La Revue Française de Psychanalyse

How does analysis cure? (Comment la psychanalyse guérit-elle ?)

How does analysis cure? (Comment la psychanalyse guérit-elle ?)

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Jean François Chiantaretto
Recension :

Martin Joubert est psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.


Auteur talentueux et prolifique, notre collègue bostonien Fred Busch, nous adresse son dernier livre qui explore avec bonheur le paysage psychanalytique contemporain dont il nous donne un vaste panorama. Il est un psychanalyste engagé qui lit et diffuse la psychanalyse française aux États-Unis.

Les premiers chapitres étudient l’essence de ses précédents écrits[1], dont j’ai rédigé des recensions, publiées dans la Revue française de Psychanalyse. L’ouvrage, Comment la psychanalyse guérit-elle ?, est construit en dix-huit chapitres, eux-mêmes organisés en deux grands ensembles : « La clinique » et « L’analyse et les psychanalystes ». Les avancées théoriques chez Fred Busch sont toujours illustrées par une clinique vivante et riche.

Dès les premières pages, Busch insiste sur l’importance de la représentation, du tissu représentationnel, pour la vie psychique du patient en analyse. En cela, il se rapproche de Pierre Marty et des psychosomaticiens de l’École de Paris, pour qui la qualité et la fluidité des représentations sont cruciales, mais aussi d’André Green, pour qui la représentation est le représentant psychique des excitations nées à l’intérieur du corps et parvenant au psychisme. Il est passionnant de le voir au travail, tant avec Jacob Arlow, Charles Brenner et David Rapaport qu’avec André Green et Pierre Marty. Il s’interroge en profondeur sur la méthode, et écrit que pour lui le progrès d’une cure se mesure à la transformation de l’action et d’une parole de décharge en processus de pensée. Il cite Freud, qui écrit que la compulsion de répétition a tendance à entraver le processus de pensée. Il décrit ici ce qu’il nomme le « langage action » (Busch, 2013). L’auteur insiste sur tout ce pan de l’analyse française, peu connu de nos collègues américains, et s’attarde sur sa méthode visant à « construire » (building) des représentations dont il mesure la quantité et la fluidité. Il s’agirait selon lui de construire des « représentations complexes », ce que j’entends, moi, comme « l’épaisseur » des couches de représentation que décrit Pierre Marty. S’appuyant sur des travaux de neurobiologistes qui parlent d’une neuroplasticité du cerveau, il renverse leur hypothèse pour proposer l’idée selon laquelle, c’est le travail d’analyse qui permettrait de développer de nouveaux circuits neuronaux. En cela il se rapproche d’ailleurs de celle de Prochiantz (1993).

Bush remarque avec justesse que le terme de contre-transfert est trop largement utilisé et dévoyé, notamment chez certains kleiniens pour qui il vient remplacer la notion d’identification projective.

Deux thèmes, très intéressants et traités avec une originalité de pensée, concernent le transfert. Son récit est étayé sur une clinique détaillée et vivante. Il mentionne les deux théories du transfert de Freud : la première étant celle de 1914, dans « Répétition, remémoration, perlaboration » (Freud, 1914g/2005), la seconde après « Au-delà du principe de plaisir » (Freud, 1920g/1996), conçue pour tenir compte du traumatique. L’auteur en évoque une troisième. Fondé sur ce qu’il a défini comme « langage action », ce « troisième transfert » crée chez l’analyste une difficulté à penser et à rêver.

Il a une jolie formule : « perdre la musique des mots ». Il s’agit d’un discours informatif face auquel l’analyste devrait s’intéresser davantage à comment sont dites les choses, plutôt qu’à ce qu’elles veulent dire. Je m’interroge ici sur la proximité entre ce que l’auteur décrit et les récits factuels des patients opératoires. À ce propos, il développe deux cas cliniques : Helen et Eliot.

En analyse depuis des années, Helen s’interrompt, passe d’un sujet à l’autre sans que ce soit des associations, son ton est affirmatif et son discours souvent érudit, il se sent mis à l’écart. Se souvenant qu’elle a été élevée par des parents récemment émigrés, qui échangeaient dans leur langue alors qu’ils ne lui parlaient qu’en anglais, l’analyste comprend qu’il s’est senti mis à l’écart de son discours comme elle l’était dans l’enfance.

L’autre, Eliot, est un homme d’une quarantaine d’années. Malgré des études brillantes, il ne cesse de se mettre dans des positions où il est sous-estimé. Il en veut au monde entier et est sujet à des colères clastiques. Sa mère déprimée et alcoolique l’appelait « patate », ce qu’il entendait comme un ordre de ne pas faire d’histoires. Busch lui annonce qu’il devra s’absenter trois semaines pour une opération. Le patient répond en lui racontant tranquillement son week-end et enchaîne sur d’autres choses. Après avoir pensé qu’il s’agit d’une réaction défensive plutôt que d’interpréter le transfert, Busch lui parle longuement, s’attachant à la forme et à la tonalité de son discours, ce qui conduit Eliot vers un réseau associatif riche et bien plus complexe.

L’auteur va ensuite évoquer ce qu’il nomme « les contre-transferts éthiques » que j’aurais tendance à traduire par « l’éthique du contre-transfert ». Dans ce chapitre, Busch analyse avec subtilité le fameux article de Paula Heimann (1950) et les deux textes de Heinrich Racker (1953, 1957), dont je crois personnellement la lecture cruciale pour qui veut saisir l’essence du contre-transfert. Il cite longuement ces deux auteurs pour nous apprendre qu’un des deux articles de Racker avait fait l’objet d’une conférence à Buenos Aires six mois avant la publication du texte de Heimann. Tous deux évoquent le processus d’identification de l’analyste à son patient. Racker parle de deux formes d’identification au patient, l’une serait « concordante » et l’autre « complémentaire ». L’identification concordante serait un équivalent de ce que certains nomment « empathie », or c’est, à mes yeux, une conception « fourre-tout » et vide de sens ; je préfèrerais parler d’une « identification préconsciente au vécu du patient ». Dans l’identification « complémentaire », l’analyste s’identifie aux instances internes, parfois inconscientes, du patient. Je dirais autrement : « à ce qui est en négatif chez le patient ». Malgré certains points discutables, la vision de Racker a un intérêt certain. Comme Heimann, il exprime certains doutes à propos du contre-transfert comme boussole de la cure.

À l’aide de deux cas cliniques passionnants, Busch propose l’idée selon laquelle, à trop se laisser guider par le contre-transfert, l’analyste peut oublier le patient, et il rappelle que le contre-transfert est inconscient et par là même inconnaissable. C’est ce qui l’amène à proposer une « position éthique du contre-transfert » qui reposerait sur l’auto-analyse et l’attention portée par l’analyste à ses propres associations. Il cite à ce propos Serge Vidermann (1982), qui évoque un « espace analytique » dont la construction se nourrit des deux inconscients. Afin de clore cette première partie, l’auteur parle du transfert externe (external transferance) dont il remarque combien la littérature analytique parle peu. Il ne semble pas s’agir ici de transferts latéraux, mais de mouvements affectifs des patients qui concernent leurs vies et peuvent, dans un second temps, conduire l’analyste à des interprétations de transfert. Il tient compte ici de l’avis d’André Green (1974) pour qui l’usage trop fréquent d’interprétations de transfert risque de mettre le patient « sous pression ». On peut s’étonner de ce passage, car il me semble évident que le transfert est une réalité existant en dehors de l’analyse. Les petits enfants tombent amoureux d’une poupée ou d’un petit camion, or c’est déjà des transferts. Nos patients transféraient sur leurs objets avant l’analyse. Ce que nous nommons « transfert latéral » est différent, car il s’agit d’un investissement souvent massif, apparu au cours de la cure, qui viendrait comme pour tempérer ou diffracter un transfert, par exemple trop chaud.

Ensuite viennent douze sous-chapitres relativement courts et incisifs qui s’enchaînent avec bonheur et sont consacrés, nous dit l’auteur, à l’analyse et aux psychanalystes. J’en cite quelques-uns : « L’autocritique comme mode de vie », « Le silence sur le silence », « Trois façons de résister à l’analyse », « Le gardien de mémoire », « Est-ce à moi que cela s’adresse ? ».

Ce livre est si riche et vivant qu’il me semble bien difficile d’en rendre compte sans négliger des passages pourtant très intéressants.

Busch évoque ces patients qui passent leur vie à s’autocritiquer, à se dévaloriser au point de se sentir critiqués par les interventions de l’analyste. Il rappelle « Deuil et mélancolie » (Freud, 1916-17g [1915]/1988) pour montrer combien le processus est différent. Il pense que, dans ces cas-là, les objets primaires ont toujours été critiques à l’endroit de l’enfant. Il se réfère à la notion de « narcissisme moral » de Green (2001), dans lequel le sujet cherche sans cesse à renoncer à toute satisfaction.

Sur le silence, il cite une phrase superbe tirée d’un roman de Nicole Krauss (2012) où elle écrit : « Ce n’est qu’après avoir été accusé du crime de silence que Babel découvre combien de silences différents existent. Quand il écoute de la musique, il n’écoute plus les notes, mais les silences entre les notes. » L’auteur va s’intéresser à la question de l’analyste confronté au silence du patient, ce silence est-il un épiphénomène de ce qui est tu ? On peut aussi se demander de quoi il parlait juste avant ? Pour Busch, la question du silence devrait se poser en regard des processus de la pensée. Ainsi, il n’y a pas un seul silence, mais des strates diverses de silence.

Je rappelle que l’analyse des résistances est le fer de lance de l’Ego-psychology, mais Busch se rapproche plutôt d’auteurs qui, comme Green (1974), en vue d’aider le patient à reconnaître des contenus inconscients, ne s’attaquent pas aux résistances, mais cherchent à les élucider dans le « here and now » (ici maintenant) de la séance

À propos d’une vignette clinique, détaillée avec subtilité, l’auteur montre combien, ce qu’il nomme « memory keeper » (gardien de mémoire), notre mémoire assure la continuité narcissique de nos patients.

Un moment très savoureux de ce livre commence par le rappel du petit chef-d’œuvre de Martin Scorsese qu’est Taxi-driver (1976). Dans un New York des années 1970, où règnent les sex-shops, la pornographie et la prostitution, un vétéran du Vietnam, devenu taxi pour soigner sa dépression et ses insomnies, roule toute la nuit en s’indignant rageusement. Il se procure un fusil et, au cours de rêveries, se voit assassiner le président des États-Unis. Voulant protéger une prostituée adolescente, il tue en vrai deux souteneurs mafieux. À ces adversaires réels ou imaginaires, il se voit dire : « Est-ce à moi que vous vous adressez ? » L’analyse du film de Busch repose sur l’idée d’un clivage qui conduit le patient à projeter sa « boue interne » sur me monde extérieur, puis à chercher à l’éradiquer. Face à cela, le dilemme du psychanalyste ressemble à la question du héros : « Est-ce bien à moi que vous vous adressez ? »

Une vignette clinique, Hannah, professeure de 35 ans, vient illustrer cette problématique. La patiente est décrite comme concrète, ses récits sont factuels, sa voix monotone, et pourtant elle croit suivre la règle fondamentale. Après une année, Hannah devient capable de s’animer, mais retombe vite dans la platitude. L’analyste s’interroge et pense à une forme de retrait que, dès 1995, il avait nommé « defensive enactment », expression que je traduirais par « la mise en acte d’une défense ». Utilisant remarquablement le travail de contre-transfert, Bush va peu à peu comprendre que les retraits d’Hannah surviennent après une excitation d’ordre érotique tue, comme elle l’avait vécue dans une rêverie à propos d’un de ses étudiants.

La dernière partie du livre se confronte à des questions plus générales et sociétales. Ainsi, il évoque la nocivité des « potins » (gossips) et bavardages dans les Sociétés de psychanalyse. Il remarque que ceux qui diffusent des informations, en principe confidentielles, semblent toujours trouver un auditeur ou « écouteur ». La phrase : « Je ne devrais peut-être pas vous raconter cela », énoncée par un analyste senior à un plus jeune collègue, tient de la séduction et serait une invitation à du voyeurisme autour de la scène primitive.

Kernberg en parle dès 1986, voyant, lui aussi, les potins comme « une inévitable répétition de la scène primitive », Eissler (1993) en est d’accord et évoque la question cherchant de différencier les variations de style de potins.

L’auteur s’intéresse ensuite à l’écriture et aux publications en psychanalyse. Si écrire n’est pas toujours facile, la tâche consistant à évaluer les écrits de collègues exige une compréhension en profondeur du texte et une capacité d’identification à l’auteur qui permette de ne pas vouloir lui imposer des idées. Sur l’écriture, Busch nous raconte qu’il a toujours écrit, non pour fixer les choses, mais pour y voir plus clair. Il parle de son travail d’écriture comme du travail de contre-transfert qu’il a si bien montré au travers de la clinique qui accompagne et illustre ses avancées théoriques.

La fin du livre est consacrée à des enjeux sociétaux que sont « teamwork », c’est-à-dire le travail de groupe et en groupe, comme la troublante question de l’autorité dans les Instituts de psychanalyse. J’ai trouvé intéressant et courageux de se confronter à ce qui nous taraude, qui parfois est exprimé, mais rarement écrit.

Au sujet de « l’autorité dans les Instituts », l’auteur commence par deux définitions du dictionnaire (Webster’s third international Dictionary, 1993) :

« L’autorité est ce qui est confié à un spécialiste du champ pour décider ou témoigner. » « L’autoritarisme induit une soumission aveugle à l’autorité. » Cette dernière définition implique une légitimité. J’ajouterais une nuance de plus : l’autorité se rapporte au surmoi, dans son rôle à la fois interdicteur et protecteur, alors que l’autoritarisme n’est en rien protecteur et peut se confondre avec le pouvoir. Il n’est pas un adulte sain d’esprit qui laisserait un enfant de 2 ans jouer avec le feu ou plonger dans la Seine.

Bush évoque le savoir (knowledge), le savoir imposé. Ce dernier est parfois transmis comme une religion ou comme un dogme, ce qui produit des faux-selfs. Il déplore que, dans certaines Sociétés, cela puisse être encore le cas aujourd’hui. Le système triparti, que requiert le modèle de formation Eitingon (analyse, séminaires, supervisions), serait, pense-t-il, insuffisamment appliqué aux USA, où il y aurait trop peu de séminaires. Ce n’est pas le cas en Europe, me semble-t-il, de plus la supervision collective, demandée par la SPP, est à mon sens un moment de transmission vivante d’un savoir analytique. Cela dit, Busch a absolument raison, car transmettre l’analyse consiste à enseigner un savoir, mais aussi à transmettre une liberté de penser indispensable à notre métier.

Ce livre est une promenade érudite et riche qui, suivant plusieurs sentiers, nous entraîne à réfléchir à l’essence de la psychanalyse de nos jours.

Références bibliographiques

  • Busch F. (2013). Creating a Psychoanalytic Mind, London, Routledge.
  • Busch F. (1995) The Ego at the Center of Psychoanalytic Technique. Northwood NJ ; Jason Aronson Press.
  • Busch F. (2021). A Fresh Look at Psychoanalytic Technique, London, Routledge.
  • Prochiantz A. (1993). La construction du cerveau. Paris, Hachette.
  • [1] F. Busch (2013), Creating an Analytic Mind, London, Routledge ; Busch F. (2021), A Fresh Look at Psychoanalytic Technique, London, Routledge.