La Revue Française de Psychanalyse

Le royaume de l’illogisme de Michel Neyraut

Le royaume de l’illogisme de Michel Neyraut

Dans Les raisons de l’irrationnel, Paris, Puf, 1977, 40-47.

Spécificité de la psychanalyse

L’inconscient pris comme substantif et comme valeur positive est en soi totalement irrationnel. Freud est formel sur ce point :

Les règles de la pensée logique ne jouent pas à l’intérieur de l’inconscient et l’on peut appeler ce dernier le royaume de l’illogisme[1].

Là résident l’absolue singularité de la psychanalyse et le scandale permanent que représente cette irrationalité fondamentale. Mais ne faut-il pas, pour déclarer qu’un royaume est celui de l’illogisme, l’opposer à un autre qui serait celui de la logique, voire de la raison ? C’est donc à partir des règles de la raison conçue comme ensemble où les règles de la pensée logique qu’on peut parler d’un sous-ensemble inconscient où les règles de cette pensée n’auraient plus cours. Telle est du moins la façon dont le rationalisme traditionnel se représente l’inconscient. Il n’a ensuite aucune peine à démontrer qu’un tel sous-ensemble est incompatible avec celui qui l’englobe, c’est-à-dire celui de la raison.

Mais les choses ne sont pas si simples, qu’il suffise d’opposer un royaume à un autre, et comme le dit le roi à Polonius en parlant d’Hamltet : « L’inquiétant, c’est que dans son délire, il y a quelque chose de logique. » D’ailleurs la cour a deux délires sur les bras, et le compagnon de la reine ne dira-t-il pas en parlant d’Ophélie : « Son langage ne signifie rien mais l’usage décousu qu’elle en fait incite les auditeurs à en déduire le sens. » Deux points essentiels sont ici touchés : le premier étant que le délire d’Hamlet (simulé mais jusqu’où ?) n’est pas dépourvu de raisons, et que le délire d’Ophélie (véritable, mais jusqu’où ?) crée un appel où s’engouffre la logique de ses interlocuteurs, tous parties prenantes.

Il va sans dire que le problème n’est pas seulement celui de rechercher les éléments de cohérence dans un délire, d’abord parce que le délire relève d’une structure particulière distincte de la psychose en soi, ensuite, parce que la psychanalyse n’a jamais prétendu s’en tenir aux seuls états pathologiques. La question d’un « royaume de l’illogisme » au beau milieu de la pensée ne signifie pas que ce royaume puisse être confondu avec la psychose ou le délire, mais bien que toute la pensée, normale et pathologique, soit sous-tendue dans son exercice par une entité identique qu’on appelle « inconscient » où aucune règle de la pensée logique ordinaire n’a cours.

Quant à savoir ce que peut bien vouloir dire « pensée logique ordinaire », force est de s’en remettre au sens commun, qui lui-même appelle « bon sens » celui qu’il croit être le sien. Rappelons qu’à ce propos, Freud, dans les Nouvelles conférences, envisage avec le plus grand sang-froid que le centre de la Terre puisse être composé de marmelade, et prend même la peine de démontrer pourquoi il ne saurait en être ainsi ; Popper avec cette sérénité que seuls connaissent les logiciens, envisage dans La connaissance objective que la Lune puisse être composée de fromage vert. Renvoyons pour le moment dos à dos ces deux auteurs pour examiner leurs conclusions : le premier estime que la transmission de pensée à distance n’a pas plus de fondement que son exemple, et le second conclut à la nécessité d’un métalangage pour pouvoir démontrer qu’un énoncé est vrai si, et seulement si, il correspond aux faits. Il est juste d’ajouter au crédit de Popper qu’il poursuit sa réflexion en affirmant que l’idée de vérité est absolutiste et qu’il est impossible de revendiquer une vérité absolue.

Que l’idée de vérité soit absolutiste, nous en sommes bien d’accord. Qu’elle le soit pour les raisons qu’en fournit Popper, à savoir qu’une langue qui contient des éléments d’arithmétique ne peut relever d’un critère de vérité puisque l’arithmétique depuis Gödel n’en relève plus, ne nous concerne que de très loin, car les énoncés dont se préoccupe la psychanalyse ont peu de chose à voir avec la logique propositionnelle. Mais en revanche lorsque Popper, s’inspirant de Tarski, déclare qu’un critère de vérité ne peut exister que pour des langues artificielles extrêmement pauvres[2], nous sommes de nouveau concernés, car la polémique qui nous oppose aux tenants de l’intelligence artificielle, proposée comme modèle de 1a pensée cognitive, nous obligera au dernier chapitre à soutenir l’argument de complexité, en particulier au niveau de la mémoire inconsciente.

On l’aura compris, la relative perméabilité de la pratique et de la théorie analytique aux valeurs culturelles et aux structures sociales qui l’entourent justifie d’assez grands écarts d’interprétation, mais pose le problème d’une orthodoxie relative, c’est-à-dire d’une fidélité aux grands axes de la recherche freudienne.

Il n’est pas indifférent à cet égard de relever que la théorie lacanienne se soit explicitement réclamée d’un « retour à Freud » et il est de fait que l’ego-psychology américaine avait sérieusement émoussé en France le tranchant de l’interprétation freudienne. Autre chose est que par le canal de Lacan, la spécificité française se soit fortement indexée d’une référence néotestamentaire. On se souviendra de l’évangile de saint Jean : « Au commencement était le verbe et le verbe s’est fait chair. » Même si cette référence n’a jamais été revendiquée (au moins pour autant que je sache), elle exige un minimum d’exégèse quant à l’influence de cette assertion sur une théorie radicale du signifiant. C’est surtout dans le chapitre du présent ouvrage consacré à l’analogie que j’examinerai jusqu’où la métaphore peut être reconnue comme le vecteur le plus éclatant du sens, et à partir de quand elle cesse de représenter « ce versant du jeu de l’inconscient », selon l’expression de Lacan (l’autre étant la métonymie). Elle cesse de le représenter, selon moi, lorsqu’elle cesse de s’appuyer sur la signification.

Cette relation de la métaphore à la signification va bien au-delà d’une modalité rhétorique, elle concerne les racines pulsionnelles de la pensée comme aussi bien les composantes affectives de l’inconscient. Le système symbolique lacanien, pertinent quand il inscrit le sujet comme sujet social (sujet de l’inconscient s’entend), devient une sorte de système supraconducteur faisant glisser le signifiant au-dessus de tout soupçon d’accrochage avec le signifié. Le seul éclair perceptible dans l’œil mort du sens commun serait celui qu’allume le feu follet du signifiant, éclatant au-dessus des marais, au-delà de toute contingence affective.

C’est vrai qu’il existe des métreurs vérificateurs de l’inconscient persuadés que le système métrique fait partie d’une donnée de la nature et prêts à nous fournir une perpétuelle leçon de choses. Lacan les a méchamment épinglés sous les traits des agents du préfet et qui, faute de reconnaître le rôle de lettre dans l’inconscient, n’en retrouvent ni l’esprit ni le pied. C’est une autre affaire cependant de ne concevoir la psyché que sous la seule hégémonie du signifiant, reléguant le signe à peu de choses et l’imaginaire à trois fois rien. Comme l’a très justement relevé André Green[3] à propos du structuralisme anthropologique :

Quant au danger à se référer à un imaginaire « informe », ce fut justement l’apport de Freud de lui donner une forme sans pour autant confondre celle-ci avec celle des structures formelles de la pensée secondaire, dont le langage est l’exemple le plus achevé.

Encore une chose à propos de la raison, puisque tel est notre propos… L’extension d’un point de vue rationnel à des représentations, des valeurs, des conduites manifestement irrationnelles, ne nous permet pas pour autant d’en prévoir la survenue. Paradoxalement, il nous est plus facile de prévoir à long terme, et dans des domaines qui ne sont pas les nôtres, comme celui du devenir des régimes politiques, les retours obligés du refoulé, qu’il ne nous est possible de prévoir même à court terme comment vont se résoudre les conflits internes chez un seul individu. Sans doute en tirera-t-on argument pour déclarer que la psychanalyse n’est pas une science. À quoi je répondrai qu’en effet elle ne l’est pas, s’il s’agit de prévoir l’imprévisible, mais qu’à ce titre on veuille bien considérer que toutes les sciences sont humaines.

En réalité, la psychanalyse ne ressemble à rien d’autre qu’on puisse déjà connaître et marque une rupture avec tous les savoirs constitués. Pour une grande part la psychanalyse théorique sert des outils de la raison commune ; celle dont Descartes pensait qu’elle était la chose la mieux partagée du monde. Pour une autre part : d’inductions à partir d’hypothèses théoriques et d’objets symptomatiques. Par exemple : ayant soutenu une théorie des pulsions qui comporte des zones érogènes définies, elle avancera que l’architecture militaire de Vauban est soutenue dans son efficacité même par une logique anale qui, de chicanes en tourelles, et de tourelles en bastions, multiplie les angles de tir et enferme les assiégeants, dans des nasses en vue de leur destruction. Une telle affirmation peut être mise en corrélation avec d’autres hypothèses, telles que celle de l’existence d’une phase sadique-anale du développement psychosexuel ou de l’agressivité en général, etc., d’autres mettront en avant que la névrose obsessionnelle en son principe et par son étymologie même désigne le fait d’être assiégé et que le génie de Vauban en est, soit l’expression directe, soit la sublimation accomplie. Bien évidemment aucune de ces affirmations, qui sont des interprétations, ne peut faire l’objet d’un commencement de preuve ; c’est seulement la cohérence interne de la théorie qui les rend plausibles. Les avis, j’entends les avis psychanalytiques sur cette question peuvent d’ailleurs être divers, voire divergents ; la manière même d’aborder le sujet peut paraître discutable, etc. Encore ne s’agit-il là que de psychanalyse appliquée (à tort selon certains). A fortiori une interprétation psychanalytique produite en situation analytique et rapportée dans un but d’exemplarité risque fort de ne pas recevoir l’assentiment général. Deux choses à propos de ces interprétations sont à remarquer : en reprenant l’exemple de Vauban et pour des psychanalystes praticiens, même s’ils ne sont pas d’accord avec ce type d’interprétation ou voient d’autres chemins d’accès, il devient très difficile d’énoncer une proposition négative du genre : « Il n’existe aucune relation entre une place forte et le destin de l’érotisme anal. » Ou mieux encore : « Il n’existe aucune relation entre un édifice construit par les hommes et l’érotisme en général. » bref, plus les propositions seront de portée générale et plus elles se confronteront aux postulats fondamentaux de la psychanalyse dont elles définiront les limites. Dans ces conditions, l’irrationnel change de camp. Il devient par exemple totalement irrationnel de penser qu’une construction militaire puisse n’avoir aucune relation avec le corps propre et par voie de conséquence avec les représentations que peut s’en faire un sujet. Il devient totalement irrationnel de penser que la guerre puisse n’avoir avec le sadisme aucune relation. Cela étant, si l’on annonce brutalement à un profane que le génie de Vauban doit beaucoup au destin particulier de l’érotisme anal, il sera tout à fait en droit d’ouvrir des yeux ronds, demandera des preuves et ne les obtiendra pas.

Le profane, l’absurde et le contingent

Le concept de profane est important car il est commun aux dogmes quels qu’ils soient, aux religions, à la psychanalyse et aux sciences en général. Mais les sciences en général n’ont pas véritablement de profanes, plutôt des ignorants, car il va sans dire que s’ils pouvaient acquérir le savoir de la discipline qui les concerne, ils y croiraient immédiatement, car l’évidence leur tiendrait lieu de preuve et donc de certitude. Par contre le profane en psychanalyse est pris dans une sorte de « double lien » contradictoire puisqu’il lui faut à la fois cautionner des hypothèses improbables (dans le sens qu’on ne peut en faire la preuve) et admettre que rien de ce qu’il pourra dire, faire ou penser ne sera le fruit du hasard. La psychanalyse, et c’est peut-être un des points qui la différencie des autres « sciences », n’utilise pas l’« aléatoire » en tant que concept; à sa manière elle est ultradéterministe. C’est là un point sur lequel on n’a peut-être pas assez insisté, qu’une résistance spécifique puisse s’organiser à partir d’un sentiment d’étouffement par le « trop de sens ». Il s’en faut d’ailleurs de tout le doigté d’un praticien pour que l’exigence d’associer librement ne se heurte pas à ce sentiment que, justement, rien n’est libre.

Le profane, l’absurde et le contingent n’ont donc pas les mêmes valeurs en psychanalyse et pour les autres sciences. Le profane, parce que la façon de se rendre à l’évidence n’est pas la même, selon que l’évidence se déduit ou s’éprouve. L’absurde, parce que ce qui est tenu pour absurde ou scandaleux par la pensée vigile, par exemple le contenu d’un rêve, n’est tenu pour absurde que si l’on considère le texte manifeste, mais cesse de l’être si l’on considère le sens latent, ou plus exactement l’absurdité du rêve n’est plus une résultante passive de son élaboration mais une composante active de la censure’ pour rendre le rêve invraisemblable. Le contingent enfin, parce que ce qui est tenu pour contingent par la science c’est-à-dire : ce qui pourrait ne pas l’être, l’accident sans nécessité, relève toujours pour la psychanalyse d’une nécessité : l’exemple, dit Freud, est la chose même. Il s’en faudra toujours du trébuchet d’un lapsus pour que ce qui apparaissait comme contingent dans un processus apparaisse comme nécessaire dans un autre. Le sens est essentiellement surdéterminé.

[1] Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, Puf, 1964

[2] Gödel, La connaissance objective. op. cit., p. 57.

[3] A. Green. La causalité psychique, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 162.