Corps et langage
Kostas Nassikas est pédopsychiatre, psychanalyste membre de l’Association psychanalytique de France ; il a été responsable médical de la Maison des Adolescents du Rhône et chargé de cours en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université Lyon-1. Il a déjà publié, outre Exils de langue (2011, Puf) (dont Bernard Golse a rendu compte dans notre revue, n° 2012/3), en tant que directeur, trois ouvrages importants : Fabriques de la langue (2012, Puf, « Le fil rouge »), Autorité et force du dire (2015, Puf, « Monographies de la psychiatrie de l’enfant »), L’absence aux origines du signe et du transfert (2021, EME éditions), dont j’ai rendu compte dans le n° 2022/4 de la Rfp. Tous trois ont pour point commun, outre le fait d’être tirés de colloques, de faire se rencontrer psychanalyse, sémiotique et linguistique, mais aussi philosophie et poésie, autour de la place du langage dans le processus d’humanisation.
Ce nouvel ouvrage s’inscrit dans leur continuité, dans sa forme, mais surtout dans son contenu, avec un accent particulier mis sur la compréhension du « ‘‘tissage’’ de la sensorialité corporelle avec le langage [qui], dès la vie fœtale et jusqu’à l’âge adulte, fait le substrat de la relation et de la communication du sujet avec son environnement », qui s’éclaire par la prise en compte de la situation de l’humain comme vivant au sein de la nature, et partie de celle-ci.
Nassikas développe cette réflexion de façon dense et riche dans son texte : « Matière à signes : le corps ». Elle y prend pour point de départ les bio-logiques qui régissent la vie humaine comme celle de tout vivant : ces bio-logiques fonctionnent de manière binaire afin de classer toute information venant de l’environnement externe et interne en bonne, mauvaise ou indifférente pour la vie de l’individu. S’y ajoutent des psycho-logiques et des socio-logiques, les premières tentant de concilier la vie pulsionnelle et le principe de réalité, les secondes contribuant à la nécessité de trouver-créer sa place dans sa relation avec ses semblables (p. 19).
Il nous présente alors un riche parcours des pensées de Marcel Jousse, Maurice Merleau-Ponty, Michel Serres ; de l’anthropologie pathique, l’analyse haptonomique, qui toutes mènent vers une compréhension de la nécessaire articulation entre un sentir, primordial, et en tout cas pré-discursif, préréflexif, mais qui est aussi un savoir, et la réflexivité psychique des humains, qui, elle, fonctionne sur la prévalence du système des signes ternaires (avec au premier rang le langage).
Mais il convient de compléter cette description en prenant en compte la dimension d’adresse à l’autre sujet, et donc de la relation à l’autre sujet et de l’intégration dans la collectivité humaine, ce qui renforce cette prévalence du langage sur les bio-logiques.
L’auteur fait alors une remarque clinique d’importance concernant les « langages corporels », qui semblent ne contenir aucun sens, mais apporter un apaisement immédiat. Ceci par ce que la sensation, autoproduite par le langage corporel, suscite une présence humaine apaisante mais « irreprésentable ou non sollicitable psychiquement » (p. 27). Elle pose un redoutable problème quand elle paraît figée, en raison précisément de son « succès », interdisant de la dépasser pour accéder à un sens.
Pour « en sortir », il est en effet indispensable que s’effectue un « travail de transformation de l’absentement perceptif de l’“objet perdu” en représentation psychique » (p. 34) ; ceci en distinguant : perception externe, perception interne de l’affect, et représentation, permettant l’accès à la tiercéité, qui ouvre à la fois sur la construction de la causalité (de l’absentement perceptif de l’objet), et du sujet.
L’auteur termine alors son article par un long paragraphe sur « Le geste », qui va souligner la dimension active du processus. Après un rappel des approches philosophiques (Jousse, Merleau-Ponty, Henri Maldiney), sémiologiques, éthologiques (Jacques Cosnier) du geste, il se concentre sur l’approche psychanalytique : il s’agit ici de prendre en compte le « hors langue » dans la cure, « témoin de la présence de la sauvagerie pulsionnelle inconsciente » (p. 39). L’enjeu de celle-ci sera alors de favoriser la transformation des « actes transférentiels » (en connexion avec les éléments inconscients du psychanalyste), recherchant l’actualisation de la satisfaction, en actes langagiers.
Le texte du sociologue David Le Breton, « Porter la main sur soi à l’adolescence : sur les scarifications » est une illustration très parlante du lien entre corps et langage.
Il s’agit ici d’ailleurs surtout de la peau, qui incarne « le lieu sensible de l’identité contemporaine », avec son ambivalence sur la frontière entre soi et l’autre qui serait une source de préoccupation permanente (p. 180).
L’auteur voit l’origine de ce surinvestissement contemporain de la peau (piercings et tatouages d’un côté, scarifications de l’autre) dans la perte des repères : les limites de sens n’étant plus marquées à l’extérieur (disqualification de la transmission et de l’autorité, au profit du groupe de pairs) seraient recherchées à l’intérieur, et donc sur le corps. Piercings et tatouages comportent ainsi le plus souvent une dimension d’affirmation d’indépendance vis-à-vis des parents.
Les scarifications semblent, elles, témoigner d’une tentative de reprendre le contrôle d’une situation qui échappe (p. 186) en donnant un contenant aux blessures intérieures : en l’absence d’un environnement soutenant en soi et au-dehors le sujet recherche un « cran d’arrêt » (p. 188). Il se redonne ainsi une position d’acteur et donne un sens à ce qu’il éprouve.
L’auteur souligne le lien fréquent avec l’expérience de la honte (liée aux abus sexuels, au harcèlement) et la fonction purificatrice de la scarification, dans un retour à des expériences archaïques, primordiales (le sacrifice). La souffrance, qui ne peut être dite par des mots, passe alors par une maltraitance du corps. Chez les garçons, contrairement aux filles, le geste auto-agressif se produit souvent devant témoin, comme pour exposer, et voir reconnu, son courage.
Ainsi, pour l’auteur, il ne s’agit pas « d’un échec de la symbolisation mais d’un détour, d’une solution provisoire au moment où l’acte est effectué ; le jeune n’est nullement en défaut de mentalisation » (p. 194). Et il propose de parler « d’acte de passage » et non de « passage à l’acte ».
Il invite ainsi à ne pas pathologiser ces comportements, qui sont des recours que l’adolescent a trouvés dans l’attente de meilleurs, et qui viendront ; une forme d’auto-traitement, le sacrifice d’une part de soi pour sauver le tout de la vie, pour se préserver.
Il n’empêche que, si on se réfère à la conceptualisation de Kostas Nassikas, présentée plus haut, alors il s’agit bien d’une subversion par le psycho-logique et le socio-logique du bio-logique ; par le tertiaire et le langage du binaire et du sentir.
N’en est-il pas de même avec les transidentités, qui sont l’objet du texte de Didier Lippe, « Mon corps m’appartient… » ?
C’est ce qui m’apparaît, dans la dimension de croyance et de conviction que souligne l’auteur, et l’expérience de « révélation », « quasi résolutive du malaise interne » (p. 233).
Bernard Golse, dans son texte « La communication préverbale à l’adolescence », aborde à son tour la question du lien entre corps et langage, en insistant sur l’éclairage apporté par la situation de l’enfant à celle de l’adolescent : intensité pulsionnelle, prévalence du narcissisme sur l’objectalité, agressivité (pour vérifier la solidité et la fiabilité de l’objet), bisexualité psychique, place du corps sont tous en question à ces deux âges de la vie.
Mais c’est pour souligner en particulier l’importance, à ces deux âges, de la communication analogique, témoignant de l’importance de l’accordage affectif, et dont l’enjeu sera primordial dans la rencontre thérapeutique avec l’adolescent. Golse va alors lier cette dimension à celle de narrativité, corporelle, comportementale et gestuelle, impliquée chez le bébé dans le processus de subjectivation, à travers l’expérience d’une certaine continuité d’exister, en tant qu’individu séparé et différencié. C’est dans la « mise en place de « schémas d’être ensemble » […], dans le partage d’affects et d’émotions [… par] la possibilité, non im-médiate (c’est-à-dire médiatisée par l’adulte), de se “raconter” à lui-même sa propre histoire quotidienne » (p. 171). Le rapprochement avec l’adolescent est alors très suggestif : chez eux, ce que l’on dit a probablement moins d’importance que ce qui se montre en deçà des mots, et ce qu’on a montré leur indique immédiatement si nous sommes de potentiels bons objets d’attachement ou de futures possibles figures transférentielles (p. 172). Nous retrouvons ici l’accent mis par Nassikas sur le lien du sujet à son environnement.
L’adolescence est également au cœur du texte de Maurice Corcos, « Du corps à la psyché, de la chair au verbe ». Il présente d’emblée sa conception : toucher psychiquement et physiquement le corps (avec précautions) serait pour lui le moyen le plus approprié d’aborder la vie la plus intime du sujet, car c’est à ce niveau qu’« il s’éprouve, endure, se construit, dans la douleur (souffrance) et le plaisir (jouissance) » (p. 50). Je renvoie à ce sujet au très beau livre codirigé par l’auteur avec Marc Gumy et Yoann Loisel, Pratique des médiations corporelles à l’adolescence (Dunod, 2019), qui présente en particulier la pratique des enveloppements thérapeutiques et des massages. Chez Corcos, le corps est d’abord le lieu de l’affect, des émotions, du cœur, ce qui impliquera aussi la capacité de chaleur du soignant. C’est un abord qui sera précieux dans les pathologies anorexiques, dans lesquelles « un regard, un geste, une chaleur, une intonation dans un timbre de voix seront toujours infiniment plus accueillants qu’un mot de bienvenue, car toujours plus prêt du tissu charnel du sens » (p. 53).
L’auteur reprend ainsi le terme de chair, via Green, mais exploré par Merleau-Ponty : la « chair est un corps qui, parce qu’il a été aimé […] affecté et libidinalisé, peut avoir de l’esprit […] un corps ayant bénéficié de la “consanguinité” des corps et des affects dans les relations humaines » (p. 57). Et il aborde donc l’enjeu des interactions précoces, dans lesquelles il souligne l’importance du rythme et de l’investissement ou du désinvestissement maternel. Car dans certains cas sévères, pour l’enfant, la mère, c’est l’absence de mère, « ce qui n’a pas eu lieu d’être (un échange pulsionnel tamisé devenu tendre source de plaisir toléré et partagé) et ce qui est advenu à défaut […] c’est-à-dire l’exacerbation de l’autre formant de la pulsion (non le plaisir confusionnant mais l’emprise séparant) » (p. 68).
Cette dimension d’emprise introduit le passionnant texte de Fabienne Boissieras, professeur de littérature à l’université, « Codes et corps. D’un siècle à l’autre, d’un corps à l’autre » : pour l’auteure, « la production littéraire du Grand Siècle conteste le biologisme de Freud et met à découvert que le corps est aussi ou surtout un fait de culture. Le corps public procède de la neutralisation des affects privés refoulés au profit d’une expression contenue et minimale. […] Ainsi verrouillé, le corps ne peut qu’asphyxier de désirs enfouis, de sentiments masqués. Aussi, ce sera la tâche de la littérature du XVIIIe siècle d’ouvrir le champ des possibles en inventant une grammaire des corps, en même temps que s’origine la notion d’identité propre » (p. 238).
Mais au XVIIe corseté, le langage, involontaire, du corps, est coupable, et il ne ment pas (ce que relevait déjà Bernard Golse), il révèle au contraire (par la rougeur, le trouble, le tremblement, le frémissement), et donc tout particulièrement dans la passion amoureuse (La princesse de Clèves) : « le corps sait, il est un avant des mots, mais aussi un au-delà creusant la question, qui ne cesse de hanter le philosophe et le poète, de l’incomplétude du langage » (p. 241). Les encyclopédistes tenteront de codifier les mouvements intimes, afin de fixer un protocole de la représentation des passions.
Avec le XVIIIe, « Le geste, voire la gesticulation, non plus réprimée par le jugement-sanction, en viennent à signifier un mode d’être-au-monde que les Lumières dans leur ambition herméneutique n’auront de cesse de promouvoir » (p. 247). Le corps devient « caisse de résonance de tous les soubresauts affectifs » (p. 250) ; le roman propose de « comprendre toute motion corporelle comme le révélateur d’une histoire non encore racontée. […] le corps parle une langue étrangère, celle d’un autre moi, d’un autre temps, dégagée aussi de l’impératif de la transparence immédiate : “J’ôtai ma main, sans savoir pourquoi” dit Marianne » (p. 252). Ici l’écrivain (Marivaux) précède et annonce le psychanalyste.
Ce livre propose encore de nombreux autres textes, dont je ne peux malheureusement rendre compte : textes psychologiques et psychanalytiques : « De l’acte au mot chez le bébé », de Thanassis Karavatos et Kostas Potagas ; « Le théâtre de la bouche », de Didier Houzel ; « Gestes et signes binaires chez le fœtus. Intentionnalité motrice et corporelle », d’Amina Bensalah ; « Entre les formes du corps et les signes du langage » de Jean Peuch-Lestrade ; « Ce que la création doit à l’adolescence : Arthur Rimbaud, le “voyant” », de Patricia Attigui. D’autres littéraires et poétiques : « Pupazzi/Marionnettes », de François Vaucluse ; « Repères, tentative d’autoportrait », de Démosthène Agrafiotis ; et enfin « Sous l’arbre à papillon », de Muriel Carrupt.
Tous témoignent de la pertinence du thème de l’ouvrage pour la pensée psychanalytique, doublement inspirée ici par la clinique et la culture, signature des ouvrages précédents de Kostas Nassikas, et qui montre une nouvelle fois sa fécondité.

