avoir besoin comme autant et en même temps « Conduire à sa perte » ; ne plus avoir besoin du sein nourricier n’appartient pas au sevrage mais à cette dimension psychique de scansion perceptive où, n’ayant pas perçu qui a donné le sein, on le découvre plus tard dans sa quiddité. La mère était une identité impossible, une entité non identique à elle-même. D’objet signifiant, futur objet partiel, elle devient une « personne », peut-être autre chose qu’une totalité, quelqu’un qui peut appartenir à soi-même (elle) et à un autre (le père, rival de l’enfant).

Reconnaissons, avec simplicité mais non sans admiration pour Freud, que les questions que Freud circonscrit sont abstraites. Plus qu’on ne veut le dire et le penser.

La clarté de l’exposé, le souci de la classification, la hauteur exhaustive du point de vue n’empêchent pas l’opacité de la mise en « courant » du sens. Je sais que l’on me répondra que je complique à dessein, que j’obscurcis, que je choisis des citations intéressées… bien… mais c’est parce que j’admire le « théâtre » de la pensée de Freud que je ne me satisfais pas d’être un spectateur passif et débordé.

Freud installe une vérité de « théâtre » autour de la sexualité humaine ; nous l’appellerons avec lui le conflit ; mais on ne peut s’en tenir là, car Freud ne s’en tient pas là ; dans le théâtre de Psyché, il s’intéresse plus à Psyché qu’au théâtre, contrairement à ce que laissent penser nombre de ses successeurs.

D’abord ce qu’il y a chez lui de profondément biologique est ce qu’il y a de plus proprement philosophique. C’est même cela pour lui la vérité de la philosophie ; l’écoute du biologique, la figure anthropologique de l’homme qui redresse sans cesse, qui doit redresser sans cesse, par la psychanalyse, sa vocation d’illusion biologique. Car c’est une vocation « biologique » que de répondre par l’exploitation de l’illusion au « roc » indépassable de l’envie du pénis chez la femme, de la passivité homosexuelle chez l’homme, de l’angoisse de castration.

J’arrête là mes « constructions » sur le texte des Trois essais, pensant bien avoir suffisamment indisposé nombreux lecteurs. Bien d’autres choses seraient à « relancer » pourtant… Je ne voulais, en effet, que mesurer, sans grand souci de planification, l’envergure de la question, celle de l’autoérotisme. Je ne saurais trop répéter que, pour moi, un texte est une œuvre, plus ouverte à la construction qu’à l’interprétation.

Simplement, pour offrir une « prise » plus confortable aux prospections ultérieures… et aux discussions, je vais rassembler les grandes lignes de forces de la pensée de Freud et de la psychanalyse, en son départ. Je vais compléter ce qui n’était ici qu’ébauche ou direction.

Autoérotisme

(construction classificatoire personnelle, d’après Freud)

Comme possibilité de fonctionnement autonome de zones de l’érotique, appelées zones érogènes, dès la sexualité infantile :

  • Érotique orale : succion/suçotement ;

Érotique anale : expulsion-rétention / masturbation (?) anale ;

Érotique phallique : chez le garçon, masturbation phallique/génitale ; chez la fille, masturbation clitoridienne (phallique) vaginale génitale ;

Érotique généralisée : tout est érogénéisable.

  • Généalogie de la sexualité sous le primat du génital :
  • continuité développementale (dont On s’est moqué, à tort) ;
  • discontinuité libido objectale / libido autoérotique ;
  • plaque tournante de l’ « objet » narcissique.
  • Discontinuité dans la sensibilité des « surfaces » :
  • muqueuse des lèvres ;
  • muqueuse de la marge de l’anus ;
  • muqueuse du gland et du clitoris ;
  • muqueuse du vagin (particularité : muqueuse interne, invaginée) ;
  1. a) Entre elles-mêmes, dans l’enchaînement des érotiques ;
  2. b) Pour elles-mêmes, avec l’extérieur : corps propre ou autre corps ;
  3. c) Pour elles-mêmes, avec les fonctions d’organes dont elles sont les limites externes.

4) Discontinuité entre les surfaces muqueuses et les « sources » de profondeur des organes, des fonctions vitales, des schèmes sexuels génétiques.

5) Discontinuité entre la co-origine des pulsions du Moi et des pulsions sexuelles et la « source » autonome de la sexualité.

6) Fonction auto-érotique d’Éros qui ne se résume

  • ni à sa finalité (jouir) ;
  • ni à sa totalité (réunir).

7) Mode de cette fonction auto-érotique :

  • ni centrée sur un objet ;
  • ni centrée sur un sujet ;
  • mais médiane et réfléchie.

8) Nature de cette fonction auto-érotique

  • autant satisfaction qu’excitation ;
  • entre la sensation et l’orgasme ;
  • l’aiguillon du « vivre », autant que la nécessité du « mourir »

9) Articulation des « corps » :

  • le propre et le figuré ;
  • le corps interne et l’extérieur au corps ;
  • le mimétisme et les substitutions.

10) Défense devant les grandes « transgressions » :

  • devant l’inceste par évitement du complexe d’Œdipe ;
  • devant la nécrophagie par évitement du cannibalisme ;
  • devant le crime homicidaire par évitement du meurtre du père ;
  • devant la destruction par évitement de la néantisation.

Mais en réalisant sur soi, par soi, ces grandes transgressions, par une intégration différée.

Jean Gillibert

* Article paru dans la Revue française de psychanalyse, t. XLI, n° 5-6, 1977, p. 788-803.

1 Pour être exact : le mot « narcissisme » a été utilisé par Nacke mais c’est Havellock Ellis qui, dans son étude sur l’autoérotisme, se sert du mythe de Narcisse.

2 Le souffle est bien en effet la seule traduction de Psyché, de psychisme ; c’est le sens héraclitéen et homérique que Freud a gardé, non celui, dérivé du platonisme, de miroir.

3 On me reprochera certainement de faire bouger le texte et la pensée de Freud, au point de ne plus les reconnaître. Certainement, mais je veux vivre dans un texte et une pensée et non seulement en rendre compte interprétativement. Je m’engage en effet – quelquefois en prenant mes distances avec Freud – dans la compréhension de l’autoérotisme comme intégration différée d’une séquence rythmique de jouissance, étalée ou avec continuum de durée. L’autoérotisme est à mon avis la réceptivité – que j’appelle pour le moment, avec Freud, passivité – de la pulsion qui tente de résoudre pour le maintien de la vie la contradiction de la présence simultanée de vie et de mort, dans la jouissance sexuelle en son origine et son fondement.

4 J’envisagerai plus loin l’apport kleinien dans la redistribution des figures autour de « l’enfant au sein ».

5 C’est moi qui souligne « sollicite ».

Illustration: Gustave Courbet, La Femme au perroquet, 1866, Metropolitan Museum of Art.