Le malêtre
René Kaës
René Kaës, Le Malêtre, Paris, Dunod, 2012. [extrait, p. 30-32]
Nous ne sommes pas seulement confrontés à ne pas « rendre les armes devant les impasses croissantes de la civilisation » (Lacan, 1956). Nous sommes aussi « condamnés à investir » l’intelligence de notre propre évolution de la vie pour subsister et vivre au-delà des barbaries.
Assurément, il nous faut prendre sans complaisance la mesure des séismes, des fractures, des dislocations et des ébranlements qui sont à la source du malêtre qui affecte nos rapports à nous-mêmes, aux autres et au monde.
Nous ne pouvons ni ignorer ni décrire pêle-mêle le déclin de l’autorité, la défiance dans les grands discours politiques, idéologiques, religieux, la ruine des idéaux, le dérèglement de l’économie mondiale et le triomphe létal de la finance, le consumérisme, l’accroissement des précarités et des processus de paupérisation, la culture de l’urgence, les exigences du rendement et du contrôle (évaluations, notations, métrique généralisée), les violences sociales, sexuelles et intergénérationnelles, l’éclatement des cadres de la vie institutionnelle, l’intrusion de l’intimité mais aussi sa spectacularisation, la culture de la transparence, etc.
Nous pourrions ainsi nous entretenir dans la lamentation et fustiger toute espérance, c’est-à-dire servir les forces de mort que nous dénonçons.
Penser ce désordre est notre tâche, proposer un dispositif de conception provisoire, nécessairement fragmentaire, déceler toutefois dans le chaos des forces de germination d’autres formes de culture, exige les sursauts de la résistance, de l’endurance, de la création d’alternatives au lieu et place des dominations des pensées et des pouvoirs uniques.
« Tant qu’il fait jour »
Au plus profond de sa nuit dépressive R. Schumann écrit : « Quoique déchiré aux racines mêmes de mon existence […] il me faut créer tant qu’il fait jour. » Contre la désespérance, continuer à créer, pour que le monde ne s’effondre pas. C’est la position même de la dépression qui suscite la créativité.
Sans illusion, parce que nous sommes dans une phase critique de notre évolution et que nous ne pouvons que miser sur la capacité humaine de s’adapter à des nouvelles mutations, si importantes que les géologues nomment anthropocène cette nouvelle ère caractérisée par les transformations climatiques engendrées depuis deux siècles par l’activité humaine. Les perspectives pourraient n’être que sombres et pessimistes : cette nouvelle ère n’exclut pas une catastrophe écologique et l’hypothèse de la disparition de l’espèce si de nouvelles régulations n’enrayent pas un tel processus mortifère dans lequel de nombreux auteurs pensent que nous sommes engagés.
Pourtant, nous sommes aussi contemporains d’inventions sociales et culturelles, d’alternatives technologiques et économiques qui introduisent de nouvelles modalités d’existence. Le consumérisme comme norme de l’économie est à bout de souffle, le politique est acculé à de nouvelles pratiques, à la restauration de la puissance publique après son démantèlement par l’ultralibéralisme des années 80 avec M. Thatcher et R. Reagan, l’organisation du travail et la répartition du travail sont des urgences.
Ces créations ne sont pas de simples options. Elles sont impératives et elles sont déjà mises en œuvre dans des prototypes, ceux de l’économie sociale, des modes de sociabilité alternatives. Ce sont là des raisons d’espérer et de maintenir la confiance qui est comme la tension vitale vers un à-venir. Sans ces créations, les progrès que nous aimons célébrer : l’allongement de la durée de la vie, les améliorations notables mais inégales dans la qualité de la vie, les perfectionnements technologiques, seraient vains.
[1] René Kaës, Le Malêtre, Paris, Dunod, 2012.

