La Revue Française de Psychanalyse

Négation et perlaboration

Négation et perlaboration

En écho au texte de Freud « Remémoration, Répétition, Perlaboration » (à découvrir sur le site dans la rubrique « Freud dans le texte« ), la Revue française de psychanalyse vous propose de relire l’article de Benno Rosenberg « Négation et perlaboration » qu’elle avait publié en 1982*. La Société psychanalytique de Paris lui a rendu hommage lors d’une journée d’étude en décembre 2017. Cet hommage donnera lieu à une publication.

 

Le point de départ de cette réflexion sur les relations entre négation et perlaboration (durcharbeiten, workingthrough) est double : d’une part le Rapport du présent Congrès qui expose largement les écrits de Freud sur la perlaboration, mais qui évoque aussi par son titre même (Le travail du psychanalyste) la notion psychanalytique de travail, dont la perlaboration est une des modalités ; d’autre part, ce sont les recherches sur la négation, faites dans le cadre du « Centre de Psychothérapie et Psychanalyse » du XIIIe arrondissement1, à l’occasion desquelles il m’est apparu que cette relation entre négation et perlaboration, bien que seulement implicitement présente dans les écrits de Freud, est fondamentale et éclairante pour la compréhension du concept de perlaboration.

Freud n’a pas écrit beaucoup sur la perlaboration, mais elle lui apparaissait essentielle à la compréhension de la capacité modificatrice de la cure, ainsi que de la spécificité du processus analytique : « Cette perlaboration des résistances peut, pour l’analysé, constituer, dans la pratique, une tâche ardue et être pour le psychanalyste une épreuve de patience. De toutes les parties du travail analytique, elle est pourtant celle qui exerce sur les patients la plus grande influence modificatrice, celle aussi qui différencie le traitement analytique de tous les genres de traitements par suggestion »2, 3. D’autre part, la notion de perlaboration garde pour Freud son importance, même après les changements théoriques opérés autour de 1920, puisqu’il reprend cette notion en 1926 dans Inhibition, Symptôme, Angoisse. Mais ces changements se font sentir dans la présentation de ce concept, puisque d’une part, la perlaboration lui paraît répondre à la « résistance du Ça », ce qui veut dire qu’il l’introduit dans le cadre de sa nouvelle topique, et que, d’autre part, il l’oppose à la répétition, ce qui, en soi, n’est pas nouveau, mais qui prend un sens renouvelé, puisque, comme on le sait, la répétition joue un rôle fondamental dans l’introduction de l’instinct de mort, et donc dans la nouvelle théorie freudienne des pulsions.

Freud introduit en 1914 la notion de perlaboration à partir de l’expérience des « analystes débutants » qui s’étonnaient du manque de changement chez les patients, après l’interprétation des résistances. Freud montre que, malgré les apparences de stagnation, « le traitement progressait de manière satisfaisante ». Il met ainsi l’accent sur le fait qu’ « il faut laisser au malade le temps de bien connaître cette résistance qu’il ignorait, de la perlaborer, de la vaincre et de poursuivre, malgré elle et en obéissant à la règle analytique fondamentale, le travail commencé5 ». Nous ne nous occuperons pas là de la relation fondamentale entre la perlaboration et le « temps » (dans l’acception psychanalytique de celui-ci), mais il nous faut malgré tout observer qu’il ne s’agit pas de temps chronologique et quantifiable, puisqu’il y a, à notre sens, perlaboration, même quand le changement suit immédiatement l’interprétation et qu’ainsi donc, le couple interprétation-perlaboration est une relation constante, toujours présente.

Qu’est-ce qui caractérise donc la perlaboration ? Selon Freud, c’est l’opposition entre perlaboration et compulsion de répétition, qui en explique la nécessité et la rend compréhensible. Ainsi dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, il montre qu’après avoir rendu la résistance consciente (interprétation…), « le Moi […] continue à rencontrer des difficultés à défaire les refoulements », et il ajoute : « […] Nous sommes maintenant en mesure de reconnaître le facteur dynamique qui rend nécessaire et compréhensible cette « perlaboration ». Il faut bien admettre qu’après la suppression de la résistance du Moi, il reste à surmonter l’emprise de la compulsion à répétition6, l’attraction exercée par les prototypes inconscients sur le processus pulsionnel refoulé7… ». Ainsi, c’est l’opposition à la compulsion de répétition qui définit la perlaboration. Mais il ne reste pas moins que cette opposition demande une explication, sans laquelle elle peut paraître tautologique et purement verbale puisqu’il est bien évident que là où il y a perlaboration il y a changement et donc dépassement de la compulsion à la répétition. Une explication d’autant plus nécessaire que la perlaboration, comme le « travail », suppose elle-même une certaine répétition. Ainsi, quand Freud parle dans Deuil et Mélancolie du travail de deuil, il montre bien que le désinvestissement de l’objet perdu suppose un retour sur tous les points d’investissements concernant l’objet perdu, leur réinvestissement (et même surinvestissement) avant que le détachement de la libido soit accompli. C’est donc ce retour-répétition, qui est nécessaire pour que le travail de deuil s’accomplisse : « ce qui est normal, c’est que le respect de la réalité l’emporte. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt remplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido était liée à l’objet, est mis sur le métier, surinvesti, et le détachement de la libido est accompli sur lui8, 9 ». La question de l’opposition perlaboration-répétition se repose donc sous la forme de l’opposition entre la répétition incluse et nécessaire à la perlaboration d’une part, et la compulsion de répétition de l’autre.

Dans l’article déjà cité, de 1914, Freud explique bien, croyons-nous, cette opposition, en parlant des « dangers » qui peuvent surgir au cours d’une psychanalyse, en fait des passages à l’acte. Voilà ce qu’il dit : « D’autres dangers encore peuvent surgir au cours du traitement. En effet, certaines motions pulsionnelles plus profondes, qui ne s’étaient pas encore imposées, parviennent parfois à se répéter. Enfin, il peut arriver que le comportement du patient, en dehors du transfert, puisse passagèrement entraîner des désastres dans la vie du sujet. La tactique que le médecin doit adopter en pareil cas, est aisément justifiable. Son but est le rappel du souvenir à la vieille façon, la reproduction dans le domaine psychique9. Ce but, il le poursuit même quand il se rend compte que la nouvelle technique ne permet pas de l’atteindre. Afin de maintenir sur le terrain psychique les impulsions que le patient voudrait transformer en actes9, il entreprend contre ce dernier une lutte perpétuelle, et quand il arrive, grâce au travail de remémoration, à liquider ce que le patient voudrait décharger par une action9, il considère ce résultat comme un triomphe du traitement. Lorsque le transfert aboutit à un attachement utilisable de cette façon, le traitement est en mesure d’empêcher tous les actes itératifs les plus importants du malade et d’utiliser in statu nascendi, les intentions de celui-ci en tant que matériaux pour le travail thérapeutique9,10 ». La répétition donc, vraie compulsion de répétition, tend à l’acte (comportement) et à la décharge réelle ; en opposition avec la répétition ainsi comprise, la répétition incluse et nécessaire à la perlaboration est une reproduction dans le domaine psychique, sous forme de souvenir ou autrement, l’utilisation de l’intention précédant l’acte en opposition avec l’acte-comportement. Au niveau du souvenir, l’opposition devient celle entre le souvenir vrai dans le domaine psychique, au souvenir-répétition sans conscience de souvenir, par la répétition en acte.

C’est parce que la perlaboration se fait à partir de la négation qu’elle s’oppose à la répétition

L’hypothèse que nous voulons avancer ici, c’est que cette reproduction dans le domaine psychique, qui est à la base de la perlaboration et finalement du travail analytique, est tributaire de la dénégation, dénégation qui devient ainsi la condition de la perlaboration. Il y a un endroit où Freud paraît noter l’importance de la dénégation dans la mise en route de la perlaboration. Ainsi quand il introduit la notion de perlaboration, il dit : « J’aurais pu interrompre ici si le titre de ce chapitre ne m’obligeait à y exposer encore une autre partie de ma technique psychanalytique. La suppression des résistances a lieu, comme chacun sait, après que le médecin les ayant découvertes — en dépit du patient qui, lui, ne les reconnaît jamais11 — les a révélées à ce dernier. Les analystes débutants sont enclins, semble-t-il, à prendre le début pour l’achèvement du travail12… ». Dire, comme Freud le fait dans ce texte, que le patient « ne reconnaît jamais » la justesse de l’interprétation c’est affirmer l’existence obligatoire de la dénégation suivant l’interprétation mais par cela même elle est un moment inévitable et nécessaire s’insérant entre l’interprétation et la perlaboration. La question théorique qui se pose est de savoir si la réaction dénégative du Moi du patient est seulement une défense du refoulement de la part du Moi, une défense contre « l’attaque » de l’interprétation13, ou si elle est déjà, et en même temps, le premier pas de la perlaboration. Nous optons pour la deuxième possibilité. Dans l’article sur la négation Freud écrit : « Cette conception de la négation est en parfait accord avec le fait que dans l’analyse on ne trouve pas de « Non » venant de l’inconscient, et que la reconnaissance de l’inconscient par le Moi s’exprime à l’aide d’une formule négative14 ». Il n’existe pas de preuve plus convaincante d’un dévoilement réussi de l’inconscient que lorsque l’analysé y répond [à l’interprétation] par la phrase : « Je n’ai pas pensé cela » ou bien « Je n’ai pas (jamais) songé à cela. » Si nous optons pour l’hypothèse selon laquelle la dénégation post-interprétative est le point de départ de la perlaboration c’est qu’elle nous apparaît, comme à Freud dans ce texte, comme s’adressant, en même temps, au contenu de l’interprétation et au contenu refoulé, ce qui équivaut à une reconnaissance sur le mode dénégatif du contenu refoulé. Elle nous apparaît dans le cadre de la névrose de transfert, comme le trait d’union entre l’attitude du Moi du patient envers l’analyste et celle envers son propre inconscient. La dénégation reliant le contenu de l’interprétation et le contenu refoulé est ainsi le véhicule d’intériorisation de l’interprétation. Dans l’article sur la dénégation Freud, en parlant de la fonction du jugement et du fait qu’elle est rendue possible par la négation, dit : « Mais les réalisations de la fonction de jugement ne deviennent possibles qu’après que la création du symbole de la négation a doté la pensée des premiers degrés de liberté à l’égard des conséquences du refoulement14, 15… ». Nous croyons que la négation en tant que premier degré de liberté envers le refoulement est à interpréter comme le premier pas de la perlaboration et qu’elle représente une « libération », effectivement, de « l’attraction des prototypes de l’inconscient »16 et par cela le point de départ de la libération de la compulsion à la répétition. C’est parce que la perlaboration se fait à partir de la négation qu’elle s’oppose à la répétition. C’est parce que la perlaboration se fait à partir de la dénégation (acte de pensée fondant la pensée) que la répétition qui y est incluse est intériorisée, se joue dans le domaine psychique, et pas en acte de comportement.

Reste à montrer concrètement comment la dénégation conditionne la perlaboration et comment elle a, en tant que telle, déjà une valeur perlaborative. Ceci peut être montré en décrivant rapidement les relations de la dénégation avec l’associativité d’une part et avec la conflictualité de l’autre17.

a) Négation, perlaboration et associativité.

Dans son article sur la négation, Freud montre que celle-ci est la condition de la prise de conscience, de la levée du refoulement : « … le contenu d’une représentation ou d’une pensée refoulée peut se frayer un chemin jusqu’à la conscience, à la condition de se laisser nier. La négation est une façon de prendre conscience du matériel refoulé, de fait c’est déjà une levée du refoulement18… ». Mais ceci ne veut pas dire que la dénégation est condition de l’apparition des rejetons de l’inconscient : la négation n’existant pas dans l’inconscient, il faut bien que les contenus devant être niés aient franchi la censure pour qu’ils puissent être niés. Le rôle de la dénégation commence une fois que le rejeton se trouve dans le préconscient. C’est là qu’il peut devenir (trop) significatif pour le sujet (son Moi), et c’est alors qu’il est candidat au re-refoulement, sauf s’il est nié par le Moi et « sauvé » ainsi du refoulement. C’est en cela que la dénégation est condition de la perlaboration : sans elle la matière associative sur laquelle la perlaboration s’effectue serait absente. On peut supposer qu’un des rejetons devient significatif justement à la suite de l’interprétation donnée par l’analyste. On voit bien dans ce cas comment la dénégation adressée à l’interprétation « sauve » du refoulement le matériel associatif interprété. Dire que la dénégation s’adressant à l’interprétation s’adresse en même temps au contenu refoulé et qu’elle devient ainsi le véhicule de l’intériorisation de l’interprétation est vrai, à condition de préciser que la dénégation empêche plutôt le re-refoulement de ce que le mouvement associatif basai fait continuellement parvenir à la conscience. Inutile de dire que ce processus peut se produire, et se produit effectivement, même en dehors d’une interprétation donnée par l’analyste : l’existence de la névrose de transfert potentialise l’apparition des rejetons de l’inconscient, les rend significativement investis, provoque un mouvement dénégatif continu, les fixe ainsi dans le système préconscient-conscient, et constitue ainsi la base nécessaire à la perlaboration.

b) Négation, perlaboration et conflictualité.

La levée du refoulement et la perlaboration — celle-ci prolongeant et complétant celle-là — supposent la prise en charge de la part du Moi de sa conflictualité. P.-C. Racamier oppose l’anti-conflictualité des schizophrènes et des psychotiques dont le Moi vise à travers ses mécanismes de défense à effacer le conflit de la psyché, à l’effacer comme réalité interne, à l’intra-conflictualité des névrosés. Nous croyons, en suivant en cela Freud, que c’est le clivage du Moi des psychotiques qui rompt les liens qui forment la trame de la conflictualité. Ceci ne veut pas dire que la perlaboration est impossible dans l’analyse des psychotiques, mais qu’elle est conditionnée par l’affaiblissement des effets du clivage du Moi et de tous les mécanismes de psychotiques (déni, projection…) par lesquels le Moi des psychotiques s’efforce de « compléter » les effets du clivage. Par contre, chez les névrotiques, en absence de clivage du Moi, l’appareil psychique abrite dans son sein la conflictualité, en s’efforçant à travers les mécanismes de défense, et en premier lieu le refoulement, à la rendre inconsciente. Le retour du refoulé exprime 1′ « intra-conflictualité » par l’apparition des rejetons de l’inconscient dans le système Préconscient-Conscient, rejetons qui sont autant d’éléments entrant en contradiction-conflit avec ce qui se trouve par ailleurs dans ce système. La dénégation non seulement favorise la conflictualité par la préservation du re-refoulement des rejetons de l’inconscient mais aussi en représentant par elle-même une conflictualisation à minima. Freud formule ainsi le premier exemple de dénégation qu’il donne dans son article : « Vous allez penser maintenant que je veux vous dire des choses désobligeantes, mais je n’ai réellement pas cette intention19».

la dénégation n’est pas seulement une condition de la perlaboration,  […] elle est perlaborative par elle-même

Selon cet exemple, il y a opposition entre ce que le sujet pense lui-même et ce qu’il suppose, projectivement, que son analyste pense. Mais, la projection mise à part, il s’agit en réalité d’une opposition à l’intérieur du Moi, comme si le patient disait : « Je rejette le désir qui m’est venu d’insulter mon analyste. » Le deuxième exemple que Freud donne va dans le même sens : il s’agit du patient qui nie que la personne apparue dans son rêve est sa mère. Et Freud de commenter : « C’est comme si le patient avait dit : « Il est vrai qu’en associant à cette personne j’ai pensé à ma mère, mais je n’ai aucune envie de tenir compte de cette association20». Il est évident qu’il s’agit dans ce cas d’une opposition à l’intérieur du Moi, d’une ébauche de conflit ; la dénégation « conflictualise » en établissant un lien d’opposition (conflictuel) entre les rejetons de l’inconscient et l’ensemble de ce qui se trouve dans le système Préconscient-Conscient. La dénégation en tant que conflit assumé à minima par le Moi, explique que le refoulement devient inutile pour la parcelle de l’inconscient ainsi niée. C’est par cette conflictualisation que la dénégation n’est pas seulement une condition de la perlaboration, mais qu’elle est perlaborative par elle-même. Le but de la perlaboration, comme celui de l’analyse des névrotiques, est la reconnaissance de l’inconscient par le Moi et nous avons essayé de montrer la place de la dénégation dans ce processus. Freud disait : « La reconnaissance de l’inconscient par le Moi s’exprime à l’aide d’une formule négative. »

 

Benno Rosenberg

 

* Article paru dans la Revue française de psychanalyse, t. XLVI, n° 2, 1982.

  1. La négation, Les Cahiers du Centre de Psychothérapie et Psychanalyse, n° 2, printemps 1981.
  2. Souligné par moi.
  3. Freud S., Remémoration, répétition et perlaboration (1914), La Technique psychanalytique, Paris, Puf, 1977, p. 115.
  4. Remémoration, répétition et perlaboration, op. cit., p. 114.
  5. Souligné par moi.
  6. Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Paris, Puf, 1965.
  7. Freud S., Deuil et mélancolie, Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 150.
  8. Souligné par moi.
  9. Freud S., Remémoration, répétition et perlaboration, op. cit., 11.  Souligné par moi.
    12. Freud S., Remémoration, Répétition et Perlaboration, op. cit., p. 114.
    13. Nous supposons, comme Freud le fait dans les endroits où il parle de perlaboration, qu’il s’agit d’une bonne interprétation donnée au bon moment !
    14. Souligné par moi.
    15. Freud S., La Dénégation (1925), trad. franç. Lewy P., à l’usage interne de l’Institut de Psychanalyse, p. 5.
    16. Freud S., Inhibition, Symptôme et Angoisse, Paris, Puf, 1965.
    17. Sur l’ensemble de ces questions voir : Kestemberg E., Matériel clinique et Rosenberg B., Sur la négation, Les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie, n° 2, printemps 1981.
    18. Freud S., La Dénégation (1925), op. cit., p. 2.
    19. Freud S., La Dénégation, op. cit., p. I.
    20. Freud S., La Dénégation, op. cit., p. I.

 

© Gustave Courbet, La Fileuse endormie, 1853. Musée Fabre. 91 x 115 cm.