La Revue Française de Psychanalyse

Homosexualités, la psychanalyse à l’épreuve

Homosexualités, la psychanalyse à l’épreuve

CRITIQUES DES LIVRES

Auteur :
Jean François Chiantaretto
Recension :

Martin Joubert est psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.

Pourquoi l’homosexualité ? Pourquoi parler encore aujourd’hui de l’homosexualité alors qu’elle est aujourd’hui normalisée et banalisée, que le mariage pour tous est acquis et que l’homoparentalité est entrée dans les mœurs ? Les psychanalystes travaillent depuis longtemps autour de la question homosexuelle, et elle continue d’interroger les fondamentaux de la métapsychologie : la bisexualité, la différence des sexes, le complexe d’Œdipe. La préface de Jean-Claude Stoloff souligne la nécessité de remise au travail de cette question, et Jean-Philippe Guéguen nous propose dans cet ouvrage de faire un « état des lieux » en intégrant l’évolution des théorisations depuis les premiers écrits de Freud jusqu’aux développements contemporains.

Dès l’introduction, l’auteur souligne qu’il faut parler des homosexualités. En effet, ce terme mis au singulier pourrait réduire un sujet à ses seules pratiques sexuelles et l’enfermer dans son hérédité, son environnement et son histoire, tout en laissant de côté tout ce qui fait la complexité et la richesse d’une personnalité.

Guéguen rappelle d’abord que si les pratiques homosexuelles sont connues depuis toujours, elles n’ont eu de véritable existence dans notre société qu’à partir des « Lumières », quand on a commencé à les répertorier en tant que maladie et plus précisément comme une perversion. Le mot Homosexual n’apparaît, lui, qu’en 1860 sous la plume d’un écrivain hongrois militant des droits de l’homme : Karl Maria Kertbeny. Étudiée, donc, comme maladie mentale durant des décennies, l’homosexualité ne sera enfin déclassée par l’OMS qu’en 1990. C’est cependant encore un crime dans de nombreux pays au monde. Mais cette banalisation en Occident va aller de pair avec une vue normative et comportementaliste qui laisse le plus souvent de côté les fantasmes, les désirs et le vécu du sujet. Les avancées décisives apportées par Freud, ses interrogations sur la complexité et l’ambivalence du désir qui incluent chaque sujet dans son histoire singulière sont souvent complètement rejetées aujourd’hui et même parfois attaquées violemment par les mouvements homosexuels eux-mêmes.

Guéguen souligne que, dès les premiers textes sur cette question, Freud frappe par son ouverture d’esprit et son absence de préjugés. Contrairement aux théories de son temps qui relient l’homosexualité à la dégénérescence et/ou l’hérédité, il fait d’emblée entrer l’homosexualité dans le cadre général de ses découvertes sur la sexualité infantile. L’auteur refait alors le parcours de Freud de façon très minutieuse et très détaillée, et montre les différentes étapes – du « Petit Hans » jusqu’à « Analyse finie, Analyse infinie » –, qui vont progressivement permettre de poser des hypothèses reliées à l’ensemble de ses théorisations.

C’est à partir de ces hypothèses que l’on pourra tenter de comprendre pourquoi l’enfant va s’orienter à l’âge adulte vers une position hétérosexuelle ou vers une position homosexuelle.

À la fin de ce cheminement, Guéguen propose une synthèse très claire des premières élaborations de Freud sur l’homosexualité. Bien des questions restent cependant ouvertes après lui. En tout premier lieu, la question de l’homosexualité féminine qui n’est dessinée par Freud qu’en miroir de celle de l’homme. Mais aussi la question des homosexualités dont toutes les typologies peuvent difficilement être pensées comme univoques, et les questions des liens entre paranoïa, homosexualité et narcissisme qui ont été travaillées par de nombreux auteurs mais sont loin d’être épuisées de nos jours.

Les apports des premiers successeurs de Freud n’ont pas été décisifs. Parmi ceux-ci, seuls Sandor Ferenczi et plus encore Hélène Deutsch ont vraiment enrichi ses théorisations. Ferenczi a repris dans plusieurs articles le problème de l’homosexualité et avoue même dans « L’homoérotisme : nosologie de l’homosexualité masculine » (p. 74) « s’être cassé la tête » pour tenter de comprendre pourquoi l’homosexualité reste latente chez certains ou bien devient manifeste ailleurs. Il a fait preuve de nombreuses intuitions qui auront une postérité bien plus tard, comme l’ensemble de son œuvre. Hélène Deutsch, elle, ouvre la voie sur la question de l’homosexualité féminine, montrant pour la première fois que celle-ci suit des chemins spécifiques qui ne sont pas l’exact pendant de celles des hommes.

Il faut rappeler que c’est en 1921, contre l’avis de Freud, sous l’influence d’Ernest Jones et de Karl Abraham, que l’exercice de la psychanalyse fut refusé aux homosexuels sous le prétexte que « l’analyse ne les guérit pas de leur inversion » (p. 82). Anna Freud se rangeait à ces avis, ses idées sur la question étant beaucoup plus traditionnelles que celles de son père !

Deux grandes lignes de réflexion traversent ensuite toutes les théorisations des psychanalystes quand ils essayent de comprendre l’homosexualité : la question de la perversion et la question de la bisexualité. En qualifiant le petit enfant de « pervers polymorphe » et en étudiant le destin des pulsions partielles « racines innées de la pulsion sexuelle » dans la perversion, Freud – bien que s’en défendant – a dès le début placé l’homosexualité sous la bannière de la perversion. Cette question a toujours entraîné de nombreux débats. Un premier symposium a eu lieu en 1963 à Stockholm et a fait date, réunissant tous les grands noms de la psychanalyse de l’époque. Il est très intéressant de relire les controverses qui s’y sont déployées et de montrer comment elles conduisent souvent à des impasses, comme le montre Guéguen dans le chapitre IV de son ouvrage.

La seconde question qui traverse toutes les théorisations est celle de la bisexualité. De la bisexualité originelle à la bisexualité psychique, en aboutissant à l’identité de genre (notion apportée par Robert Stoller dans les années 1970), on peut remarquer que les positions des psychanalystes sur cette notion sont assez variables. On peut citer à ce propos Joyce McDougall, qui pense au début de ses travaux que la notion de bisexualité est « une émanation de l’imagination créatrice de l’homme » (p. 97), mais qui revient plus tard sur cette « illusion » quand elle dit : « le Moi est foncièrement bisexuel dans sa constitution » (p. 98) et qu’elle fait alors de l’homosexualité un « défaut d’intégration des souhaits bisexuels visant les deux parents ». Reprenant la littérature sur ce sujet, Guéguen montre que ce concept reste encore assez flou, mais qu’il met en évidence le fait qu’on se représente et pense l’autre sexe à partir du sien propre : le masculin n’est pas pensé de la même façon selon que l’on est homme ou femme et réciproquement. On pourrait alors mieux parler de « potentialité » bisexuelle et penser cette potentialité comme étant à la source de l’ambivalence, tant sur le choix de l’objet sexuel que sur le plan des identifications.

L’auteur explore alors les notions de masculin et de féminin. À la suite de Freud, nous constatons qu’il faut distinguer le sexe anatomique, la sexualité, la représentation de soi, à la fois sur les plans physique mais tout autant psychique. Dès la naissance, l’enfant est inscrit par ses parents dans la société, où ils vivent dans une identité sexuée qui implique une certaine position subjective et un « destin » que l’on pense en partie tracé. De nombreux psychanalystes ont cherché à définir ce qu’il en est du « féminin » et du « masculin », concepts vagues et indéfinis, mais qui nous aident à les penser dans une dialectique d’opposés jouant un rôle d’organisateurs dans une trajectoire identificatoire complexe. Trajectoire qui se rejoue dans le transfert sur l’analyste durant la séance, comme le remarque Christian David. Le Je s’affirme précocement garçon ou fille aux prémices de la phase phallique, bien avant que la connaissance des rapports sexuels ne soit acquise, et cette affirmation devient l’un des déterminants de la construction du sujet. Jacqueline Schaeffer a bien montré comment le refus du féminin est un refus de la différence des sexes, différence insupportable pour le narcissisme. Dans toutes les cultures, le féminin et le masculin ont entraîné des représentations psychiques quasi universelles, qui – en dépit de leurs variétés – parlent du sentiment d’incomplétude que le « roc du biologique » a imposé à l’imaginaire humain.

La problématique de l’homosexualité renvoie aussi à la question du double (Homo = le même). Mais le semblable est-il obligatoirement l’identique ? On est renvoyé alors à toute la problématique du narcissisme, ce que reprend Freud dans « Les Trois Essais » en 1905, thématique très largement développée depuis.

Examinant cette question, l’auteur souligne que le si le narcissisme est l’investissement de soi, il est aussi intimement lié au premier objet, la mère, investie dans un premier temps comme un autre soi-même et pour laquelle l’Infans souhaiterait pouvoir être l’unique. Il rappelle ce que dit Stoloff dans « Pour Interpréter le narcissisme » (p. 145) sur la théorie de l’homosexualité primaire. Cependant, homo-sexualité indique bien qu’il y a un choix d’objet, donc une reconnaissance de la différence des sexes : le narcissisme ne saurait à lui seul tout expliquer. Il faut donc examiner la question à la lumière de l’ensemble de la métapsychologie : la scène primitive, le jeu des identifications et, bien sûr, l’Œdipe. Tout un courant psychanalytique reste infiltré par l’idée que l’homosexuel est resté bloqué au carrefour de l’altérité et de la reconnaissance de la différence des sexes, alors qu’il faut bien constater que l’Autre est toujours un Autre, qu’il soit d’un autre sexe ou du même ! Le développement n’est plus vu aujourd’hui comme un parcours d’obstacles où il faudrait franchir dans l’ordre les différentes étapes. Le narcissisme est plutôt compris maintenant comme étant une « stase » de la libido, une « oscillation » et non un stade de développement. André Green a souligné que l’on pourrait le voir comme un « réservoir » qui doit sans cesse se confronter à l’objet. De ce « réservoir narcissique » dépend toute une gamme de positions et d’opérations défensives pour protéger l’estime de soi ou même l’intégrité de soi – ce qui peut être particulièrement mis à l’épreuve dans le transfert au cours de la cure analytique.

Guéguen aborde ensuite de façon approfondie les questions de la paranoïa, de la sublimation et de la sexualité féminine. Il souligne que les premières théorisations sur ce sujet ne décrivaient la petite fille que comme un garçon castré. Les auteurs contemporains ont repris cette réflexion, stimulés par les attaques des mouvements féministes accusant les psychanalystes d’être phallo-centrés et de dénier à la femme une sexualité spécifique. Joyce McDougall, Dominique Geahchan et Jean -Michel Quinidoz montrent bien que l’on retrouve chez tous les homosexuels, hommes ou femmes, une grande difficulté à faire le deuil de l’objet primaire. Mais on constate aussi des divergences évidentes, car, du fait de la similarité entre la fille et la mère, la petite fille est d’emblée plongée dans une relation au « même ». Son développement semble finalement plus simple que celui du garçon, car celui-ci doit de « désidentifier » de la mère, tout en la gardant comme objet d’amour. La comparaison entre ces deux destins – symétriques mais différents – nous permet de distinguer plus clairement ce qu’il en est de la relation à l’objet primaire, du maternel et du féminin, motions toujours très intriquées, mais dont les effets n’ont pas les mêmes conséquences selon le sexe de naissance.

L’auteur développe ensuite les questions très actuelles et très débattues à la fois dans la société civile et dans les cercles analytiques, de l’homoparentalité, de la transidentité et – last but not least – d’un sujet encore très controversé dans les sociétés d’analystes, souvent de façon souterraine, de l’acceptation d’analystes en formation homosexuels. Ces derniers chapitres méritent une lecture attentive et une réflexion nuancée, car les mouvements actuels qui voudraient abolir toutes frontières entre les sexes bousculent toutes nos idées acquises depuis des décennies. Ils ébranlent les bases du discours et de la théorie psychanalytique, qui reste ancrée à un schéma hétérosexuel, socle fondamental qui sert d’appui à sa compréhension de l’homosexualité ou de la bisexualité.

C’est pourquoi Guéguen conclut son ouvrage par une réflexion sur « l’embarras » qu’introduit la question de l’homosexualité pour la psychanalyse. Embarras, mais aussi aiguillon, dit-il, car elle oblige à un travail de pensée et d’élaboration permanents, alors que les changements socioculturels s’accélèrent ces dernières années. Si la psychanalyse est bien née dans le contexte phallocratique du xixe siècle, cet ouvrage s’attache à démontrer la validité actuelle de tous les grands concepts de la métapsychologie aujourd’hui. Le « roc » de la différence des sexes reste bien, néanmoins, un point de butée pour le psychisme humain. Il nous appelle de façon plus encore plus pressante à un « travail du féminin et à un travail du masculin » (p. 235) dans les deux sexes. Travail fatalement conflictuel, mais constitutif de l’identité psychosexuelle et de la personnalité d’un sujet.

Nous avons eu plaisir à parcourir ce livre présenté de façon très claire et très aérée, illustré de nombreuses vignettes cliniques qui enrichissent la réflexion. Il nous apparaît cependant comme une « somme » et un point d’étape important sur ce sujet. Il nous permet de reprendre de façon très détaillée tous les auteurs qui ont travaillé autour de ce sujet depuis Freud et laisse ouverts – sans prendre parti – les débats très actuels qui se rejouent dans la rencontre quotidienne avec nos patients. Il permet de faire le point sur toutes les constructions et les élaborations qui ont parcouru l’histoire de la psychanalyse sur la question de l’homosexualité, tout en ouvrant et en poursuivant la réflexion vers les avancées contemporaines.