La Revue Française de Psychanalyse

Le sexuel la vie durant. Histoire et actualité du sexuel et de la sexualité infantile

Le sexuel la vie durant. Histoire et actualité du sexuel et de la sexualité infantile

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Jean François Chiantaretto
Recension :

Martin Joubert est psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.

Avec des mots poétiques qui nous plongent dans l’amour de l’enfant, Dominique Suchet nous invite au voyage. Et nous la suivons dans la découverte du sexuel pulsionnel, ce concept freudien fondamental qui reste pourtant en arrière-plan de la théorisation, furtif, voire clandestin. Nous arpentons ainsi les terres du sexuel et de la sexualité infantile la vie durant, et du temps de la découverte de la psychanalyse à des considérations actuelles. Dominique Suchet décrit l’avancée de ces découvertes freudiennes, la construction de ces concepts, les hésitations et les convictions de Freud. Et l’histoire, telle qu’elle la déroule pour nous, celle qui lie la découverte du sexuel et la construction du dispositif analytique, est passionnante.
L’ouvrage est rigoureux, remarquablement cohérent, et tout à la fois sensible, éclairant, et inspirant, parfois fulgurant, comme les concepts qu’elle nous permet d’approcher. Une construction semble se faire sous nos yeux, et chaque élément, chaque phrase, ouvre à un espace plus grand, en même temps qu’il nous ancre plus profondément dans la pensée de l’auteur et dans la construction d’une pensée psychanalytique propre.
Tout au long de ce parcours, Dominique Suchet souligne l’importance du sexuel pulsionnel infantile dans la vie psychique, son caractère toujours actuel. Chemin faisant, elle nous convainc autant de sa force de répétition que du scandale qu’il a pu représenter, et qu’il représente toujours. Nous le redécouvrons avec elle dans l’œuvre de Freud et, au-delà, à travers ses récits cliniques. De manière forte, elle le décrit comme « une force pulsionnelle demeurée à l’écart des progrès d’une sexualité, elle, adaptée à la vie. La part sexuelle pulsionnelle survient ainsi qu’un rayon de lune excitant, se faufilant à travers le mystérieux feuillage de la vie sexuelle infantile » (p. 8). Si ces deux états s’articulent dans la vie d’âme, ainsi qu’en témoigne la dramatisation, le sexuel de la sexualité infantile demeure une marque hétérogène ; il fait effraction. C’est le traumatique d’origine. Dominique Suchet souligne ainsi l’origine interne du traumatique.
En séance, sa survenue peut aussi être marquée d’une violence effractive et nous conduire à reculer, c’est-à-dire à nous en détourner en déniant sa force et son actualité. C’est le cas de Freud avec l’Homme aux rats, comme cela l’est pour chaque analyste de manière occasionnelle ou plus marquée. À d’autres moments, le sexuel infantile surgit tel un Einfall chez le patient ou chez l’analyste. Par sa disponibilité, consciente et inconsciente, à ce matériau, l’analyste pourra en soutenir la transformation et infléchir sa domination dans la vie d’âme du patient. C’est le point fondamental que Dominique Suchet met au travail de manière très personnelle tout au long de son ouvrage. Le sexuel porte en lui-même un potentiel de transformation, à condition que l’analyste puisse entendre cette dimension de la réalité psychique et se laisser toucher par elle au niveau de son infantile. De fait, par son intimité avec le courant sexuel, l’écoute de l’analyste s’approche ainsi de celle du lecteur, de l’amateur d’art ou de musique, du créateur qui transforme la matière, de la mère qui berce l’enfant, mais aussi, précise Dominique Suchet, de « l’amoureux qui guette les signes » (p. 9), et elle ouvre là une perspective à laquelle nous sommes moins habitués à nous référer.
Une des grandes forces de ce livre tient à l’engagement profondément psychanalytique de l’auteure, sa disponibilité à laisser advenir le sexuel de la sexualité infantile, à l’entendre, à se laisser traverser par lui, en attendant l’Einfall qui permettra une transformation. De manière complémentaire, nous sommes conduits à penser aux situations où nous pouvons être tentés de renoncer à son analyse, voire à nous fermer à son écoute, tant la parole de l’analysant en séance et l’expression de ses mouvements transférentiels semblent l’exclure et nous pousser du côté des défaillances de l’environnement premier, par exemple. La force de la répétition peut nous conduire à méconnaître les espoirs et les désirs infantiles inaltérés qui se cachent derrière le désespoir et la hargne, et les alimentent. Il s’agit là du sexuel que Dominique Suchet définit comme « une part pulsionnelle et intraitable dans la sexualité, qu’elle soit infantile ou adulte » (p. 20).
Le sexuel reste actif la vie durant, dans la vie et dans la cure. Le transfert et les fantasmes en sont des manifestations patentes, le rêve aussi puisque le désir inconscient y réapparaît tel un revenant dans le rêve notamment. Notons que Dominique Suchet est soucieuse de ne pas réduire le sexuel de la sexualité infantile, avec son caractère traumatique et tragique, à un territoire ou à un temps défini. Elle en souligne la dimension de mouvement qui la caractérise, avec son fort ancrage dans la répétition.
Dès le premier chapitre, les éléments principaux sont posés. Dominique Suchet décrit avec simplicité et clarté l’ensemble de son travail, les questions principales, et les points saillants. Elle nous introduit notamment à la Sehnsucht en tant qu’affect du sexuel pulsionnel infantile, ainsi qu’au concept de dramatisation qu’elle nous invite à considérer comme une manière d’articuler le sexuel, fondé sur le déni, et la sexualité infantile, fondée sur le refoulement. De fait, la dramatisation trouve une place importante dans ses propos en tant que modalité de présentation et de transformation du sexuel, dans le rêve, mais aussi dans la cure. Ce procédé de transformation, d’une pensée en situation, a surtout été mis en évidence par Freud lors de l’élaboration de « Du rêve » (Freud, 1901a [1900]). Dominique Suchet nous rappelle qu’il est appelé par la règle fondamentale et mis en mouvement par le transfert. Je dirais qu’il est une condition de la mise au travail dans la cure du fait de son ancrage dans les processus primaires et de sa reprise/mise en forme plus secondarisée. Selon les mots mêmes de l’auteure, il s’agit en effet d’« un processus qui a la capacité de stabiliser les représentations, de ralentir la satisfaction, tout en maintenant la prégnance d’une activité de processus primaires propice à exprimer par déformation le désir infantile inconscient. […] Ce sont autant de qualités requises pour la cure et sur lesquelles nous comptons. Nous l’analyste et le patient ; l’analyste lorsqu’il construit la scène du transfert ; le patient lorsqu’il use de l’érogénéité de la situation ou de la latéralisation pour mettre en scène du transfert » (p. 112).
La référence à ce procédé me paraît particulièrement intéressante dans les situations où l’analyste est confronté à des répétitions agies de transfert. Le concept de dramatisation porte en effet une potentialité d’ouverture au travail de représentation, une potentialité de transformation et de dépassement que l’agieren de l’analysant pourrait nous faire perdre par sa nature même. Il s’agit pour cela que l’analyste assume une activité psychique qui lui est peut-être moins familière, celle de dramatisation auxiliaire, comme le précise Dominique Suchet : « En tout état de cause, elle [la dramatisation] ouvre la voie à la représentation, à condition que la pensée associative de l’analyste assume la part agie et la porte vers la représentation en construisant le fantasme de transfert, au fond en assurant une activité psychique de dramatisation auxiliaire » (p. 112).
La Sehnsucht, ou désirance, est un autre concept auquel Dominique Suchet accorde une place importante dans de très belles pages. Ses spécificités, telles qu’elle les déploie de manière personnelle et profonde, me semblent avoir une portée significative dans la situation d’analyse. « […] la psycho-sexualité se construit sur la perte de l’enfance, cependant elle garde, de l’enfance, le désir. C’est-à-dire que dans un sens elle recèle en elle le désir des retrouvailles de la vie enfantine, et aussi dans un autre sens qu’elle en hérite de la force. En son sein, le sexuel de la sexualité infantile est lui-même orienté, tendu dans la désirance vers la retrouvaille de cet état perdu d’enfance. […] Le sentiment éprouvé vise [plutôt] le manque de l’objet, et indique un mouvement insistant et persistant vers l’objet » (p. 141). Il s’agit d’une « tension continue, actuelle, jamais apaisée », qui a ceci de paradoxal qu’elle devient angoisse lorsqu’elle « se trouve un objet » (p. 146), et nous entrevoyons ainsi le lien très intime de cet éprouvé avec la situation analytique, avec ses différentes déclinaisons possibles suivant les investissements trouvés par l’analysant.
Les riches développements cliniques qui ponctuent ce texte sont autant d’occasions d’entendre la manière dont l’écoute transférentielle peut ressaisir « l’irruption d’un sexuel absolument hétérogène à la représentation et exclu de la sexualité infantile » (p. 40). L’auteure nous donne aussi à apprécier la place que peut prendre la sensorialité dans l’écoute de l’analyste. Ce n’est pas sans résonner pour moi avec la forme d’écriture très sensible de l’auteure, bien présente malgré l’exigence de son propos.
Les deux derniers chapitres, « L’actuel du sexuel dans la cure, instabilité de l’écoute » et « Irruption du sexuel dans l’écoute de l’analyste », reflètent, autant que les récits cliniques, une avancée très personnelle de l’auteure. Dominique Suchet y met au travail ce qui encadre la disponibilité de l’analyste, son attention à certains détails dans la façon de s’exprimer, dans la parole, le langage, du sens à la force, pourrait-on dire, en suivant André Green. Du récit du rêve à la plainte, il n’y a pas de discours en séance qui soit libre de tout sexuel. Et l’auteure précise les conditions de l’écoute analytique : « Ce qui ne peut s’entendre directement, le travail de l’écoute régressive en délie la condensation des strates, sensible à chacune d’elles. Une écoute qui perçoit la chenille et aussi le papillon » (p. 163). Mais elle s’engage plus loin encore lorsqu’elle écrit que « ce qui se saisit est une construction, l’analyste construit son objet » (p. 163).
Dominique Suchet nous propose de réfléchir à ce qu’est l’écoute régressive de l’analyste, celle qui lui permet d’écouter l’infantile de l’analysant. « L’écoute régressive postule une présence double dans chaque mot entendu. Elle est à l’affut de leur double sens de mot primitif, et aussi de la primitivité de leur formation […] Elle est attentive à ce qu’ils recèlent derrière le travail de représentation, de ce sexuel qui n’a pas été transformé et qui agit pour sa satisfaction » (p. 166). Il nous arrive ainsi d’entendre différemment, comme pour la première fois, un mot habituellement familier ; devenu en quelque sorte inconnu, il résonne autrement. À propos d’un moment clé dans une situation clinique, où elle entend autrement un mot prononcé maintes fois par son analysante, Dominique Suchet écrit : « Il fallut que je perde ce mot, qu’il perde une importance perceptive, obstacle à la régression, qu’il retrouve le chemin d’une élaboration incongrue où se sont mêlées deux enfances et (au moins) deux analyses. Il put alors devenir un mot inconnu de la séance et s’ouvrir sur une autre scène de représentation fantasmatique. La disponibilité dépend alors de la capacité de l’analyste à laisser ces propres mots se déconstruire, à se laisser véritablement toucher » (p. 166).
Mais les mots de l’analysant qui véhiculent le sexuel de la sexualité infantile peuvent aussi avoir une force agissante sur l’analyste et sur son fonctionnement en séance. La dissymétrie indispensable à la situation analysante, nécessaire aussi au surgissement de l’Einfall chez l’analyste, peut s’en trouver temporairement réduite, voire effondrée. Autrement dit, l’écoute en égal suspens, dont Dominique Suchet souligne la valence de liaison et de transformation, est instable.
Avec sa remarquable capacité de synthèse et de surplomb, Dominique Suchet résume en deux phrases sa conception de la spécificité du travail analytique : « Je propose de considérer que l’écoute en égal suspens, orientée par le transfert et tendue vers la possible interprétation, est l’occasion donnée à l’excitation ainsi perçue, du dedans comme du dehors, d’être dramatisée ; alors, le sexuel se lie dans les scénarios de la sexualité et s’inscrit dans un processus de désexualisation. Cet acte psychique survient comme un Einfall à forte valeur élaborative dans la pensée de l’analyste dont le sexuel infantile est partie prenante dans l’écoute » (p. 184). Elle nous l’a montré tout au long de l’ouvrage dans son approfondissement de ce concept subtil, à travers sa lecture attentive de l’œuvre de Freud tout d’abord – qu’elle parvient à déployer comme on raconterait une histoire ou un récit du mystère de ce qui peut apparaître encore comme un scandale –, mais à travers sa compréhension d’autres auteurs. Elle nous propose par exemple des réflexions particulièrement intéressantes et nuancées sur les travaux de Winnicott et de Ferenczi.
Reflet de l’élaboration profonde de l’auteur, la lecture de cet ouvrage est souvent exigeante, mais le chemin en vaut vraiment la peine, et nous aurions envie de le poursuivre. Parmi les questions qui restent pour moi ouvertes, je mentionnerai l’impact du sexuel sur le travail d’adolescence, la manière dont il complexifie le mouvement vers la génitalité, comment il déstabilise tout particulièrement le moi et le rapport moi-surmoi, mais aussi la potentialité qu’il recèle. De manière plus générale, comment penser le sexuel dans le jeu entre les instances ? Et quelle place Dominique Suchet accorde-t-elle à la pulsion ou à la motion pulsionnelle dans sa théorisation ? Et encore, dans une tout autre perspective, comment les questions du sexuel et de la dramatisation s’articulent-elles avec l’interprétation ? Je proposerais volontiers de penser au travail de construction comme une forme très particulière de « dramatisation auxiliaire », telle que la conçoit Dominique Suchet, que l’analyste offre de manière explicite et de façon extériorisée dans les configurations où l’analysant ne peut introjecter la capacité de dramatisation de l’analyste.
Le sexuel, ce concept scandaleux, cette force vive, toujours active, même dans la plainte, crée des remous, peut empêtrer, mais recèle un potentiel de transformation, qui n’a pas fini de nous surprendre à condition que l’analyste puisse se laisser déstabiliser par lui.