Se parler, parler ; à l’écoute de l’infans dans l’adulte
Dans le fil de ses travaux antérieurs, Jean François Chiantaretto nous propose un retour au langage qui prend paradoxalement sa source dans le visuel ou plus exactement dans l’importance prise par le visuel dans l’expérience collectivement vécue des confinements liés à l’épidémie de COVID en 2019. Il remarque qu’elle s’est accompagnée d’une injonction à la transparence, puisque n’existait alors que ce qui était montré.
Ainsi s’est opérée une réduction de l’intime au privé. Les individus devenus collection de monades maintenues dans l’attente déniée, car sans l’aide de ses mots, d’un interlocuteur. Ce modèle reproduit selon lui la situation de l’infans d’être, sans l’aide des mots, dans l’attente des mots de l’autre. L’expérience mobilise un intime d’avant les mots. Écouter l’infans dans l’adulte revient à dessiner un espace relationnel, un lieu où s’incarne l’appartenance à l’espèce humaine.
Écho d’un précédent travail (Chiantaretto, 1995) sur le récit autobiographique l’Auto présentation de Freud (1925d [1924]) lui semble un récit des origines, véritable autobiographie de l’autoanalyse originelle. La répétition de ces termes donne à entendre dans ce processus la dimension d’auto-engendrement magique de soi, de l’œuvre, d’un monde, et qui lui aura conféré sa formidable générativité.
Dans cet univers solipsiste et familier, d’où pourrait donc procéder la fonction tierce ? Celle de l’étranger ? L’auteur la trouve dans les successives figures paternelles qui accompagnent la naissance de l’œuvre : Charcot, Breuer, Chrobak (une version paternelle des trois Parques ?). Il suggère que le tournant de 1895, celui de l’abandon de la Neurotica, et dans le même mouvement du renoncement au Projet pour une psychologie scientifique, aurait pour objet le Nebenmensch, soit la représentation psychique du premier autre. Dans ce double abandon, Freud aurait perdu la référence à l’autre, garant d’une interlocution interne, au profit de la relation avec Fliess.
Avec ce qui peut s’entendre comme un sacrifice à l’autel de ce lien de transfert, la mécanique d’un deuil originel est là en filigrane. Il va s’agir pour Freud de penser « l’attente croyante du transfert ». Une « attente, dans le penser, d’un lieu pour se parler en dialoguant avec l’autre » (p. 103). Ce que l’auteur nous laisse à entendre ici, c’est une piste pour nouer ce qui des deux topiques de la métapsychologie freudienne pourrait se nouer avec une troisième, située quelque part du côté de l’autre.
Et d’enfoncer le clou pour les pauvres successeurs de Freud, psychanalystes que nous sommes : « Hériter de Freud, c’est consentir à être inspiré par ce geste […] de l’auto-fondation fondatrice » (p. 37). Mais hériter de Freud, c’est aussi devoir renoncer à être Freud soi-même, c’est encore accepter la douleur de s’arracher à l’illusion d’avoir Freud pour interlocuteur privilégié. Et, en maigre contrepartie, y trouver de nombreux autres, nos pairs.
L’infans (c’est-à-dire l’enfant d’avant le langage) est d’abord un « état de l’être sans la possibilité de s’aider à vivre à l’aide des mots » (p. 46), ce qui l’expose à la détresse primitive. Cet état de Hilflos est d’abord celui de la dépendance vitale à la présence physique et psychique de l’autre. Ici, l’auteur se fait le digne descendant analytique de Piera Aulagnier, une figure tutélaire du « Quatrième groupe » dont lui-même est membre. Elle plaçait au cœur de sa théorisation l’importance vitale pour l’infans du plaisir pris par l’autre (maternel) à son fonctionnement psychique et corporel. Cette rencontre des désirs reste pour l’infans le garant de son ouverture à un monde des objets, devenu dès lors une source potentielle du plaisir.
L’état d’Hilflos est ce moment d’attente où se manifestera la présence de cet autre être pensant et désirant et dont ni l’extranéité, ni l’individualité ne sont encore reconnues ; mais pour qui la rencontre avec son désir (« venu à point », auraient peut-être ajouté Freud et Winnicott assemblés) devient transformatrice et interprétante. Aulagnier paraît ici rejoindre Bion.
L’auteur postule à ce point que la fragilité de l’humain, ce « mourir en attente d’inscription chez l’infans », serait ce qui vient circonscrire le « cœur émotionnel du langage » (p. 46). Référence est faite ici à l’étude de Victor Klemperer sur le langage totalitaire ; un langage de la dictature, aujourd’hui d’une forte actualité. La langue totalitaire attaque le langage en minant la puissance de vérité des émotions. De la disjonction des émotions qui en résulte procède l’impossibilité à dire les faits. Le mot n’est alors « plus apte à l’affect », dit Aulagnier.
C’est à Ferenczi que l’on doit une première théorisation du contre-transfert qui ne se réduise pas à l’inanalysé de l’analyste. De manière originale, Chiantaretto conditionne sa possibilité à la capacité du sujet à imaginer son analyste lui-même comme analysant, soit la mise en place chez l’analyste d’un fantasme d’être l’analyste de son propre analyste. Ce véritable retournement en forme d’auto-engendrement, Freud l’aurait, lui, subsumé à travers l’écriture et la correspondance avec Fliess.
On peut se demander cependant si ne serait pas négligé ici le changement de position opéré par Freud (concernant le contre-transfert) à partir de l’introduction de la deuxième topique. Un développement dont l’auteur s’accorde pourtant à y considérer l’influence majeure de Ferenczi dans cette révolution de la pensée freudienne. Les recherches sur l’occultisme en particulier, et surtout sur le transfert de pensée, ont constitué un champ commun, exploré et partagé avec passion par les deux hommes pendant des années (depuis leur voyage aux États-Unis en 1909). Leurs pensées semblent s’être étayées l’une l’autre sur ce sujet, et cela à l’encontre du reste des membres du « Comité secret » qui craignaient d’y retrouver comme une odeur de fagots.
La proposition théorique de Ferenczi aurait constitué, selon Chiantaretto, une menace de mort théorique pour Freud, faisant de Ferenczi le potentiel meurtrier du père de par son élaboration de ce qui ferait défaut, manque, dans la pensée métapsychologique freudienne. La théorisation de Ferenczi, se centrant sur un infans condamné à survivre à la menace de mort que constitue le « défaut de présence psychique de l’autre primordial » (p. 57), cette position se serait révélée intenable face à Freud, aboutissant à in fine leur rupture.
De fait, la référence à l’importance vitale du Nebenmesnch, cet être humain proche, c’est-à-dire un être pensant et désirant, semble n’avoir pas survécu dans la théorie freudienne à l’interruption du « Projet d’une psychologie scientifique ». Néanmoins, les particularités de l’espèce sa néoténie (c’est-à-dire sa dépendance prolongée à « l’action spécifique » du Nebenmensch qui, en assurant sa prime de plaisir, contrecarre la détresse du petit d’homme), son développement psychosexuel en deux temps, resteront bien présents au cœur de l’élaboration freudienne, tout du long de l’œuvre, et surtout après le tournant de la deuxième topique.
Chiantaretto insiste sur l’état invivable où se trouve l’infans dans ce danger où il s’éprouve de « tomber hors du monde » lorsque la détresse le menace. Ce mouvement d’être se trouve contrarié par l’introjection du plaisir de l’objet, ou plus précisément du plaisir que l’autre prend à satisfaire ses besoins vitaux. Cette possible rencontre de deux plaisirs pourrait constituer une première inscription ; conjugués, ils feront trace psychique élémentaire, pictogramme, aurait, peut-être, dit Piera Aulagnier.
La théorie ferenczienne du trauma laisse entendre que l’infans « s’éprouve comme non bienvenu » (p. 61), il serait destiné la vie durant, non pas à demander réparation, mais à se plaindre à autrui de sa défection comme autre secourable. Cette position d’attente, d’espérance d’une rencontre enfin mutuellement désirante évoque les développements ultérieurs de Winnicott sur l’objet-environnement et son traitement dans la répétition transférentielle de la cure.
Contacter l’infans blessé « en invitant l’analysant à se transformer en infans chercheur » (p. 61) deviendrait ainsi une des visées de la cure. De même, il s’agirait de rendre compte de la désorientation de l’infans contraint à percevoir trop tôt l’autre comme différencié de soi du fait de son défaut de présence psychique. Une forme d’expérience traumatique, et donc sans solution symbolisante, du For-Da ? Une expérience éprouvée sans jamais être représentable et qui prive le sujet de ses ressources fantasmatiques.
Dans la suite logique de ce débat surgit la question de l’empathie que l’auteur voudrait situer à mi-distance entre son rejet pur et simple comme notion non psychanalytique, ou bien à l’inverse de son utilisation pour justifier un rejet de la métapsychologie. Il rappelle que, dans son essai sur la psychologie des foules, Freud évoque l’empathie comme l’issue possible d’un mouvement en lien avec l’identification : « une voie mène par l’imitation à l’empathie » (p. 65). Il y aurait peut-être là, d’ailleurs, une piste de théorisation pour la pensée autiste qui privilégie, elle, l’imitation à défaut de pouvoir s’identifier.
La prise en compte avec l’imitation d’un comportement signe un positionnement préconscient dans la relation au fonctionnement intrapsychique de l’autre. C’est ainsi que le terme d’empathie apparaît chez Freud à propos du mot d’esprit et de sa capacité à susciter une résonance chez l’interlocuteur. L’empathie serait ainsi un processus qui permettrait d’imaginer, de se rendre représentable ce que l’autre ressent. On voit que l’empathie, ici préconsciente, s’y distingue radicalement de l’identification restée, pour sa part, inconsciente.
Ici revient le débat Freud/Ferenczi, lequel reprend la question de l’empathie en l’associant au « tact » nécessaire à l’analyste en séance. Un tact qui serait « la faculté de sentir avec (Einfülung) ». L’exercice de ce tact analytique donc passe par un examen méthodique des mouvements psychiques et des perceptions de l’analyste, « sans négliger un seul instant la prise en compte et la critique de ses tendances propres » (p. 71). Peut-être le danger transparaît-il dans cette assertion d’une invitation de Ferenczi à donner à l’analysant « une impression de bonté » ? Don d’amour, donc, avec ce qu’il peut constituer de leurre. Lacan ne disait-il pas qu’aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas ?
Or, à proposer l’analyste en objet nécessairement décevant, le transfert en viendrait à réactualiser une solution défensive particulière face à l’absence psychique de l’autre, à savoir soi-même « se réduire à un être décevant » pour ne pas disparaître. De tels vécus justifieraient la technique active de Ferenczi, envisagé comme un aménagement transitoire, pour traverser ces éléments archaïques réactualisés par la cure. Le tact empathique suppose donc une capacité d’accordage suffisant des deux partenaires de la scène analytique.
Chiantaretto propose d’envisager sous cet angle certaines pathologies limites (ou des limites ?) dans lesquelles un contact auto-empathique serait déficient, mobilisant chez l’analyste une plus grande empathie. Un contact interne pourrait ainsi se trouver rétabli avec l’infans à travers l’expérience corporelle des mots. Soit des moments d’identification localisés et transitoires à la faveur d’une interlocution interne du patient ; selon que ses mots se trouvent ou non portés par l’affect. La théorisation flottante de l’analyste y répondrait, supportant une « écoute intersubjective ».
Ce « deux en un » de l’interlocution interne, ce discours adressé à un autre fantasmé, se situe dans l’espace potentiel d’une parole adressée. Il permet de supporter d’être seul, de se « tenir compagnie » (p. 102), dans l’attente du face-à-face de la parole échangée. Une situation que l’auteur oppose la solitude radicale où nous plonge le projet totalitaire dans lequel aucun interlocuteur n’est garant de l’intime.
Quant aux premières formes d’identification, elles permettront à l’enfant de se reconnaître dans un semblable non encore distingué de soi, mais à partir d’une information venant du corps propre, comme par exemple les identifications corporelles, selon Geneviève Haag. L’auteur postule que c’est la complexité de cette situation qui aura poussé Freud à abandonner la piste du Nebenmensch, là où Ferenczi trouvera une issue en reliant le processus introjectif primitif à l’investigation auto-érotique du corps propre, et cela via l’investissement érotisé du corps de l’enfant par son entourage. Suivant en cela Piera Aulagnier, le Nebenmensch pourrait être pensé ici comme secourable dans l’activité du re-présenté, soit l’agent qui activerait le secours d’une représentation secourable de l’autre.
Le silence et la dimension de l’intime sont au cœur de l’expérience freudienne, comme du reste de toute entreprise de pensée à travers l’écriture et son adresse à un lecteur. L’écrit intime suppose un dédoublement réflexif qui sera déplacé dans le champ analytique avec le sujet divisé. À cet égard le récit autobiographique permet une représentation de l’humain au cœur de l’intime. L’intime diffère du privé en cela qu’il n’est pas localisable.
Revenant au début de son texte, l’auteur suggère que l’expérience collective dans l’ère culturelle qui est la nôtre serait caractérisée par l’altération de l’intime du fait de sa privatisation. L’injonction sociale de transparence prétend affirmer l’autonomie et le caractère souverain du sujet. Il exprime là l’idée d’un leurre et perçoit, à travers l’exhibition de l’intimité dans lesdits « réseaux sociaux », un commandement paradoxal : « Soyez vous-mêmes, soyez transparents. »
Avec ce texte, Jean François Chiantaretto nous propose une réflexion personnelle sur l’articulation de la parole aux premières identifications corporelles comme soutien d’un accès à un autre, possiblement accepté comme tel. La thèse d’un lien intrinsèque entre le politique et l’intime au cœur de la pensée métapsychologique fait l’originalité de ce livre.

